Intervention de M. Dietsch
Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg

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Introduction : concurrence et évolution des métiers et des stratégies bancaires

Depuis deux décennies, la concurrence s’est nettement renforcée dans l’industrie bancaire en Europe. On en prend pour preuve simplement deux évolutions marquantes de cette période :

- la convergence des taux d’intérêt,

- la réduction très sensible des marges d’intérêt au cours de cette période.

Le marché unique des services bancaires et financiers a incontestablement été un moteur de ces évolutions.

Dans le même temps, la rentabilité des banques s’est sensiblement améliorée, comme en témoignent les bons résultats des banques dans la plupart des pays en Europe.

Mais ce renforcement de la concurrence s’est aussi accompagné d’un changement notable de la structure des revenus bancaires :

- alors que les revenus d’intérêt régressent,

- les revenus de la vente de services, perçus sous forme de commissions, progressent.

Aux Etats-Unis, la part des commissions dans le produit net bancaire approche désormais 50%, contre 30% au milieu des années 1980.

Ces changements sont la conséquence de l’évolution des métiers et des stratégies des banques. Les activités bancaires ne sont plus les mêmes qu’il y a quinze ans.

Les banques ont certes maintenu leur activité traditionnelle de transfert et transformation des fonds – l’intermédiation financière –, mais elles ont introduit de nouvelles méthodes de production. Au lieu de gérer des chèques, elles offrent des services de virement en ligne et des cartes bancaires, au lieu de faire de l’escompte d’effets de commerce, elles utilisent les méthodes de scoring pour accorder des crédits, elles en assurent le service, mais n’en supportent plus nécessairement le risque sur la totalité de leur durée de vie, en recourant à la titrisation de portefeuilles entiers de crédits. Mais, surtout, les banques ont développé de nouvelles activités de production de services, dans la banque de détail (la banque-assurance, en particulier) et dans la banque d’investissement (gestion d’actifs, activités de hors-bilan), qui leur permettent de percevoir d’autres types de commissions. La fonction de production des banques a donc changé et cette évolution a fait passer les banques du statut de producteur-fabricant à celui de distributeur.

On ne peut dissocier la compréhension de la concurrence de celle de cette évolution récente des métiers et des sources de revenus des banques. Dans la banque, la recherche d’un avantage concurrentiel (faire des profits supérieurs à ceux des banques concurrentes), qui est le propre de la concurrence, n’emprunte plus les mêmes voies qu’il y a quinze ou vingt ans. Elle repose désormais sur la poursuite de nouvelles stratégies.

En simplifiant, on peut distinguer deux grandes stratégies génériques. La première cherche à exploiter les avantages de la banque de relation. C’est une stratégie traditionnelle dans l’industrie bancaire. Elle consiste à produire des services différenciés, adaptés aux besoins des clients, et dont l’offre repose sur l’exploitation de relations de clientèle entre la banque et ses clients. Elle doit plutôt être mise en oeuvre à un niveau décentralisé, et sur des marchés de proximité. A cette fin, le banquier doit traiter une information de nature qualitative (soft information). Les clients concernés sont principalement les emprunteurs qui n’ont pas accès aux marchés financiers (PME, professionnels) et les déposants qui attachent de la valeur à la qualité des relations. Par extension, elle s’applique aussi aux clients de la banque privée et la banque corporate. Cette stratégie est relativement coûteuse, car elle ne bénéficie pas de rendements d’échelle croissants. De plus, elle suppose que la banque assume le risque des crédits mis en pool. Les revenus extraits de cette stratégie proviennent principalement des marges d’intérêt sur les dépôts ou sur les crédits.

La seconde stratégie est plus récente dans la banque. Elle traduit la montée en puissance de la fonction de distribution évoquée précédemment et repose sur le modèle de la banque de transaction ou banque à l’acte. Elle consiste à exploiter les économies d’échelle et de gamme dans la production, le marketing et la distribution de crédits et autres produits standardisés, comme les crédits à la consommation ou à l’habitat et la vente d’OPCVM. Pour mettre en œuvre cette stratégie, les banques doivent être en mesure d’utiliser des techniques de traitement d’une information de nature quantitative et publique (hard information), comme les techniques de scoring et de titrisation. Cette stratégie suppose donc la grande taille et une organisation centralisée, nécessaires pour minimiser les coûts unitaires des produits. Elle génère peu de marges d’intérêt, les taux d’intérêt étant relativement faibles sur des marchés où la concurrence est généralement forte. Mais le risque peut être plus aisément transféré sur des investisseurs institutionnels opérant sur les marchés financiers. La source essentielle de rémunération réside dans le prélèvement des commissions. En Europe, le développement de cette stratégie a été sans aucun doute été favorisé par l’instauration du modèle de la banque universelle qui a élargi le domaine des activités ouvertes aux banques (deuxième directive européenne) et par la création d’un marché unique des services bancaires et financiers. Un autre support du développement de ce modèle est l’harmonisation des règles prudentielles, avec Bâle 1 et aujourd’hui Bâle 2

Cette dualité des stratégies bancaires aide à comprendre les conditions de la concurrence dans la banque et leurs effets sur l’organisation et le fonctionnement de cette industrie. En poursuivant ces deux types de stratégies, les banques tentent, en effet, d’exploiter des particularités remarquables de la technologie bancaire qui engendrent du pouvoir de marché et procurent des rendements supérieurs à la moyenne. Dans une première section, on décrira la nature de ces particularités, qui agissent comme des barrières naturelles à la concurrence. On rappellera ensuite, dans la deuxième section, la position classique en analyse de la concurrence selon laquelle ces barrières créent des pertes de bien-être et justifient la réglementation des marchés bancaires. Dans la troisième section, on verra qu’il ne suffit pas que ces particularités existent pour que l’on s’éloigne de l’équilibre concurrentiel. La question est de savoir si les marchés bancaires, qui comportent « naturellement » peu d’offreurs et sont de ce fait relativement concentrés, sont des marchés « contestables ». Dans la quatrième section, on montrera cependant que les avantages associés au modèle de la banque de relation amener à douter du caractère souhaitable de la concurrence dans l’industrie bancaire. Enfin, on tentera de conclure en dressant un bilan des effets des structures des marchés bancaires sur la situation de l’économie réelle.

