Octobre 1930

En 1930, l’audience solennelle de rentrée s’est tenue le 16 octobre.

 

 


 

Discours prononcés :

 

 

Discours de Monsieur Paul Matter,

procureur général près la Cour de cassation

 

 

QUELQUES MAGISTRATS

 

 

 

Monsieur le premier président,

Messieurs,

 

Chaque année, en ce jour solennel de notre rentrée, nos regards se portent avec émotion vers les places jadis occupées par nos collègues disparus. Nous avions coutume de travailler avec eux, de prendre leurs conseils, de suivre leur direction, et, quels que soient les efforts de leurs successeurs pour les remplacer, leur départ nous apparaît comme un amoindrissement de notre Compagnie.

 

Les uns ne nous ont quittés qu’en raison de leur âge ou par une volontaire retraite et il nous plaît de les revoir dans nos grandes assemblées ; mais des autres, il ne nous reste qu’un souvenir. L’année judiciaire de 1929-1930 nous a été cruelle ; le procureur général de la Cour, un président de chambre honoraire, sept conseillers dont quatre en fonctions, tel est le funèbre bilan de cet exercice, un des plus lourdement chargés qui furent jamais. Et, pour une dernière fois, notre affection veut les évoquer, pour reculer en quelque manière la séparation définitive et pour chercher, dans le rappel de leur existence, le suprême enseignement que nous dictent leurs vertus.

 

Monsieur Georges Lecherbonnier

 

Monsieur le procureur général Lecherbonnier avait puisé dans sa famille les plus nobles traditions d’honneur et le culte de la liberté. Son père, Auguste Lecherbonnier, était né en 1822 à Issoudun dans une vieille famille du Berry ; venu à Paris pour y faire son droit, il s’était lié avec les principaux représentants de la jeunesse républicaine et avait fondé, avec eux une feuille démocratique mais éphémère, le Journal des Ecoles. Puis, ses examens de licence passés, abandonnant la vie intense du quartier latin, il s’était fait inscrire au barreau de sa paisible ville natale, mais avait participé activement aux luttes politiques qui signalèrent, dans le département du Cher, les dernières années de la monarchie de Juillet. Les journées de Février amenèrent au pouvoir ses idées et ses amis : il se lança résolument dans la lutte pour une République solidement organisée et devint le secrétaire du commissaire du Gouvernement, Marc Dufraisse. Il combattit vivement la candidature du prince Louis-Napoléon, et, après le vote du 10 décembre 1848, fut immédiatement révoqué. Il ne cessa de batailler avec courage contre un régime qui allait vers la dictature ; il croyait non aux « sentinelles invisibles » du bon Michel de Bourges, mais à l’action du peuple combattant pour sa liberté, et il mit dans cette lutte tant d’ardente conviction qu’en 1850, il fut condamné à huit mois d’emprisonnement pour délit d’opinion. Il était désigné pour la persécution du 2 décembre : arrêté, emprisonné, il se vit notifier l’interdiction de séjourner dans le Cher et les départements voisins. Il se retira à Brive et, difficilement, parvint à entrer dans l’ordre des avocats : en temps de dictature le barreau est le refuge de l’indépendance. La franchise de son caractère, sa valeur personnelle lui avaient assuré une forte situation dans la Corrèze ; il n’avait rien abandonné de ses convictions, et c’est comme candidat d’opposition qu’il fut élu, en 1865, conseiller municipal de Brive et se présenta en 1869 au suffrage universel : il ne tint point contre la pression administrative et les affiches blanches, éléments essentiels de la candidature officielle.

 

Le Quatre Septembre apporta de nouveaux devoirs à Auguste Lecherbonnier, et redoubla son activité. Il fonda, dans un double dessein de propagande patriotique et politique, le journal la République, dont il conserva la direction jusqu’à ses dernières années ; il multiplia congrès, conférences et réunions publiques ; tant et si bien qu’aux élections générales de 1876 la liste républicaine, dont il faisait partie , culbuta la liste des députés sortants, tous réactionnaires. A Versailles, il prit place à gauche, fut naturellement des 363 et malgré les efforts du préfet de l’Ordre moral fut réélu aux élections d’octobre 1877. Il ne cessa, jusqu’à sa mort, d’appartenir au Parlement, à la Chambre d’abord, au Sénat à partir de 1885, préoccupé moins de questions politiques, déclarait-il lui-même, que « de ces problèmes économiques dont les solutions pourraient, dans une certaine mesure, atténuer dans le présent et prévenir ultérieurement des crises comme celles qui pèsent lourdement, à l’heure actuelle, sur l’Europe entière ». C’était un sage, et qui prévoyait de loin. C’était un caractère droit et loyal, et dont tous, même ses adversaires, déplorèrent la perte.

 

Tel père, tel fils.

 

Georges Lecherbonnier était né à Brive le 23 avril 1862 et, à peine élève du collège, il suivait déjà avec une ardeur passionnée les luttes dans lesquelles étaient engagés son père, tous leurs amis de la Corrèze. Lorsque son élection obligea monsieur Auguste Lecherbonnier à s’installer à Paris pour fréquenter Versailles, le jeune garçon vint terminer ses études secondaires dans un lycée parisien ; belle époque pour un esprit ouvert, curieux de la vie, tout imprégné des idées philosophiques et démocratiques qu’il tenait de son père et auxquelles il demeura fidèle jusqu’à son dernier souffle. Etudiant à la faculté de Droit de Paris, il conquérait brillamment sa licence et immédiatement s’inscrivait au barreau.

 

Dans cette vivante république qu’est notre Palais de Justice, il était dans son élément et il avait tout pour y réussir : séduction personnelle, caractère ouvert et loyal, bel organe au service d’une forte pensée ; il ne tarda point à s’imposer dans le flot des nouveaux arrivés, si bien que les causes vinrent à lui, surtout aux assises. Un curieux rapport du bâtonnier Martini, ce grand orateur et ce grand coeur, dépeint le jeune avocat peu de temps après son inscription et souligne « son succès, toutes les fois qu’il a plaidé aux assises ». Et l’illustre bâtonnier, penché avec une touchante attention sur les débuts du modeste stagiaire, ajoute : « Il s’y est présenté dans douze ou quinze affaires, les magistrats du Parquet ont tous été frappés de ses dispositions oratoires et se sont fait un plaisir de le féliciter. Ils nous ont, à diverses reprises, fait part de leurs appréciations favorables sur son compte..., aucun stagiaire, je crois, n’a mieux réussi que lui aux assises dans ces deux dernières années ».

 

Avec un tel talent, il s’imposait à la Conférence des avocats, et, dès la fin de l’année judiciaire 1885, en était nommé secrétaire, un des plus jeunes, le troisième sur la liste, et même le bon bâtonnier Martini confessait, peut-être avec une pointe de remords, que « ce n’était pas sans avoir longuement hésité que le Conseil de l’Ordre ne lui avait pas assigné un rang plus élevé encore ». L’avenir, qui met chacun à sa place, a ratifié ce regret : il est vrai qu’un des plus brillants de tous était plus loin encore sur la liste des secrétaires de 1885.

 

La carrière de Georges Lecherbonnier semblait assurée au barreau de Paris où il était certain de se tailler large place. Il avait été plaider quelques affaires dans la Corrèze et on y avait fait fête au précoce orateur, enfant du pays ; là encore, il pouvait, dans le sillage de son père, acquérir une brillante situation politique. Volontairement il renonça à ces grandes mais lointaines espérances, pour la plus belle, la plus douce réalité. Il avait vingt-trois ans, il était fiancé depuis deux années et voulait obtenir immédiatement une position qui lui permit de fonder un foyer. Avant même de s’être assis sur les chaises glorieuses des secrétaires, dans la salle des criées où siégeait alors la Conférence, il sollicitait - à l’indignation de ses camarades - un poste de substitut dans le ressort de Paris ou dans un des ressorts voisins.