1. Les barrières « naturelles » et l’origine du pouvoir de marché 

La plupart des barrières réglementaires (exogènes) au fonctionnement des marchés bancaires (contrôle des prix et des quantités, contrôle de l’accès à la profession via l’agrément bancaire) ont été abolies au cours des vingt dernières années, principalement en raison de l’application des directives européennes. Mais, il subsiste néanmoins des barrières naturelles (endogènes), qui découlent des caractéristiques propres de la production.

Les caractéristiques peuvent être regroupées en deux grandes catégories. Les unes sont inhérentes à la taille des banques et elles prennent tout leur sens avec le développement de la banque de transaction. Les autres sont informationnelles et elles sont plutôt associées au modèle de la banque de relation.

Ces deux types de barrières sont à l’origine de pouvoir de marché. Mais elles conditionnent aussi l’état des structures de marché, c’est-à-dire l’organisation du secteur bancaire et son fonctionnement.

Les barrières technologiques

- La production de nombreux services bancaires est caractérisée par l’existence d’économies d’échelle et de gamme. Celles-ci donnent un avantage aux banques de grande taille ou qui pratiquent une large diversification des produits.

o Des travaux économétriques récents vérifient l’existence de ces économies. La « sous-additivité » des coûts explique par exemple la consolidation du système bancaire français. La sous-additivité traduit la présence de synergies de coûts ou de recettes. Dans la banque, de telles synergies proviennent de différentes sources : utilisation partagée d’équipements fixes communs, économies associées à l’utilisation des techniques de traitement de l’information, courbes d’apprentissage dans la gestion des produits, par exemple. Les économies de gamme (scope) sont un cas spécial de sous-additivité coût, celui où il est moins coûteux de produire deux (ou plusieurs) produits bancaires conjointement que de les produire séparément. Le concept de sous-additivité a aussi été étendu à la fonction de revenu, ce qui permet d’estimer les avantages de la taille en termes de revenus et non seulement comme il est d’usage courant en termes de coûts (Dietsch et Oung, 1999, 2001a).

o Dans le cas où la banque traite une information publique et quantifiable, la grande taille permet d’exploiter les rendements croissant des technologies de traitement de l’information (comme, par exemple, les techniques de scoring ou de segmentation de clientèle marketing).

o Les économies de gamme sont à l’origine de subventions croisées entre produits pour un même client -les produits sont liés – ou entre clients.

o La grande taille est aussi à l’origine d’une réduction du risque par la diversification des portefeuilles (loi des grands nombres).

- Autres barrières technologiques : la fonction de transformation de la liquidité suppose que la banque maîtrise le risque de liquidité (le risque de retraits massifs, notamment) et le risque de crédit :

o La fonction de transformation de la liquidité est à l’origine du monopole d’accès des banques (comme institutions financières) au prêteur en dernier ressort et au mécanisme d’assurance des dépôts ; ainsi, aux Etats-Unis, les petites banques qui n’ont qu’un accès limité aux dépôts garantis restreignent l’offre de crédits (Jayaratne et Strahan, 2000) ;

o La qualité de la maîtrise des risques est également à l’origine d’effets de réputation pour les banques : la différenciation peut se fonder sur la qualité de la gestion du risque (Kim et ali, 2005).

Les barrières informationnelles

- L’un des métiers traditionnels du banquier consiste à traiter l’information sur des clients dont la situation financière est complexe à analyser (en raison de fortes asymétries d’information). Les solutions qu’apportent les banques en ce domaine peuvent être à l’origine d’un avantage concurrentiel pour les banques.

o Ainsi, le maintien de relations de clientèle de long terme donne un avantage aux banques qui possèdent cette relation avec leurs clients : en accumulant, par la répétition des relations, de l’information sur ces derniers, les banques sont capables d’évaluer avec plus de précision la qualité de crédit de leurs emprunteurs. La théorie bancaire montre que ces relations permettent aux prêteurs de réduire les inefficiences associées aux imperfections de l’information entre prêteurs et emprunteurs (Eber, 2001) [1]. Toutes choses égales par ailleurs, les entreprises peuvent donc chercher à prolonger la durée de leur relation bancaire pour contrecarrer les difficultés de diagnostic qui peuvent apparaître parce qu’elles possèdent certaines caractéristiques qui rendent l’information du prêteur plus complexe à analyser.

o Les coûts de changement de banques sont en grande partie la conséquence de l’existence de telles relations de clientèle
§ l’existence des coûts de changement de banques a été vérifiée sur des marchés bancaires différents (Sharpe, 1997, Kim et Vale, 2002, qui les évaluent au tiers du coût d’un crédit, Kiser, 2002)
§ des études des services de marketing des banques montrent de leur côté que la rotation des clients est plutôt lente.

o Les relations de clientèle sont aussi un fondement de la politique de différenciation des produits bancaires.

 

- D’autres barrières informationnelles existent : il s’agit en particulier des effets de réputation attachés à une banque. Cette réputation souvent liée à la faiblesse du risque de défaillance de la banque.

o en conséquence, les « bons » clients choisissent de « bonnes » banques, ils vont vers des produits plus sûrs (flight to quality).