 

« Les conditions dans lesquelles plusieurs secrétaires de la Conférence sont entrés dans la magistrature, écrivait-il dans sa demande, me permettent d’espérer que vous me jugerez peut-être digne d’un poste d’assises ». Et, en effet, ses prédécesseurs avaient été nommés à Auxerre, Melun, Chartres, mieux encore. Le 21 décembre 1885, monsieur Lecherbonnier était envoyé comme substitut à Condom : il n’y avait poste ni plus petit, ni plus loin de Paris, ni plus dénué d’assises.

 

Mais, dans l’atmosphère limpide et le climat fortifiant de la Gascogne, une petite ville, presque une bourgade pittoresque au bord d’une claire rivière, une population aimable et gaie, des collègues de relations agréables, que fallait-il de mieux à de jeunes mariés ? Ils avaient vingt ans et commençaient une vie d’intimité que la mort seule put briser. Doit-on s’étonner qu’arrivé au faite des honneurs votre procureur général se plût à remonter dans des souvenirs vieux de quarante années, tout imprégnés d’un charme de jeune bonheur.

 

Le Parquet de Condom était chargé juste assez pour qu’un débutant y apprît l’art de procéder à un interrogatoire de flagrant délit ou de rédiger un réquisitoire de petite étendue : la population est douce dans l’arrondissement, les délits y sont rares et les crimes inconnus. Et monsieur le substitut trouvait bonne l’existence de cette petite ville.

 

La Chancellerie veillait, elle ne laissa le jeune magistrat s’endormir que peu de mois dans les délices de Capoue : le 6 août 1886, il était nommé substitut à Périgueux, réalisant ainsi son désir d’être affecté à un poste d’assises, et un beau poste, avec des sessions chargées, de bons avocats locaux et à proximité du barreau de Bordeaux, un des meilleurs de France. A sa première session d’assises, il eut un succès étourdissant : jamais n’avait-on entendu un débutant de vingt-quatre ans s’imposer avec une telle autorité et le président des assises en faisait un rapport enthousiaste : « Les honneurs de la session reviennent, sans contredit, à monsieur Lecherbonnier…Il est très heureusement doué sous tous les rapports : il est très sympathique de sa personne et il a à l’audience, une tenue excellente ; sa parole est sobre, nette, correcte et d’une élégante simplicité. Dans une réplique, ses qualités oratoires se sont manifestées dans toute leur puissance et tout leur éclat... Cette improvisation d’une belle venue a fait la plus vive impression sur l’esprit de tous ceux qui l’ont entendue et elle autorise, à mon avis, les plus grandes espérances pour l’avenir de ce sympathique magistrat ». On peut affirmer que ce président voyait juste. A chaque session, d’ailleurs, ce fut un même cri d’admiration.

 

Le bruit de ces succès parvint à la Chancellerie par écho hiérarchique et la Direction du personnel estima que cette jeune et forte éloquence serait singulièrement utile, parce que plus rare, dans le ressort de Paris ; on demanda par télégramme au substitut de Périgueux s’il accepterait le poste de Troyes : monsieur Lecherbonnier accepta, sans enthousiasme, car passer du ciel brillant du Périgord au climat de la Champagne pouilleuse manquait de charme ; mais les treize mois qu’il passa au tribunal de Troyes, de juin 1887 à juillet 1888, lui furent profitables, car il y vit d’autres gens, d’autres mœurs que ceux de la Gascogne et du Périgord, compléta son éducation professionnelle et se fit aussi belle réputation dans le Nord que dans le Midi : « Il est rare de trouver chez un magistrat aussi jeune toutes les qualités professionnelles réunies à un égal degré - écrivait un président d’assises, - connaissance parfaite des affaires qu’il est appelé à traiter, exposition claire et méthodique, élocution brillante, chaleureuse, pleine d’assurance ». Depuis André Boulloche, on n’avait point eu pareil débatteur aux assises du ressort. Aussi Lecherbonnier ne s’attarda-t-il pas à Troyes : le 8 juillet 1888 il passa à Reims, le 21 décembre 1889 à Versailles où il demeura quatre années et affirma définitivement ses hautes qualités.

 

Le Parquet de Versailles est lourdement chargé d’affaires diverses, multiples et difficiles ; si la ville même est plus calme qu’au temps du grand roi, les environs, vraie banlieue parisienne, sont plutôt agités et le ministère public y trouve à s’occuper : excellent poste pour apprendre la grande administration judiciaire. Monsieur Lecherbonnier n’y manqua point, gérant les divers services du Parquet « avec un sens très droit, constate un de ses chefs, donnant à l’audience civile des conclusions excellentes à tous les points de vue », et continuant à épuiser le vocabulaire d’éloges de tous les présidents d’assises. Et comme le Parquet de Versailles est le vestibule de la Seine, monsieur Lecherbonnier franchit le seuil et fut nommé substitut à Paris le 13 octobre 1893.

 

Il y arrivait avec une réputation d’homme d’audience, on le mit immédiatement à l’épreuve, en police correctionnelle : il s’y imposa avec une incroyable autorité. Dans ces temps lointains, il y avait toujours un substitut d’élite et de combat à la neuvième chambre où venaient les grandes affaires correctionnelles ; y réussissait-il ? La grande carrière lui était assurée : ainsi y vit-on successivement messieurs Falcimaigne, Bulot, André Boulloche, Justin Seligman ; Georges Lecherbonnier fut à leur hauteur, un modèle du genre ; les attachés au Parquet et même les jeunes substituts de province venaient l’entendre pour le prendre en exemple, car il avait toutes les qualités de l’emploi : l’ordre dans l’exposé, la clarté dans le langage, la force du raisonnement ; la presse judiciaire l’avait surnommé « Le grand substitut de la police correctionnelle ».

 

En général un magistrat de cette valeur passait de la 9ème à la 1ère chambre : un incident du Parquet vint modifier cet ordre pour Lecherbonnier. Il y avait alors, comme substitut d’une section administrative, un excellent homme, consciencieux, scrupuleux, bon juriste, mais un peu lent, très lent ; et un jour le chef du Parquet s’aperçut que ce service était parfaitement encombré, on dirait aujourd’hui embouteillé. Il fallait pour le sortir de cette fâcheuse situation un administrateur rompu aux affaires, laborieux, énergique ; à l’étonnement général, le procureur fit appel au grand substitut de la correctionnelle..., et trois mois après, la section était au net. Ce petit exploit avait mis en relief les qualités d’organisateur de Lecherbonnier : or, dans l’été de 1900, un grand mouvement judiciaire amena, par la nomination à Versailles de mon noble ami Henri Laurence, mort si prématurément, le départ du substitut du service central, qui est une façon de vice-procureur de la République. Le nouveau chef du Parquet, qui se connaissait en hommes, il l’a souvent prouvé, n’hésita point : il prit Lecherbonnier comme premier lieutenant, lequel ne le demeura que quelques mois : le 5 février 1901, il était nommé substitut à la Cour, et pour peu de temps encore, car le 31 juillet 1901 il prenait la direction du personnel au ministère de la Justice.

 

Difficile situation que celle de monsieur le directeur, car il lui est beaucoup demandé et il ne peut que petitement donner : recevoir avec bonne grâce, calmer les impatiences exagérées, rechercher et encourager les jeunes talents, consoler les malchanceux que leur faiblesse tourne à l’aigreur, pousser les forts caractères et les hautes valeurs, bref, associer fermeté et bienveillance, telle doit être sa conduite : je puis personnellement affirmer que nul ne la tint mieux que monsieur Lecherbonnier.

 

Mais le Parquet général de la Cour le réclamait, en ayant grand besoin pour les assises ; le 25 juillet 1902 il était nommé avocat général : dans ces hautes fonctions il donna toute sa mesure, car, à quelque chambre il se montrât, il s’imposait comme un grand magistrat ; à la Cour d’assises il excellait, car son talent s’était muri, acquis la force de l’expérience et son éloquence naturelle était maintenant pleine de savoir et de réflexion : lorsqu’à la barre du ministère public il se dresse dans sa robuste taille, que sa voix s’élève, grave, mâle, puissante, que ses phrases s’enchaînent, simples dans leur style mais riches dans leur développement, que son raisonnement se poursuit, impartial, d’une loyauté à toute épreuve, mais d’une force incomparable, on a le sentiment que c’est la Justice même qui passe. Il ne cherchait point un succès personnel, mais le seul triomphe de la Vérité, et là était le secret de son autorité, car les jurés voyaient en lui, non un accusateur, mais un homme, au sens le plus noble du mot. Ainsi fut-il pendant près de cinq ans, lorsque les destins de la carrière l’amenèrent une fois encore à changer de fonctions.

 

Le 19 janvier 1907, il était nommé directeur des Affaires civiles au ministère de la Justice, ce criminaliste se révéla un civiliste de premier ordre ; préparer des projets de loi, les suivre au Parlement, dans les commissions et jusqu’à la tribune en qualité de commissaire du Gouvernement ; présenter au Conseil d’Etat les décrets qui en prennent les mesures d’exécution ; rédiger les circulaires qui en facilitent l’application immédiate ; surveiller les jugements et arrêts concernant toutes les lois de l’ordre civil ; entretenir avec les procureurs généraux une correspondance volumineuse : tache immense que le directeur remplit avec cette gravité, ce zèle incessant, cette hauteur de vues qui procèdent d’une puissante intelligence et d’une conscience scrupuleuse.

 

Enfin le 24 mai 1910, il entrait dans votre Compagnie. Il avait désiré son affectation à la chambre criminelle pour ainsi fixer les solutions définitives d’un droit qu’il avait si longtemps pratiqué directement. Dès qu’après quelques mois, il eut pris l’air de notre maison, il s’affirma comme un maître, dont rapports et arrêts étaient donnés comme des modèles aux nouveaux arrivés. Ses rapports étaient brefs, parce qu’il ne « délayait » pas, et traitait uniquement la question soumise à vos délibérations, mais celle-là il la vidait entièrement, épuisait la jurisprudence et la doctrine en la matière, ne laissant rien dans l’ombre, mettant le pour et le contre en pleine lumière, puis concluant avec une radieuse clarté. Ses projets d’arrêts étaient condensés, parce qu’il ne les lançait pas d’un jet sur le papier, mais « vingt fois sur le métier remettait son ouvrage », insérant chaque idée, chaque mot à sa place, pour donner à l’ensemble l’image même de la perfection. Dans la chambre du Conseil il soutenait son projet de cette belle voix grave, avec cette force de persuasion qui frappaient en lui dès sa vingtième année ; il ne se buttait pas dans son opinion et admettait les rectifications, sauf sur les questions de principe, où il était intransigeant. Ainsi passa-t-il quinze années à ce fécond labeur, s’assimilant par de longues réflexions toutes les notions du droit pénal, grandissant sans cesse en science et en autorité. Appelé à présider la chambre criminelle à la retraite de ce très grand magistrat, monsieur le premier président Bard, il exerça ses hautes fonctions avec un tact, une dignité qui accroissaient singulièrement l’influence que son savoir exerçait sur tous ses collègues. Enfin le 4 février 1928, il devenait votre procureur général.

 

Il était alors dans toute la force de sa maturité et il semblait, pour de longues années, en pleine activité : il s’installa au Parquet, en chef, recommandant à ses avocats généraux de lui soumettre toutes les affaires d’intérêt général, prenant connaissance de tous les détails de ses services ; il donna, aux chambres réunies, le 8 juin 1928 de remarquables conclusions dans une délicate affaire de responsabilité civile du patron qui frappe son préposé.

 

En août, il partait pour le repos annuel, qu’il espérait tranquille. Un implacable destin attendait sa famille.

 

A côté de sa brillante carrière, sa vie privée s’était prolongée dans un discret, un paisible bonheur : le cercle de famille s’était agrandi, trois enfants étaient nés dont l’un, hélas, était très jeune disparu. Chaque été, toute la famille s’installait dans la maison que monsieur Lecherbonnier s’était construite au Castelet, près de Brive, sur un coteau, qui domine à leur confluent les vallées de la Corrèze et de la Vézère, déployées en éventail à son pied. A ce pays corrézien, qui, dans des jours de malheur, avait accueilli l’exilé, le fils prodiguait largement les bienfaits de sa reconnaissance : il n’était paysan de montagne ou bourgeois de Brive qui ne trouvât, au Castelet ou à Paris, un accueil généreux et des conseils bienveillants ; Georges Lecherbonnier n’avait recherché nulle récompense et nul mandat politique ; mais il présidait l’Association corrézienne de Paris, pour mieux rendre service à ses frères du pays natal, dont il avait chanté les beautés dans un discours demeuré célèbre : « , disait-il, nous trouvons dans ces landes pavoisées d’or par les genêts printaniers ou de pourpre violette par les bruyères d’automne, au milieu de l’exquise floraison des premiers souvenirs, une délicieuse émotion, une halte réconfortante et le plus bienfaisant des recueillements  ».

 

La guerre survint, qui déchira cette heureuse famille. Pierre Lecherbonnier avait dix-huit ans, l’intelligence vive, l’âme généreuse de son père et de son grand-père : il s’engagea, ne pouvant, disait-il, « laisser ma force, ma jeunesse et ma liberté dans l’inaction, quand partaient des malheureux chargés de famille, affaiblis par la lutte de la vie ou minés par les maladies. ». Dix-huit mois, il partagea tous les périls et toutes les gloires des combats. A la veille d’une attaque, il écrivit à sa jeune soeur une admirable lettre, vibrante d’amour familial, d’humaine pitié, de foi dans la mission civilisatrice de la France. Cette noble déclaration faite, en avril 1917, il tombait pour la patrie.

 

Douze ans après, au Castelet, le 2 septembre 1928, monsieur et madame Lecherbonnier, leur fille devenue madame Jean Lefranc, ses enfants, attendaient le jeune chef de famille qui, secrétaire général de la Société internationale de navigation aérienne, devait accompagner de Nancy à Clermont-Ferrand un ministre, force intelligente de la République ; l’attente se prolongea dans l’angoisse et se termina dans une douleur atroce : cinq victimes de l’air gisaient à terre, et les petits du Castelet étaient orphelins.

 

Sous le coup, la forte stature de Lecherbonnier ploya, comme si le malheur avait posé sur ses épaules des mains trop lourdes. Il se remit au travail avec vaillance, mais son coeur était brisé, et lorsqu’il dut subir successivement deux opérations, à la seconde ce fut le coeur qui flancha. Le 29 novembre 1929, il ne se réveilla que pour un dernier soupir.

 

Sa volonté suprême était qu’à ses obsèques n’assistassent que ses bien-aimés : mais, de loin, nous l’entourions de notre tristesse, de notre affection, de notre admiration, - et de notre reconnaissance.

 

Monsieur André Boulloche

 

Avec monsieur le président André Boulloche a disparu une des plus puissantes personnalités qu’ait connues votre Compagnie : sa taille haute et robuste, son regard perçant sous les sourcils broussailleux, sa parole forte et directe, tout en lui respirait l’autorité ; mais la sévérité de son visage était adoucie par un sourire d’une exquise finesse.