Le pouvoir de marché et la concurrence imparfaite comme conséquences de ces barrières

Ces barrières naturelles, technologiques ou informationnelles, font que les banques bénéficient d’un pouvoir de marché, c’est-à-dire disposent de la capacité de fixer les prix unilatéralement[2]. Ce pouvoir leur donne la possibilité d’extraire des rentes en faisant payer le crédit plus cher, en rémunérant moins les dépôts, ou en prélevant des commissions plus élevées.

D’une manière générale, dans le secteur bancaire comme dans les autres secteurs, le pouvoir de marché dépend de trois grands facteurs :

- en premier lieu, de l’élasticité de la demande : une demande plus élastique, en favorisant les substitutions de produits ou les changements de banque, réduit la capacité à fixer des prix unilatéralement,

- en second lieu, du nombre de concurrents et du degré de concentration de l’offre : un degré de concentration plus fort accroît le pouvoir de marché des offreurs,

- et enfin, des réactions stratégiques des concurrents : des réactions rapides restreignent l’effet des actions stratégiques, comme une baisse des prix, menées par des concurrents ; la concentration ne crée du pouvoir de marché pour un concurrent que si les autres ne réagissent pas et restent passifs à ses actions stratégiques.

On peut montrer comment les barrières informationnelles et technologiques qui caractérisent la banque déterminent la création du pouvoir de marché en considérant leur effet au travers de ces trois facteurs.

Les barrières informationnelles procurent du pouvoir de marché.

En premier lieu, le pouvoir de marché tient à la réduction de l’élasticité de la demande : la différenciation des produits et les relations de clientèle ont pour effet de réduire l’élasticité de la demande, dans la mesure où elles fidélisent les clients à la banque et accroissent les coûts de changement de banque. Notons que le pouvoir de marché créé par la relation de clientèle n’est sans doute pas le même pour tous les clients. Il est plus fort sur les déposants que sur les emprunteurs et il varie également avec la taille des clients, la demande des petits déposants ou emprunteurs étant moins élastique que celles des grands fournisseurs de liquidité aux banques ou des grands emprunteurs (Kiser, 2003).

En second lieu, les barrières informationnelles affaiblissent les réactions potentielles des banques concurrentes, en raison des avantages de coût qu’elles procurent à la banque qui possède la relation avec un client. Pour cette banque, le coût du crédit ajusté pour le risque est plus faible que pour les autres banques. Ainsi, elle peut fixer le prix du crédit non pas au coût marginal, mais au niveau le plus élevé qui est compatible avec le maintien du client dans la banque et qui dissuade les banques concurrentes de mener une attaque en prix.

Enfin, les relations de clientèle agissent sur les parts de marché des banques. Plus celles-ci sont fortes, plus le pouvoir de marché est important.

Les barrières technologiques sont également à l’origine de pouvoir de marché.

Les barrières technologiques modèlent sans aucun doute les structures des marchés bancaires en poussant à la réduction du nombre de concurrents et à la concentration des marchés. Dans la banque de transaction, la création du pouvoir de marché intervient principalement au travers du canal de la part de marché et de la concentration. En effet, la standardisation des produits tend à favoriser les comparaisons et à rendre la demande plus élastique. De plus, le recours aux mêmes techniques de production ou à des techniques proches par toutes les banques favorise les comportements d’imitation et accélère et renforce les réactions stratégiques des concurrents.

Les transformations profondes de l’industrie bancaire en France au cours des dernières années montrent bien la réalité et les conséquences des stratégies de recherche des avantages concurrentiels offerts par les synergies de coûts et de revenus :

- Ainsi, la consolidation du secteur bancaire français illustre l’importance de la course à la taille : aujourd’hui six groupes bancaires représentent 80% des crédits et 90% des dépôts bancaires.

- L’introduction des NTIC et la transformation des circuits de distribution, avec en particulier, l’apparition de la banque en ligne, a accentué la séparation de la production et de la distribution des produits bancaires et a permis le développement du modèle de la banque comme distributeur offrant tous les produits « sous un même toit » (une enseigne) et utilisant des canaux différents (banque « multi-canal »). Ainsi, par exemple, la « course aux guichets » a repris en France depuis le début des années 2000.

Les barrières naturelles et la concurrence imparfaite

Ces barrières technologiques ou informationnelles déterminent aussi le caractère imparfait de la concurrence entre banques. Sur les marchés de proximité (où opère la banque de relation), comme sur les marchés nationaux ou internationaux (où domine la banque de transaction), la concurrence est entre un petit nombre d’acteurs qui disposent d’un pouvoir de marché. Dans un tel contexte, chaque banque tient compte des interactions stratégiques avec les banques concurrentes pour mener ses propres stratégies.

En résumé, pour créer du pouvoir de marché, les banques peuvent recourir aux deux stratégies génériques présentée dans l’introduction. Si elles adoptent une stratégie fondée sur la banque de relation, elles tentent d’exploiter les avantages informationnels. Si elles adoptent une stratégie de banque à l’acte, elles tentent de bénéficier des avantages associés à la taille et à la diversité des services offerts « sous un même toit ».

2. La position classique : les barrières créent des inefficiences et des pertes de bien-être social 

Selon une position classique[3], toute situation dans laquelle un offreur dispose de pouvoir de marché et applique des prix supérieurs aux prix de concurrence parfaite, qui sert de « benchmark », crée des pertes de bien-être, le consommateur ne pouvant profiter des prix les plus faibles possibles lors de l’achat des produits. Les barrières naturelles donnent aux banques la possibilité de prélever des rentes en pratiquant des prix de crédit plus élevés que les prix de concurrence parfaite, ce qui pénalise l’investissement, et en sous-rémunérant les dépôts, ce qui ralentit le processus d’accumulation du capital. De plus, des prix de crédit trop élevés peuvent inciter les entrepreneurs à entreprendre des projets d’investissement trop risqués, ce qui accroît le risque de faillite des banques et d’instabilité du secteur bancaire.