 

Il était né à Paris le 15 avril 1854, dans une de ces familles de la haute bourgeoisie qui sont comme l’essence raffinée de la civilisation française. Son père était, entre les années 60 et 80, l’un des avocats les plus occupés du barreau parisien, d’une rigide honorabilité, membre du Conseil de l’Ordre, et, l’âge venu, président du bureau d’assistance judiciaire près le Tribunal civil de la Seine. Madame Boulloche, femme d’une rare distinction, consacrait son existence à l’éducation de ses fils, sur lesquels elle exerça la plus profonde, la plus heureuse influence.

 

Entourés de parents et d’amis fidèles, à leur niveau, monsieur et madame Boulloche menaient cette existence laborieuse, intelligente, ornée de distractions délicates, qui est la marque même de la pure société parisienne.

 

André Boulloche, le second des fils, fit toutes ses études classiques au Lycée Bonaparte, qui n’était plus Fontanes et pas encore Condorcet, mais qui, déjà, comptait des maîtres excellents, - comment ne point rappeler ici le nom de Maxime Gaucher, professeur de rhétorique et plus tard délicat critique de la Revue Bleue ? Sous leur influence, le jeune homme conçut des goûts littéraires et classiques qu’il conserva jusqu’à son dernier jour : il poussa ses études jusqu’à la licence ès lettres, dont il conquit le diplôme sur un très beau sujet, qui sortait véritablement de l’ordinaire : le Gloria victis de notre statuaire Mercié. Il s’était en même temps inscrit à la faculté de Droit, passait ses examens comme en se jouant des questions les plus insidieuses, et devenait docteur en droit, dans les moindres délais.

 

Le choix d’une carrière s’imposait à lui : il était déjà avocat stagiaire et la haute situation de son père au barreau lui en eût facilité les difficiles débuts : par goût, il opta pour la magistrature. Lors de son second passage au ministère de la Justice, monsieur Dufaure avait institué un examen destiné à recruter les magistrats d’avenir, en les attachant d’abord à la Chancellerie, au Parquet général et au Parquet du Tribunal de la Seine, examen difficile, comportant beaucoup d’appelés, très peu d’élus. Au premier concours, en décembre 1875, on avait remarqué un des candidats, reçu parmi les premiers, Falcimaigne ; au deuxième concours, en mars 1876, André Boulloche passa haut la main le premier ; dès lors, les deux jeunes hommes se connurent et s’estimèrent ; plus tard, à Reims, ils se lièrent d’une fraternelle amitié qui fut l’un des charmes de leur vie.

 

Attaché à la Chancellerie, André Boulloche demeura avocat stagiaire, continua à fréquenter le Palais, à parler à la Conférence et, dans l’été de 1878, il remporta la palme du secrétariat : là encore il trouva un ami fidèle et sûr, caractère droit et ferme, haute intelligence et grand cceur, alors premier de la promotion et plus tard bâtonnier de l’Ordre, Raoul Rousset. A ce moment, alors que ses camarades n’étaient que de modestes stagiaires, André Boulloche était déjà un petit personnage, car il avait changé de situation à la Chancellerie : monsieur Dufaure, redevenu garde des Sceaux pour la troisième fois, savait que le plus brillant de ses attachés était le fils d’un de ses meilleurs amis et, par arrêté du 17 décembre 1877, il avait nommé « sous-chef du cabinet du ministre de la Justice, monsieur André Boulloche, attaché au ministère ».

 

Le cabinet du Président du Conseil, garde des Sceaux, était un bon belvédère pour observer une vie politique où se formait la nouvelle France : les élections législatives d’octobre avaient culbuté le régime de l’Ordre moral ; l’éphémère ministère du général de Rochebouët s’était effondré à son premier contact avec la nouvelle Chambre, et un cabinet républicain allait organiser définitivement la République. Pendant quatorze mois, le jeune chef-adjoint reçut parlementaires et magistrats, fréquenta les couloirs du Sénat et de la Chambre des députés, se constitua un riche bagage d’expériences et de connaissances sur la vie : il ne lui restait plus qu’à les mettre en pratique. En se retirant du pouvoir, définitivement cette fois, monsieur Dufaure le nomma substitut à Melun le 29 janvier 1879.

 

Douze ans après, on donnait encore aux jeunes substituts arrivant à Melun ses débuts comme un exemple profitable... et intimidant ; car, à moins de vingt-cinq ans, il s’était imposé comme un orateur de race, par sa parole nette et forte, l’art de développer les faits et grouper les arguments, l’autorité émanant de sa personne autant que de son éloquence. « Il est appelé à être remarqué partout », écrivait un président d’assises. Aussi ne resta-t-il point une année entière à Melun ; le 13 janvier 1880, il était envoyé à Reims, pour y retrouver son ami Falcimaigne. Dans cet important tribunal où il demeura près de quatre années, il se forma complètement à la vie judiciaire, dans toutes les branches du ministère public : au Parquet, dont il prit durant plusieurs mois la direction au départ de monsieur Falcimaigne et pendant une longue maladie de son chef ; à l’audience de la première chambre où il donna des conclusions solides par son savoir juridique, charmantes par sa culture littéraire ; à la Cour d’assises, où sa parole avait pris de la force et de la chaleur : les jurés eux-mêmes, rapporte un président, le remerciaient d’avoir facilité leur tâche par la netteté de ses exposés et la justesse de ses déductions. Il était mûr pour le Parquet de la Seine ; il y fut nommé le 15 septembre 1883 ; il avait 29 ans.

 

Homme d’audience, c’est à l’audience qu’il fut placé, exclusivement, pendant les huit années de son séjour au tribunal, et en deux affectations égales, quatre années au correctionnel, quatre années au civil. J’ai déjà dit quel grand magistrat il fut aux chambres de police correctionnelle, avec quelle autorité il traita les plus délicates affaires. En 1888, après un bref séjour à la 3ème chambre il passa à la première, pour remplacer Falcimaigne. Il n’est point dans la magistrature française de poste plus intéressant et plus difficile que celui du ministère public à la grande première, audience de monsieur le président. Intéressant parce qu’y viennent, sinon toutes les grandes causes, du moins les plus courues, celles qu’on est convenu d’appeler « procès très parisiens » : vastes démêlés de la haute finance et combats entre le Théâtre francais et ses comédiens, divorces ou gardes d’enfant dans le grand monde et applications épineuses de lois d’ordre public, tout y passe. Difficile, parce que sur des questions délicates, en fait comme en droit, le substitut parle après les grands maîtres du barreau, habitués de l’endroit ; les habitués du temps, c’était Allou, dans tout l’éclat de son admirable talent ; Rousse, harmonieux comme une flûte antique ; Martini, vigoureux et narquois ; Bétolaud, jurisconsulte disert et majestueux ; Barboux, dont l’éloquence prestigieuse recouvrait les déductions d’un vieux procédurier ; Lenté, dont le verbe chaleureux et rapide emportait tout. André Boulloche ne fut inférieur à aucun, ni dans le fond du raisonnement juridique, sûr et solide, ni dans la forme, élégante, littéraire, prompte, séduisante.