2.1 La nature des pertes de bien-être

On utilise à nouveau la distinction entre banque de relation et banque à l’acte pour identifier la nature des pertes de bien-être.

En premier lieu, les relations de clientèle donnent un privilège aux clients étant entrés en relation depuis longtemps. Or ce ne sont pas nécessairement ceux qui disposent des meilleurs projets d’investissement. Le maintien des relations bancaires avec ces clients peut pénaliser des clients qui n’ont pas d’histoire bancaire mais qui ont des projets d’investissement à financer plus rentables que ceux des clients existants. Il faut comparer ces pertes de bien-être aux avantages de la banque de relation pour les emprunteurs qui en bénéficient. Toutefois, en France, la multibancarité est liée à la taille des entreprises et non seulement à leur situation financière et à leur niveau de risque. La durée des relations banques-entreprises est davantage une caractéristique des grandes entreprises ou moyennes grandes. Les petites PME sont en moyenne dans un régime de banque de transaction plutôt que de banque de relation (Dietsch et Golitin 2002).

En second lieu, de nombreux travaux empiriques (principalement américains, en raison de la disponibilité des données) montrent l’existence d’un lien positif entre la concentration des marchés (locaux) et le pouvoir de marché. La quasi-totalité des travaux de la fin des années 1980 vérifient que la concentration s’accompagne, conformément à la position classique, d’une augmentation des prix des crédits pour les emprunteurs et d’une réduction de la rémunération des dépôts (Berger et Hannan, 1989). Elle s’accompagne également d’une plus grande rigidité des taux d’intérêt des crédits et des dépôts bancaires par rapport aux taux des marchés monétaires et financiers (Kashiap et Stein, 2000). Ces résultats traduisent bien l’existence d’un pouvoir de marché. Mais les résultats ne sont plus aussi nets dans les travaux empiriques récents.

En fait, pour analyser l’effet des structures des marchés sur les prix lorsque les banques ont du pouvoir de marché, il faut tenir compte de l’ensemble des produits offerts par la banque et des interactions entre les décisions concernant le mix des inputs et le mix des produits (Kiser, 2003). Les taux d’intérêt sur les crédits et sur les dépôts sont en effet déterminés conjointement et non isolément. Ces interactions affectent la capacité des banques à instaurer des subventions croisées entre produits ou entre clients. Ces subventions sont à l’origine de transferts de richesse pour un client donné - le prix du crédit sert, par exemple, de prix d’appel pour attirer le client et lui vendre d’autres services qui assureront la rentabilité de la relation client – ou entre clients – les bons risques payent pour les mauvais risques. Des travaux empiriques récents montrent que lorsque l’on traite la banque « comme un tout », et que l’on tient compte des interactions entre les inputs et les produits, la tarification des banques qui ont du pouvoir de marché dépend de leurs choix de combinaison productive (Kiser, 2003). Ainsi, les grandes banques qui ont accès aux ressources moins coûteuses empruntées sur les marchés monétaires et financiers rémunèrent moins les dépôts. Des banques petites, et dont le portefeuille est plus risqué, offrent des rémunérations plus élevées sur les dépôts. 

Enfin, l’existence d’un motif de pouvoir de marché est généralement mis en évidence dans les travaux sur les fusions-acquisitions bancaires (Prager et Hannan, 1998).

2.2. Les limites de la position classique

Cette position classique fonde la réglementation des structures de marché. Elle inspire en particulier les réglementations anti-trust et celles dont le but est de protéger les droits des déposants et des emprunteurs. La position classique paraît cependant à certains trop mécaniste dans la mesure où elle est trop centrée sur l’effet de la concentration. Elle a été l’objet ces dernières années de deux courants de critiques.

Un premier courant, inspiré de la nouvelle théorie de l’organisation industrielle, souligne que les structures des marchés (en particulier, le degré de concentration) ne déterminent pas à elles seules le type de tarification adoptée par les banques. Même sur des marchés concentrés, le pouvoir de marché des concurrents en place peut être contesté et l’extraction de rentes restreinte si les marchés sont « contestables ». Des indices de concentration identiques peuvent traduire des réalités de marché très variées. Celles-ci peuvent même contraindre les banques à pratiquer une tarification de concurrence. Des travaux empiriques récents montrent que la relation entre la concentration et le pouvoir de marché n’est pas monotone : à des niveaux faibles de concentration, la relation existe, mais elle disparaît à des niveaux intermédiaires de concentration et, lorsque la concentration est très forte, le signe tend à s’inverser et la concentration s’accompagne alors d’une baisse des prix, ce qui peut traduire l’existence d’une forte rivalité stratégique entre banques.

Une analyse empirique des fusions de groupes bancaires survenues en France sur la période 1997-2000 en termes de synergies de coûts, de revenus, et de diversification des risques (Dietsch et Oung, 2001b) montre que les stratégies de regroupement fondées sur des synergies de coûts n’apparaissent plus empiriquement justifiées. Autrement dit, le potentiel offert par les synergies de coût au niveau national a été épuisé. A l’inverse, il existe un potentiel de synergies de revenus et de diversification des risques qui apparaît insuffisamment exploité. Au total, les synergies potentielles des fusions de groupes bancaires nationaux apparaissent en réduction, ce qui suggère que les incitations futures sont plutôt à rechercher du côté des restructurations internes ou des regroupements trans-frontières. Les bénéfices apparaissent aussi généralement significatifs en termes de diversification des risques, ce qui devrait encourager, à l’avenir, les rapprochements de groupes trans-frontières.

De plus, en développant des stratégies de banque à l’acte, des banques deviennent plus efficientes que d’autres. Ces banques cherchent à fonder leur avantage concurrentiel sur leur capacité à innover, à changer leurs méthodes de production ou à mieux gérer les activités de distribution. La concentration des marchés bancaires n’est pas alors pas le reflet du pouvoir de marché des banques ; elle est simplement la conséquence de la capacité des banques ayant les meilleurs pratiques (les banques efficientes) à accroître leurs activités aux dépens de leurs concurrentes en vendant moins cher (argument avancé par Demsetz). Dans ces conditions, la concentration en s’accompagne pas nécessairement de prix plus élevés, même si les banques disposent du pouvoir de marché que leur donne la technologie. Il faut donc distinguer cette hypothèse d’efficience – qui prédit des prix plus faibles et des profits en hausse - de l’hypothèse de concentration –qui prédit des prix et des profits plus élevés. De nombreux travaux ont montré, pour la France (Dietsch et Oung, 1999), comme pour la plupart des pays européens (Dietsch et Weill, 2000, Weill, 2004) une amélioration de l’efficience coût dans les banques, signe que la poursuite des stratégie d’exploitation des économies d’échelle a bien porté ses fruits et entraîné de forts gains de productivité. Les mêmes constats ont été effectués aux Etats-Unis et dans de nombreux pays (Berger et Humphrey, 1999).

Un second courant développe l’idée selon laquelle la concurrence bancaire n’est pas souhaitable si elle restreint l’accès au crédit des clients qui ne disposent pas d’historique de crédit et sont a priori exclus du crédit par les règles de la banque à l’acte. Ce courant insiste sur les avantages attendus de la banque de relation et le risque de destruction des mécanismes de prise en charge des risques que ferait courir une concurrence trop forte sur les marchés bancaires.

3. Les marchés bancaires sont-ils « contestables »

Avec la dérégulation des marchés bancaires en Europe et le développement des stratégies fondées sur l’exploitation du progrès technique, les marchés bancaires sont sans doute devenu des marchés plus « contestables ». Un marché est « contestable » si, malgré l’existence de barrières naturelles, notamment technologiques, qui engendrent du pouvoir de marché pour les concurrents présents, les pressions concurrentielles poussent ces derniers à appliquer une tarification concurrentielle (au coût marginal). Autrement dit, sur un marché contestable, les banques ne peuvent exercer leur pouvoir de marché et en extraire des rentes, car les réactions concurrentielles effectives ou potentielles des concurrents sont plus fortes et plus rapides, ce qui tend à éliminer les avantages acquis par les concurrents ayant mené les premiers une action stratégique en matière de prix ou de quantité. Le caractère contestable des marchés a sans doute été favorisé par la dérégulation dans la mesure où celle-ci a favorisé l’entrée de nouveaux concurrents. Ainsi, par exemple, le développement de la banque-assurance a élargi le nombre de concurrents effectifs des banques : des compagnies d’assurance sont aujourd’hui les principaux concurrents des banques commerciales et mutualistes.

De nombreux travaux économétriques ont tenté de mesurer le caractère « contestable » des marchés bancaires dans de nombreux pays. Il tendent à montrer que la concurrence s’est renforcée, malgré la transformation de structures de marché et la tendance à la concentration. On les passe en revue dans ce qui suit. On montre ensuite, en étudiant les changements intervenus sur le marché des crédits aux entreprises en France au cours des années 1990, que le nombre de concurrents et l’augmentation du degré de concentration ne se traduit pas nécessairement par une réduction de la concurrence et des pratiques de collusion.

3.1. Les vérifications du caractère « contestable » des marchés bancaires

De nombreux travaux empiriques ont tenté de vérifier le caractère contestable des marché bancaires. On dispose de deux types de mesure pour vérifier cette hypothèse : 1) la mesure de de l’élasticité des revenus aux changements des coûts des inputs ou mesure de Rosse-Panzar, et 2) la mesure d’un paramètre d’interaction stratégique. L’idée sous-jacente à ces deux mesures est d’évaluer le degré de réaction des banques confrontées à une action stratégique d’une banque concuurente.

a) La mesure de Rosse-Panzar

Cette mesure est la somme des élasticités du revenu total de la banque par rapport aux prix des inputs S. En situation de concurrence ou de concurrence monopolistique (concurrence avec différenciation des produits et des enseignes), , car, en ce cas, un accroissement du prix des inputs accroît le coût marginal ainsi que le coût moyen sans changer l’output final. Si le marché est parfaitement contestable et que les entreprises maximisent les ventes sous une contrainte de point mort, S doit être égal à 1. En revanche, en cas de monopole, les prix ne réagissent pas à une variation des conditions de production, de sorte que S est égal à 0, voire négatif.

En utilisant cette approche, Shaffer (1989) montre que l’industrie bancaire américaine est en situation de concurrence. Dans un autre travail, Shaffer (1993) montre que les banques canadiennes opèrent en situation de concurrence, en dépit du faible nombre de banques au Canada et de la concentration relativement forte du marché.

La plupart des travaux existants montrent que les systèmes bancaires européens sont en situation de concurrence (De Bandt et Davis, 2000, Bikker et Haas, 2002, Weill, 2004). La mesure de la statistique de Rosse-Panzar que nous avons effectuée pour l’industrie bancaire en France dans les années 1990 donne les résultas suivants qui vérifient que le système bancaire est devenu plus concurrentiels au cours de cette période :

Année

Mesure de Rosse-Panzar de la concurrence bancaire en France S

1993

0.6653

1997

0.7764


b) La mesure du paramètre d’interaction stratégique

Considérons, par exemple, une augmentation de la demande de crédit. Les banques réagissent en évaluant le coût de la production supplémentaire de crédits, l’élasticité de la demande et les réactions des banques concurrentes. Si le marché est concurrentiel, le paramètre d’interaction stratégique sera égal à 0, il sera égal à 1 en cas de monopole. Les cas intermédiaires correspondent à des structures plus ou moins concurrentielles.