 

La réputation du grand substitut de la première était désormais faite et parfaite : il était la radieuse lumière du Parquet de la Seine ; n’empêche qu’il passa à la Cour à l’ancienneté : le 14 août 1891, il était nommé substitut du procureur général. Je le vois encore à notre prestation de serment ; avec sa haute taille et sa grande intelligence, il nous dominait tous. Bientôt affecté à la Cour d’assises, il y retrouva les succès de Melun et de Reims, mais devant un bien autre auditoire et des affaires plus retentissantes ; là, comme au tribunal, maître de la barre, la parole chaude, loyale, convaincante. Et ce fut une lourde perte pour le Parquet général lorsque, le 6 octobre 1892, il fut nommé directeur des Affaires criminelles et des grâces, monsieur Falcimaigne étant directeur des Affaires civiles : le ministère était bien servi. Son passage à la Chancellerie fut marqué, notamment, par sa participation directe et personnelle à la rédaction de deux lois vivement discutées. L’attentat de Vaillant à la Chambre des députés et l’assassinat du président Carnot avaient amené le Gouvernement à demander au Parlement de nouvelles dispositions pour lutter contre le mouvement anarchiste : le directeur des Affaires criminelles fut chargé d’en préparer le texte et d’assister son ministre aux Chambres en qualité de commissaire du Gouvernement ; le rôle est le plus souvent muet, dans l’ombre ; pour monsieur Boulloche il fut éclatant ; aux débats de la loi du 28 juillet 1894, notamment, il prit la plus vive part, non que le garde des Sceaux fût dépourvu de talent, - c’était monsieur Guérin, - mais parce que la parole claire, élégante, courtoise du commissaire du Gouvernement, son raisonnement vigoureux et démonstratif réussissaient si bien sur les députés et sénateurs, - l’Officiel a noté leurs « vifs applaudissements », - que le ministre l’envoyait à la tribune dès que la discussion devenait de pur droit. Une joute oratoire entre monsieur Boulloche et monsieur Viviani sur le jury correctionnel, est demeurée célèbre dans les annales parlementaires. Les lois votées, monsieur Boulloche rédigea les circulaires pour faciliter leur application, et, ceci est piquant, le substitut chargé, à la 4ème section du Parquet, de leur mise à exécution, fut monsieur Lecherbonnier.

 

Le 17 octobre 1899, monsieur André Boulloche était appelé à ces fonctions de conseiller à la chambre criminelle qu’il garda pendant près de trente-trois ans : c’est un record. Comme monsieur Lecherbonnier, plus longtemps encore que lui, il fit le tour complet des questions pénales, et comme sa mémoire enregistrait tout, son savoir et son expérience étaient immenses. Il m’a paru supérieur à tous en deux manières. Par sa rédaction des arrêts d’abord : par un miracle de facture, ils étaient brefs et contenaient tout, principe de base, réponses aux moyens ; et surtout ils étaient rédigés dans une langue impeccable, courte, serrée, digne des meilleurs auteurs du genre, Montesquieu, Pothier. Ses délibérés ensuite : sauf ceux de monsieur le président Falcimaigne, qui avait eu le temps de les préparer par l’étude du dossier, je n’en ai jamais entendu de tels ; à l’audience il avait écouté attentivement rapport, plaidoiries et conclusions, jetant de brèves observations à son voisin, toujours justes et spirituelles ; dans la chambre du conseil, il opinait le premier comme doyen (il le fut pendant plus de quinze ans) et il n’était affaire importante où il ne donnât son avis fortement motivé : sa parole s’élevait, rapide, entraînante, rappelant la jurisprudence, qu’il savait de mémoire, la doctrine, qu’il avait fouillée, les conséquences de la décision à prendre, qu’il voyait à l’avance ; et, lorsqu’il concluait d’une voix un peu plus saccadée vers la fin, comme pour marteler les objections, autour de lui s’élevait ce murmure d’approbation qui vaut les applaudissements.

 

Il ne s’était pas cantonné dans la législation criminelle et il continuait à étudier le droit civil, pour son plaisir, et aussi parce qu’il estimait à juste titre qu’il n’y a qu’un droit, en plusieurs branches, et que pour en posséder complètement une, il faut les dominer toutes. Il était le rapporteur désigné des chambres réunies au civil : il y eut des affaires célèbres. Président du concours pour l’entrée dans la magistrature, il se réservait l’interrogatoire des meilleurs candidats en droit civil, et je l’y ai entendu passer en revue avec la souple aisance d’un habitué, les matières les plus ingrates. Dans les grandes commissions où il avait été appelé, à la Justice, aux Affaires étrangères, aux Colonies, au Travail, il éblouissait par la sûreté de ses connaissances, la prudence de ses vues, l’éclat de sa parole. Et partout il charmait par sa courtoisie raffinée, la franchise de son accueil, l’affabilité avec laquelle il mettait son savoir immense au service des débutants : ainsi son influence dépasse sa mort, car il a instruit et formé une génération de magistrats.

 

Dans la société parisienne, il avait repris, avec la noble compagne de son existence, les traditions du foyer paternel : une maison de bonne allure, de ton discret et élégant, d’esprit fin et délicat. Deux fils étaient venus, en qui il avait le légitime orgueil de voir se perpétuer d’une manière éclatante le grand nom des Boulloche ; tous deux blessés pendant la guerre ; tous deux arrivés, jeunes encore, à de hautes situations. Chaque année, on voyageait en famille, et ce lettré ne partait point sans glisser, à côté de son Joanne, quelques volumes de Virgile, de Racine ou de La Fontaine, ses inséparables amis. L’âge était venu, sans avoir prise ni sur sa stature, ni sur son intelligence qui conservaient toute leur vigueur. Mais il eut l’immense douleur de voir disparaître, après son aîné, auquel il était tendrement attaché, deux de ses cadets : son frère Léon, gouverneur général honoraire des Colonies, éblouissant d’esprit et de vues originales ; le docteur Pierre Boulloche, grand savant, coeur d’élite qui soigna, et, par son dévouement, sauva tant de nos enfants. La mort de Falcimaigne, d’autres soucis encore avaient assombri ses dernières années sans amoindrir son activité. L’heure de la retraite sonna le 13 avril 1929, où il fut nommé président honoraire : une dernière fois, dans cette chambre du Conseil où il avait brillé pendant un tiers de siècle, il nous donna une grande leçon de dévouement au devoir et de haute philosophie.

 

Comme s’il avait accompli sa tâche, en pleines forces, il disparut brusquement le 11 novembre 1929. Monsieur le président André Boulloche fut une grande intelligence au service d’un grand coeur.

 

Monsieur Jean, Alfred Delrieu

 

Monsieur Delrieu nous a été enlevé alors que la Cour était en droit de compter quelques années encore sur ses précieux conseils. Il était né le 6 septembre 1858 à Villefranche-de-Belvès, dans cette pittoresque région du Sarladais, trait d’union entre les plaines du Périgord et les plateaux du Haut-Quercy. La famille Delrieu y possédait, de temps immémoriaux, un assez vaste domaine aux portes de Villefranche, prés, terres et bois de La Bardamier , avec maison de ville et maison des champs, où les générations se succédaient, influentes dans toute la région,... liées à leurs métayers par des baux illimités. Pour ne point quitter cet aimable pays, le père de notre collègue prit la modeste charge de greffier de la Justice de paix de Villefranche, mais il mourut jeune, et l’enfant avec son frère demeura sous la direction de leur grand-père, véritable Nestor de campagne, dévoué à tous, d’ailleurs républicain même sous l’Empire. Après l’école communale, le collège de Sarlat dont Delrieu a conté l’histoire dans un aimable discours de distribution des prix ; mais son intelligence était trop vive pour se contenter d’un modeste enseignement, et le jeune garçon fut envoyé au loin, aux lycées de Cahors et de Périgueux d’abord, à Bordeaux enfin, pour suivre les cours de la faculté de Droit ; partout où il passait, avec son charmant sourire, la cordialité de son abord, il contractait de ces fidèles amitiés de jeunesse, joies de l’existence. Licencié en droit, il s’inscrit au barreau de Sarlat, à jamais semble-t-il, pour y prendre modèle sur les deux bons avocats qui y sont alternativement bâtonniers ; déjà « ses débuts donnent quelques espérances », ainsi qu’il est écrit dans un rapport du temps. Mais, dans le personnel de l’humble tribunal, il y avait un juge, tenu dans la petite ville pour un bon magistrat, laborieux, poète à ses heures, assez original : nul ne se doutait que ce penseur préparait un des plus beaux livres de sociologie qu’ait produits le XIXème siècle, La Logique sociale, et que ce magistrat doux et simple d’allure était un profond philosophe, Tarde. Le jeune avocat s’entretint avec lui, perçut un monde d’idées nouvelles, comprit le rôle de la justice et décida d’entrer à son service. Le 4 août 1883, il est nommé substitut à Murat : il n’avait pas tout à fait 25 ans.