Ainsi, Spiller et Favaro (1984) estiment le paramètre sur le marché uruguayen. Ils distinguent les banques dominantes et les banques marginales. Ils rejettent l’homogénéité de réaction entre les deux groupes de banques, ce qui exclut l’équilibre de Cournot. Ils trouvent un comportement de type leader-suiveur et un équilibre de Stackelberg. Ils montrent aussi que la dérégulation a modifié les interactions entre les banques du groupe dominant. Avant, une augmentation de 1% de l’output d’une banque avait pour effet d’augmenter l’output d’une autre banque dominante de 1,5%, après la libéralisation de seulement 0,5%. Par contre, le comportement des banques marginales ne change pas.

En revanche, Berg et Kim (1996) montrent que le comportement des banques norvégiennes sur le marché de la banque de détail est oligopolistique, alors que le comportement des banques sur le marché de la banque de gros est moins oligopolistique. Une analyse fondée sur l’indice d’Herfindahl suggèrerait le résultat inverse dans ce pays.

Cetorelli (1999) montre que bien que l’indice d’Herfindhal ait augmenté dans l’industrie bancaire italienne dans les années 1990, le paramètre d’interaction bancaire a diminué (de 0,6 à 0 environ de 1983 à 1993) ce qui traduit un renforcement de la concurrence sur ce marché. 

3.2. Concentration et concurrence sur le marché des crédits aux entreprises

La consolidation du système bancaire français dans les années 1990 s’est traduite par un regroupement des établissements de crédit au sein de six grands groupes bancaires. Elle a entraîné une augmentation de la concentration. Mais elle s’est accompagnée également d’un rééquilibrage des parts de marché sur ce marché, et cela a en réalité favorisé la baisse des prix et la disponibilité du crédit pour les entreprises moyennes, même si le nombre de banques concurrentes a diminué et si les banques possèdent du pouvoir de marché (Dietsch et Golitin, 2002).

Premier constat : les restructurations bancaires s’accompagnent d’un rééquilibrage des parts de marché sur le marché des crédits

Les banques commerciales qui, traditionnellement, constituaient les principaux fournisseurs de prêts aux entreprises et notamment aux grandes entreprises voient leur part de marché régresser sur la période 1993-2000, tandis que les banques mutualistes développent leur offre de crédit et conquièrent régulièrement des parts de marché au cours de la période, de sorte qu’au début des années 2000, avant la fusion CA- Crédit Lyonnais, l’offre de crédit est répartie de façon presque uniforme entre six groupes bancaires.

Or un marché où les parts de marché sont plus homogènes est un marché plus concurrentiel.

Deuxième constat : ces transformations s’accompagnent d’un changement dans la répartition des crédits selon la taille des emprunteurs

La période étudiée est aussi marquée par un changement de la politique d’offre de crédit des groupes bancaires selon la taille des emprunteurs. Alors que la part des crédits aux grandes entreprises régresse régulièrement, la part des prêts aux PME et notamment aux PME de moyenne et grande dimension (dont le chiffre d’affaires est compris entre 2,5 et 80 millions d’euros) croît nettement.

La progression de la part de crédit aux PME est aussi concomitante sur la période d’un accroissement du volume total des crédits aux entreprises. De plus, elle ne provient pas d’une réduction du volume de crédit aux grandes entreprises. Celui-ci a augmenté régulièrement depuis 1993. On ne peut cependant conclure que cette progression traduit une adéquation parfaite de l’offre de crédit aux besoins de financement exprimés par les entreprises. 

L’accroissement du nombre de banques par entreprise a eu aussi un impact sur la disponibilité du crédit. Deux résultats sont mis en évidence. En premier lieu, la valeur moyenne des crédits augmente, en règle générale, avec le nombre de groupes bancaires. En 2000, par exemple, elle est inférieure à 1 million d’euros lorsque l’entreprise n’a qu’une banque et voisine de 7 millions lorsqu’elle en a sept, ce qui n’est pas sans rapport avec le fait que les plus petites entreprises sont davantage monobancarisées. Une relation positive existe entre le nombre de banques et la quantité moyenne de crédit bancaire obtenue par l’entreprise. En second lieu, cette valeur moyenne des crédits tend plutôt à décroître au cours du temps tant que le nombre de groupes bancaires est inférieur à 5. Au-delà, le montant moyen des crédits accordés tend à augmenter au cours de la période. Ces résultats ne sont indépendants, ni de la taille des entreprises, les plus grandes ayant accès à un plus grand nombre de groupes bancaires, ni de la durée de la relation banque-entreprise.

En ce sens, on observe que la banque principale tend dans un premier temps à augmenter la quantité de crédit offerte à mesure que le nombre de banques de l’entreprise cliente augmente. Cette tendance est vérifiée quelle que soit la taille des entreprises. La banque principale trouve probablement un avantage à partager les risques de crédit avec les banques secondaires ou marginales de son client, malgré la perte de transparence de l’information qui devrait résulter de cette situation. Toutefois, on constate aussi que l’offre de crédit de la banque principale tend à diminuer lorsque le nombre de banques dépasse un certain nombre de banques (qui varie avec la taille des emprunteurs, ce nombre étant naturellement plus faible pour les plus petites entreprises). Cette observation laisse à penser qu’une trop grande multibancarité tend peut-être à s’accompagner d’une détérioration de la qualité de la relation de clientèle. Le fait que cette observation apparaisse surtout dans les années de récession du début de la période, durant lesquelles l’information est moins facile à analyser et le risque de crédit plus fort, va dans le sens de cette interprétation.