 

Alors s’engage pour Delrieu, et pendant quelques années, une vie nomade qui tient autant de la géographie que de la magistrature, car on le voit successivement, et toujours en qualité de substitut, à Murat, à Gray, à Pontarlier, à Lons-le-Saulnier, à Besançon, puis procureur de la République à Châtillon, à Autun, enfin à Saintes. Cette existence de voyageur lui a singulièrement profité, car il a acquis de l’expérience et de l’autorité ; il a mûri son jugement, et, par un constant labeur, accru sans cesse son savoir juridique ; surtout il a fréquenté les prétoires et les avocats les plus divers, et développé avec goût l’éloquence qu’il tenait de nature. Et le « bon débutant » des notes de ses premiers chefs, devient « un magistrat plein d’avenir » qui se transformera en « un magistrat complet », désormais motif directeur de ses notices individuelles ; je n’y ai trouvé qu’une remarque défavorable, d’un procureur vraisemblablement mondain, qui écrivait « ne fréquente pas assez les salons ». C’est exact, il ne se plaisait que dans le salon de sa jeune femme, à jouer avec ses enfants.

 

C’est comme procureur d’assises à Saintes et Angoulême, puis comme avocat général à Rouen qu’il manifesta toute sa valeur ; il excellait dans toutes les branches de l’activité judiciaire, car il se donnait également à toutes : administrateur prudent et sûr, sans passion comme sans crainte des responsabilités ; étudiant dossiers correctionnels ou civils avec une conscience allant jusqu’au scrupule ; surtout homme d’audience, se plaisant à développer devant le tribunal ou la cour ses réquisitions ou conclusions, d’une voix claire, dans un style élégant et châtié, sans emphase mais avec une harmonieuse ampleur. A la Cour d’assises, son succès était vif, dû à sa parfaite loyauté, à la force de son argumentation, à l’élévation de sa pensée. « L’éloquence de monsieur Delrieu est pénétrante, écrivait un président d’assises ; il arrive par un mouvement naturel de l’âme à une émotion communicative et saisissante ». Ces belles qualités se retrouvent dans le magistral discours qu’il prononça en 1900 à l’audience de rentrée de la Cour de Rouen sur l’alcoolisme en France et en Normandie : en une soixantaine de pages, il analyse les causes du mal, ses conséquences, les remèdes pouvant conjurer « le monstre », et conclut avec force que « l’avenir appartiendra aux races les plus sobres ».

 

Après huit années de fécond travail à Rouen, il passe procureur de la République à Saint-Etienne, à Toulouse, à Bordeaux, partout admiré pour son activité, aimé pour son impartialité. En 1913, il est procureur général à Riom, en 1914 à Aix. Le Parquet général d’Aix est en tous temps un des plus lourds de France ; pendant la guerre, il devint une charge terrible et je le sais bien, tant étaient fréquentes les relations de la justice militaire avec les parquets civils : ces affaires si délicates, suites directes ou indirectes de la guerre, Delrieu les suivit personnellement avec un tact et une attention qui méritaient l’avancement suprême : le 2 février 1917, il était nommé avocat général à la Cour de cassation.

 

Pendant plus de deux années, à la chambre criminelle et à la chambre des requêtes, il donna les conclusions les plus fouillées, finement analysées, vigoureusement charpentées ; notre chef, monsieur Bulot, notre grand collègue monsieur Blondel, l’engageaient à demeurer au Parquet où il avait si bien réussi ; mais la soixantaine était largement dépassée ; ayant si longtemps dit aux autres les raisons de décider, il voulait rédiger lui-même la décision ; le 25 novembre 1919, il était nommé conseiller pour siéger à la chambre des requêtes. Certes, ce n’était point un repos, car dans cette chambre, si lourdement chargée, il recevait la mission la plus difficile, le règlement des pourvois en matière d’enregistrement ; et cette « spécialité » fiscale ne comprend rien moins que l’ensemble du droit, puisque les taxes sur les sociétés, les mutations immobilières, les successions, les contrats de mariage et quelques autres choses encore, obligent la journalière étude des articles qui dans notre Code civil vont du n° 1 au n° 2281... et dernier. Delrieu se mit à cette oeuvre joyeusement, avec cette allégresse dans le travail, caractéristique de toute sa vie. Ses rapports épuisaient la question et souvent de la chambre civile j’allais les lui emprunter, sûr d’y trouver la meilleure inspiration. Son avis devenait toujours celui de sa chambre : pendant une décade, il fit jurisprudence.

 

Cette puissante activité ne lui suffisait pas, tant il débordait de vie. A côté du magistrat, et sans lui nuire en rien, l’homme politique : il était très jeune lorsqu’en 1892 les électeurs républicains du canton de Villefranche lui demandèrent de les représenter au Conseil général ; il accepta, fut élu non sans peine et demeura conseiller général jusqu’à sa mort, pendant trente-neuf ans ; longtemps vice-président de l’Assemblée départementale, il s’y montra ce qu’il était dans la magistrature, laborieux, délié, d’une éloquence toute de clarté, d’une exquise courtoisie. « Chez cet homme si droit, a dit sur sa tombe le président du Conseil général, monsieur le sénateur Sireyjol, tous les actes tendaient au bien de tous... Aucune question si aride, si terre à terre fût-elle, ne le rebuta jamais ». Pénétrés de tels services, ses électeurs lui demeurèrent fidèles jusqu’au-delà de sa mort en lui donnant son fils pour successeur.

 

Sa vie privée était d’un bonheur rayonnant ; sa famille s’était augmentée ; ses deux enfants s’étaient mariés ; il avait l’intime satisfaction de voir son fils réussir dans la carrière même où il avait si fortement marqué sa trace. L’été, tous se retrouvaient dans la propriété familiale de La Bardamier où l’appelaient tant de précieux souvenirs ; on y attendait avec impatience son retour, car il était le conseiller préféré de toute une région et il tenait les assises du bon sens. Chaque jour, quelque matinal fût-il, il trouvait à sa porte deux, trois, quatre paysans, souvent adversaires dans un procès de mitoyenneté ou de servitude ; il les emmenait dans son jardin, et assis sur un banc, écoutait leurs doléances avec une patience infinie ; puis de sa voix cordiale, qui se faisait plus douce encore pour parler à ces petits de son terroir aimé, il donnait son avis qui était de transaction ; et les gens s’en allaient, convaincus, satisfaits. Lorsqu’il revint en juillet 1929, il ne put s’asseoir sur le banc de la conciliation ; depuis plusieurs mois, atteint d’une grave affection que n’avaient pu arrêter deux opérations, il ne retournait à sa terre natale que pour y dormir son dernier sommeil. Il mourut doucement dans sa chère Bardamier, le 21 août 1929. Ses obsèques furent une touchante et admirable manifestation d’une région reconnaissante. Sur sa tombe, on pourrait graver ces paroles lapidaires qu’il prononça en son vieil âge : « Penser librement est le premier devoir ; mais il ne suffit pas d’être un esprit libre : il faut être aussi un esprit tolérant ».