En définitive, la consolidation a entraîné des changements dans la répartition des parts de marché au cours de la période. Ces différences ont un effet sur la profitabilité des banques indépendant de la concentration[4].

4. La concurrence est-elle souhaitable dans le secteur bancaire ?

Il existe deux grandes raisons de douter du caractère souhaitable de la concurrence (d’une concurrence trop forte) dans l’industrie bancaire :

- d’un côté, une trop forte concurrence, en affectant les marges bancaires, peut favoriser l’instabilité bancaire et accroître le risque systémique,

- de l’autre, une trop forte concurrence peut gêner l’application de certaines techniques bancaires, notamment en matière de gestion du risque, et entraver le processus de répartition intertemporelle des revenus et des pertes qui conduit à une allocation efficiente du capital dans l’économie.

On considère principalement la seconde raison, ce qui implique de revenir en détail sur les techniques de la banque de relation. Pour réaliser le transfert des fonds entre prêteurs et emprunteurs, les banques mettent en œuvre des techniques de traitement de l’information dont l’objet est de mesurer le risque et de contrôler l’usage des fonds. Dans un contexte marqué par de fortes asymétries d’information entre prêteurs et emprunteurs, leur rôle est notamment de développer des méthodes de mesure du risque, afin de distinguer les emprunteurs selon leur qualité de crédit et de procéder sur cette base à une allocation efficiente des fonds. Dans la banque de relation cette mesure se fonde principalement sur le traitement de l’information soft. L’information traitée, il incombe ensuite aux banques de gérer le risque de portefeuille, par la mise en pool des risques. Or la concurrence peut réduire les incitations des banques à exercer ces deux fonctions de façon efficace.

Considérons la première fonction, la fonction d’identification du risque.

Tout d’abord, des travaux ont montré que la qualité moyenne des crédits diminue à mesure que le nombre de banques concurrentes augmente (voir par exemple Shaffer, 1998). La raison est que les emprunteurs dont la qualité de crédit est médiocre ont d’autant plus de chances d’obtenir des crédits qu’ils peuvent faire leur marché auprès d’un nombre de banques plus important. En effet, la technologie qui permet d’évaluer la qualité de crédit est naturellement sujette à un risque d’erreurs [5]. Ces erreurs peuvent faire qu’un emprunteur ayant une probabilité de défaut (PD) élevée obtienne un crédit parce que le système de notation lui attribue une PD plus faible que sa PD réelle. Les demandeurs de crédit peuvent qui se voient refuser un crédit peuvent continuer à faire leur marché et s’adresser à d’autres banques, qui n’ont pas la possibilité de savoir si ces clients se sont vu auparavant refuser un crédit par leur banque parce leur qualité est médiocre. Dans ces conditions, un demandeur de crédit de qualité médiocre a donc de plus grandes chances d’obtenir un prêt qu’il peut s’adresser à un plus grand nombre de prêteurs. C’est ce que l’on nomme la « malédiction du vainqueur » (winner’s cruse) : la banque qui a gagné ce client a en fait gagné le droit à assumer des pertes plus importantes.

Les coûts associés à cette malédiction du vainqueur peuvent rendre les banques hésitantes à entrer sur le marché et réduire le nombre de concurrents présents. Cependant, ces coûts peuvent être en partie réduits, et les incitations mieux préservées, s’il existe un service de centralisation des risques, comme en France. Notons que ces coûts ne peuvent être réduits par la diversification. Il n’existe pas d’avantage en ce domaine pour une banque de grande taille.

Un autre argument a été avancé pour montrer que la qualité de la mesure du risque de crédit diminue lorsque le nombre de banques augmente. Il repose sur l’idée que les emprunteurs (entrepreneurs) sont réticents à révéler la vraie qualité de leurs projets d’investissement. En période d’expansion, les banques sont moins réticentes à prêter, même si elles ne peuvent identifier complètement leur risque en utilisant leur système de notation et ne peuvent savoir si un demandeur de crédit s’est vu refuser le crédit par une autre banque. Elles acceptent donc un niveau de risque plus élevé. En période de récession, il est en revanche optimal de pratiquer une analyse plus approfondie du risque, la probabilité que le demandeur de crédit ait une qualité de crédit médiocre étant plus importante.

Autre aspect : pour traiter l’information générique, publique et quantifiable (hard information) qui permet d’identifier le risque des emprunteurs, il vaut mieux être une banque de grande taille et bénéficier des économies d’échelle extraites de l’utilisation d’un système performant de notation et des effets de diversification associées à la détention d’un portefeuille de grande dimension. En revanche, pour traiter l’information qualitative, privée et difficilement quantifiable (« soft information »), il vaut mieux être une banque de taille moyenne, proche des clients, cette activité ne dégageant pas d’économies d’échelle. Toutefois, les banques de taille moyenne pâtissent d’une taille de portefeuille qui ne permet pas de bénéficier des effets de diversification apportés par des portefeuilles de grande taille.

En résumé, la concurrence entre banques peut donc entraîner des distorsions dans les incitations des banques à évaluer le risque des emprunteurs. Dans ces conditions, du pouvoir de marché est nécessaire pour permettre aux banques de procéder à une allocation efficiente des fonds en élevant la qualité du pool des crédits figurant dans les portefeuilles.

Considérons la fonction de mise en pool des risques.

La fonction d’intermédiation, plus particulièrement la mise en pool des risques, suppose de réaliser un transfert intertemporel des revenus et des pertes, soit au niveau du client, soit au niveau du portefeuille de clients. C’est sur ce mécanisme qu’est fondé le financement de nouveaux clients, inconnus d’une banque ou de l’ensemble des banques. Les entreprises jeunes, pour lesquelles, par définition, aucune relation de clientèle n’existe, présentent un niveau de risque élevé, simplement parce qu’elles n’ont pas d’historique financier. La banque pourrait assumer ce risque en répartissant les pertes potentielles sur l’ensemble des clients, c’est-à-dire en incorporant dans les taux de crédit des primes permettant de couvrir des pertes potentielles plus élevées que celles des clients dont elle connaît l’histoire financière. Les taux de crédit sur les clients anciens (et connus) devraient donc être plus élevés que ceux qui correspondent à leur probabilité de défaut. En réalité, cette solution est impossible à appliquer, les anciens clients ayant toujours la possibilité de changer de banque, sauf si la banque possède du pouvoir de marché. En ce cas, les coûts de changement de banque peuvent faire renoncer les clients à changer de banque.

L’alternative, pour la banque, est de construire une relation de clientèle avec le nouveau client (Petersen et Rajan, 1995). La banque attire, dans un premier temps, les nouveaux clients en leur faisant payer un taux de crédit qui ne reflète pas leur véritable risque. Plus tard, elle applique aux mêmes clients des taux d’intérêt plus élevés que ceux qui correspondent à leur vrai risque, et elle rémunère ainsi la fonction de crédit sur la durée. Mais cette stratégie, qui consiste à subventionner le client à l’origine pour le faire participer ensuite, si ses projets ont réussi, n’est en réalité possible que si la banque possède du pouvoir de marché. Si les banques sont en concurrence, les clients peuvent refuser de payer cette participation au coût du risque et faire le tour du marché pour trouver les meilleurs taux. Sur un marché bancaire concurrentiel, les banques ne peuvent compter sur des coûts de changement de banques suffisamment élevés pour retenir les clients.

Conclusion : la concurrence bancaire et l’économie réelle

Selon la position classique, le pouvoir de marché réduit les quantités d’équilibre, selon les partisans de la banque de relation, il accroît la qualité des fonds sélectionnés dans le pool des crédits et contribue donc à une meilleure combinaison rendement-risque et une allocation du capital plus efficiente. Il y a donc dans la banque un arbitrage entre quantité et qualité. La structure des marchés bancaires (notamment, le degré de concentration) exerce un effet sur l’économie réelle à travers deux canaux distincts :

- un canal positif : la concentration accroît la qualité du crédit,

- un canal négatif : la concentration réduit la quantité de crédit disponible.

Différents travaux ont tenté de vérifier cette hypothèse. Ils appartiennent au courant de l’économie bancaire ou au courant des relations entre la finance et le développement. Ainsi, divers travaux appartenant au premier courant montrent que la concentration a un effet sur le nombre d’entreprises présentes dans l’économie. Si les marchés sont concentrés, les entreprises nouvelles ont en effet des difficultés à trouver des fonds par rapport à une situation où les marchés sont davantage concurrentiels (Cetorelli et Strahan, 2004). Les entreprises sont en moyenne de plus grande taille si les marchés bancaires locaux sont plus concentrés. En ce sens, l’ouverture des marchés bancaires et l’abolition des barrières réglementaires en Europe y ont favorisé une réduction de la taille moyenne des entreprises (Cetorelli, 2004). En revanche, Petersen et Rajan (1995) montrent que les PME obtiennent de meilleures conditions de financement (plus de crédit, des taux d’intérêt plus faibles) sur des marchés plus concentrés.

De nombreux travaux montrent les effets positifs du développement financier sur la croissance économique. Ils soulignent en particulier le rôle des banques et de l’intermédiation bancaire dans le développement. Mais, pour favoriser le développement économique, les banques doivent-elles disposer d’un pouvoir de marché ? Si la concentration réduit la disponibilité des fonds, l’effet est négatif. Si la concentration accroît la qualité des projets financés, il est positif. En réalité, les deux effets de la structure des marchés bancaires sur l’économie réelle coexistent. Les jeunes entreprises sont bien dépendantes des banques pour pouvoir se développer. Et la structure des marchés bancaires a bien un effet sur la répartition des fonds entre les secteurs d’activité. Mais, globalement, un marché bancaire moins concurrentiel réduit la quantité totale des fonds et pénalise le développement. 

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[1] La durée moyenne de la relation bancaire est généralement considérée comme un facteur favorable à la disponibilité du crédit dans la mesure où la répétition des relations de crédit donne au prêteur une meilleure information sur la capacité et la volonté de remboursement de l’emprunteur. De nombreux travaux académiques ont déjà montré que la banque de relation pouvait réduire la probabilité d’un rationnement de crédit : Petersen et Rajan (1995), Berger et Udell (1998), Berger, Klapper et Udell (2001), Detriagiache, Garella et Guiso (2000), Dietsch et Golitin( 2002).

[2] En toute rigueur, le pouvoir de marché est la capacité de fixer les prix à des niveaux qui s’écartent du coût marginal de production.

[3] Celle du modèle Structure-Conduct-Performance (SCP) formalisé par Bain (1951).

[4] Autrement dit, partant de la formulation suivante de l’indice d’Herfindahl,, on distingue l’effet de la variabilité des parts et celui du nombre de banques, on ne trouve pas de relation avec la concentration et il n’est pas possible de séparer l’effet de ces deux variables.

[5] C’est le cas par exemple des techniques statistiques de type scoring qui sont soumises à des erreurs de type I (le modèle prévoit que la qualité de crédit de l’emprunteur est bonne alors que ce dernier fera défaut) et de type II (le modèle prévoit que l’emprunteur est risqué alors que son risque est faible).