 

Monsieur Henry Jaudon

 

Né à Rodez, le 13 décembre 1853, monsieur le conseiller Henry Jaudon conserva dans toutes ses pérégrinations judiciaires l’amour et la nostalgie de son Rouergue natal, dont il avait comme un accent de coeur, et j’imagine que, de tous les éloges qui lui furent prodigués au cours de sa longue et brillante carrière, nul ne l’aurait davantage touché que celui décerné dans un rapport de son procureur général : « II a toute la finesse du montagnard aveyronnais ». Il appartenait à une vieille famille du pays, dans laquelle le libéralisme se transmettait de génération en génération ; son père fut dans l’Aveyron ce que fut monsieur Lecherbonnier père dans le Cantal ; monsieur Jean Jaudon, honorable négociant de Rodez, avait été républicain sous Louis-Philippe ; les idées de 1848 l’enthousiasmèrent, il fonda un journal pour les défendre et combattit le prince-président si fortement qu’au deux décembre, il fut brutalement déchu de ses fonctions de président du tribunal de commerce, poursuivi devant la Commission mixte du département et ne dut qu’à une grave maladie d’éviter son envoi à Lambessa. Bravement, crânement, il continua sa lutte pour la liberté, présida en 1870 le comité antiplébiscitaire, et, l’Empire effondré, ne demanda ni place, ni décoration : c’était un républicain de la vieille roche.

 

C’est sous cette influence, dans cet enseignement, que grandit Henry Jaudon : l’éducation classique aux lycées de Rodez et de Toulouse, les deux baccalauréats, lettres et sciences, et les études de Droit commencées à la faculté de Toulouse ; mais le jeune étudiant réussissait si brillamment que son père décida de l’envoyer à Paris, pour y entendre les grands maîtres et assister aux grandes causes. En 1872, monsieur Jaudon vient dans notre capitale non pour s’y amuser, mais pour y travailler avec cette ténacité, caractéristique de toute sa vie ; il s’inscrit et suit les cours simultanément à la faculté de Droit et à l’Ecole des Chartes, il passe ses examens sous une pluie de boules blanches, si bien qu’en juin 1879 il est docteur en Droit avec une excellente thèse sur le Concordat, qui obtient une des médailles d’or au concours de la faculté.

 

En même temps, il a fréquenté le Palais, sous la direction d’un avocat qui commençait à se faire un nom dans les instances concernant la propriété littéraire et les brevets d’invention, Eugène Pouillet, « mon maître », disait quarante ans plus tard notre collègue avec une intonation d’affectueux respect. Volontiers, Pouillet l’eût retenu au barreau de Paris, mais Jaudon aspirait au soleil du Midi ; et puis, il était né magistrat, car il en avait, de nature, toutes les qualités ; un ami de son père, camarade de combat pour la liberté, monsieur Oustry, que nos anciens ont connu préfet de la Seine, lui facilita l’entrée dans la magistrature : le 7 février 1880, il était nommé substitut à Millau.

 

Alors commença pour monsieur Jaudon une lente carrière, aux postes nombreux, car il franchit, l’un après l’autre, tous les degrés hiérarchiques, où il semble n’avoir eu qu’un double souci : se rapprocher de son Rouergue bien aimé, arriver et rester dans une ville d’université, afin d’y satisfaire ses goûts de studieux érudit. Substitut à Millau et à Carcassonne, procureur de la République à Espalion et Villefranche-d’Aveyron, substitut du procureur général à Montpellier, il est envoyé, un peu malgré lui comme procureur à Béziers, se fait asseoir, à l’indignation de ses chefs, comme conseiller à Nimes, et se relève comme avocat général à Toulouse. Partout où il a passé, il a plu par son vigoureux bon sens, son labeur intense, sa haute impartialité, son amour du Droit. Maintenant il est mûr pour la grande carrière et, à Toulouse où il restera seize années, il s’affirmera comme un magistrat de force race : avocat général, il est chargé, aux chambres civiles comme à la Cour d’assises, des affaires les plus difficiles, et telles de ses conclusions sur la liberté de la défense, la propriété industrielle du Bec Auer, la propriété du nom patronymique, sont imprimées dans nos grand recueils. Il y a foule dans la grande salle du Parlement lorsqu’en 1900 il prononce un magistral discours sur Port-Royal à Toulouse : car la société de la capitale du Languedoc, lettrée, cultivée, éprise de belles choses, est très sensible à son style sobre et pur, à ses sûres recherches, à la hauteur de sa pensée ; les sociétés savantes le recherchent ; il est membre de l’Académie de Législation, de la Société Archéologique ; il préside les distributions de prix : c’est une notabilité de la grande ville.

 

Chefs de la Cour et hommes politiques se coalisèrent pour le garder dans le ressort et, en 1901, il était mis à la tête du Parquet de Toulouse, poste important, difficile, où il réussit, comme partout, par ses fortes qualités, son labeur, sa franchise un peu rude mais pénétrée d’une infinie bonté, sa conscience que rien ne pouvait ébranler. On eût voulu le conserver encore, le voir procureur général sur place mais les circonstances ne s’y prêtèrent point, et il dut traverser toute la France lorsque le 30 mai 1908 il fut nommé procureur général à Besançon. Par quel prodige ce magistrat du Midi, qui n’avait fait carrière qu’au Languedoc, réussit-il parfaitement en Franche-Comté ? Tout simplement en demeurant lui-même, avec son mâle caractère, et, lorsqu’en février 1914, il quitta Besançon pour venir parmi vous, il fut regretté sur les bords du Doubs autant que jadis il l’avait été aux rives de la Garonne.

 

Monsieur le conseiller Jaudon siégea à la chambre des requêtes pendant quinze années et en devint le doyen respecté. Il y avait reçu une « spécialité » délicate, les contributions directes et octrois, matière nombreuse en textes et en controverses, qu’il était parvenu à dominer entièrement et dont il percevait, dans chaque affaire, les difficultés d’application. Une longue et affectueuse collaboration m’a permis d’apprécier toute la sûreté de son sens juridique en même temps que l’exquise bonhomie de son caractère. Sa conversation était délicieuse, car son intelligence était richement garnie ; il avait suivi le conseil de Voltaire et soigneusement « cultivé son jardin ». Il avait toujours fréquenté les bonnes lettres et le bagage de ses écrits était nombreux autant que varié : économiste, il avait publié sur « la question du blé », sur la « question du vin », sur les mines abandonnées du Plateau central, des articles remarquables ; artiste, il envoyait chaque année à un journal de l’Aveyron le compte rendu du Salon et publiait en 1908 un important ouvrage de critique d’art sur Denys Puech et son œuvre ; mémorialiste, il donnait à la Revue Bleue, à la Revue hebdomadaire, au Journal des Débats, de délicieux articles de souvenirs personnels ; historien, il avait fixé définitivement ses études sur un des plus nobles groupements que connut l’ancienne France, le jansénisme : il y avait été amené d’une curieuse façon.

 

Au déclin de Port-Royal, quelques hommes d’élite se réunirent pour conserver le souvenir des grands morts, Arnauld, la sceur Angélique, Pascal, Nicole, et la tradition veut que ce soit la brave servante de Nicole, Perrette, qui en prit l’initiative. Lorsque le jansénisme s’effondra sous les coups des Jésuites et que Port-Royal-des-Champs fut rasé de 1710 à 1711, l’association se fortifia dans l’ombre, conservant avec piété les livres, les portraits et jusqu’aux immeubles d’un temps de splendeur morale. Un conseiller au Parlement de Paris, Lepaige, en forma une façon de société tontinière, à laquelle il légua sa riche bibliothèque. Maintenue pendant tout le cours du XVIIIème siècle, disloquée à la Révolution, la « Société des Amis de Port-Royal » se reforma au XIXème siècle et se développa sous l’influence de la famille Locré, de Silvi, de Sémichon, des Rateau, des Gazier, consacrant tous ses efforts à l’accroissement de la Bibliothèque de la rue Saint-Jacques et à la conservation du domaine de Port-Royal-des-Champs.

 

Or, en 1900, monsieur Jaudon avait prononcé à l’audience de rentrée de la Cour de Toulouse, un discours sur Port-Royal à Toulouse, le Jansénisme au Parlement, ou il dépeignait « quantité de magistrats qui, fervents disciples des solitaires, distribuaient aux pauvres les produits de leurs charges, employaient les loisirs de leur profession à visiter les prisonniers et les malades et ne vivaient que pour la justice, la prière et la charité ». Pour se documenter, il s’était adressé à monsieur Augustin Gazier, président de la Société des Amis de Port-Royal. Entre les deux érudits, des relations affectueuses s’étaient engagées, que la mort seule rompit. A son arrivée à Paris, Jaudon avait renoué avec les Amis de Port-Royal, il entra dans leur société, et point n’était de semaine où il ne se rendit à la bibliothèque de la rue Saint-Jacques : ce fut le régal littéraire de ses dernières années.

 

Parisien par son domicile professionnel et ses distractions intellectuelles, monsieur Jaudon n’avait pas cessé d’être un bon Aveyronnais, et ses compatriotes reconnaissants avaient eu recours à lui : président du Conseil d’arrondissement de Rodez, il avait été élu, de haute lutte, conseiller général dans le canton même où il possédait sa propriété familiale, puis réélu périodiquement et sans concurrent ; l’âge venu, en 1926, il ne s’était pas représenté, mais il avait eu la joie de voir un de ses fils le remplacer dans l’Assemblée départementale.

 

L’heure inévitable de la retraite avait sonné et monsieur Jaudon comptait répartir ses forces, demeurées vives, entre ses travaux jansénistes, et le soin de sa chère propriété de Marcillac. Déjà, il préparait de nouvelles études, sur les relations de madame de Sévigné et de Port-Royal, sur quelques lettres de Pascal. Mais la mort guettait, à laquelle, sans crainte car sans reproche, il donna audience le 4 septembre 1929. Peut-être, au royaume des ombres, ce sage a-t-il retrouvé Nicole, Pascal, le grand Arnauld, pour s’entretenir respectueusement avec eux.

 

Monsieur Ambroise Colin

 

Si quelqu’un avait annoncé, le 28 avril 1862 à monsieur Charles Colin, ancien grand prix de Rome et professeur au Conservatoire national de musique, que son fils Ambroise, né le jour même, serait un des grands maîtres du droit civil en France et que sa réputation dépasserait nos frontières, peut-être le délicat artiste eût-il marqué quelque étonnement : dix ans après, il en eût été moins surpris, tant le jeune enfant pétillait d’intelligence et réussissait dans tout ce qu’il entreprenait, comme à plaisir. Entré dans les basses classes au collège Rollin, il s’y était signalé de suite par une incroyable mémoire et une non moins vive pétulance : rien d’un fort en thème, tout d’une supériorité qui s’impose ; et déjà des goûts littéraires d’une qualité bien supérieure à son âge : on l’avait trouvé, enfant de neuf ans, en pleurs à la lecture des Martyrs, de Chateaubriand ; quelques années plus tard, j’imagine qu’il eût préféré sourire avec Voltaire, pour lequel il avait un véritable culte et dont il s’était, à ravir, assimilé le style ; d’ailleurs, ramassant couronnes sur couronnes à la distribution des prix, il fut la gloire de la vieille maison lorsqu’il parvint à l’âge, du concours général, car il remportait des premiers prix en littérature, en histoire, et, ayant par plaisir redoublé sa rhétorique, au grand concours de 1879, le prix d’honneur des vétérans en discours français, la plus splendide palme de la Sorbonne ; sur ce sujet austère « Lettre de Malherbe à monsieur de Comberville à propos des lettres de monsieur de Balzac », l’élève Colin avait écrit quatre pages exquises, d’un ton bourru et d’un style dru, sur la simplicité dans la correspondance entre amis, charmant pastiche, des billets du grand Malherbe. Et pour bien terminer son année scolaire, il enleva sa licence ès Lettres. Il ne se tourna cependant point vers la rue d’Ulm. C’était la vie intense du Palais de Justice qui alors le tentait, et il s’arrêta place du Panthéon pour recueillir à la fin de chaque année toutes les boules blanches dont disposait la maison.

 

Hélas ! à ce moment la mort frappa cruellement à son côté : son père, le musicien délicat, disparut brusquement, laissant une veuve et un orphelin sans ressources, coeurs brisés, la mère et l’enfant se lièrent dans l’infortune de la plus tendre et vaillante intimité ; madame Colin prit la direction d’un pensionnat, et le fils, tout en terminant de fortes et brillantes études à l’École de Droit sous la direction de Labbé, Bufnoir et Beudant, travailla dans un cabinet de contentieux : si bien qu’à 24 ans il était docteur en Droit avec une lumineuse thèse sur les fiançailles et les promesses de mariage, thèse comme de juste couronnée par la Faculté. Et comme il s’était mis à fréquenter le Palais de Justice, comme il s’y était placé parmi les stagiaires tout naturellement au premier rang, qui était le sien, il se trouva un jour premier secrétaire de la Conférence des avocats, dans une promotion brillante où brillait spécialement le cadet de tous, Louis Barthou.

 

Les secrétaires de 1886-1887 conservent dans leur sonvenir la radieuse vision de leur « Premier », ce grand et beau garçon, l’oeil vif, la bouche rieuse, la barbe fleurie, quelque chose de robuste dans l’allure et de bien portant dans l’accueil. Il avait une voix charmante, veloutée, timbrée, musicale, - elle avait de qui tenir. On lui prédisait un grand succès au barreau : n’avait-il pas prononcé à la Conférence un éloge très remarqué de Baroche, terminé par un vibrant appel à la réconciliation nationale ? Un peu de patience : dans une quinzaine d’années il gagnerait un large « honoraire ». Mais la vie a de douloureuses exigences : il ne pouvait attendre.

 

Heureusement, un ami de la famille, merveilleux connaisseur en hommes, - c’était Octave Gréard, - lui indiqua l’agrégation de Droit comme le meilleur but : il se lança pour l’atteindre avec sa fougue habituelle, et si fort qu’en 1887, à son premier concours, il fut reçu premier - toujours -contre des concurrents comme Bartin et son homonyme Maurice Colin.

 

Ce jour encore, sa mère, la veuve inconsolable, pleura, mais de joie. Elle aussi avait atteint le but.

 

Tous deux partent pour Caen. Après Demolombe, avec Guillouard, l’Ecole de Droit y tient un rang de choix parmi nos facultés de province ; dans cette région de forte culture juridique, les professeurs y trouvent des élèves nombreux, car chacun tient à son droit et désire le connaître ; excellent auditoire pour un débutant. En ces années 90, le jeune agrégé ne se spécialisait pas pour enseigner quarante ans la même matière ; de même qu’au concours on l’avait interrogé sur toutes choses, de omni re scibili, de même à l’Ecole il enseignait toutes les branches du droit, ce qui est une parfaite manière de les apprendre. Ambroise Colin professa successivement ou simultanément les Pandectes, le droit international privé, l’histoire générale du Droit, les éléments de droit constitutionnel, l’histoire approfondie du Droit, le droit constitutionnel comparé, le droit civil : c’est tout. A cette gymnastique, il acquit sur l’ensemble du Droit l’incomparable maîtrise du savant qui a envisagé les problèmes juridiques sous tous leurs aspects et parvient à les dominer. Déjà, fouillant telle question jusqu’en son tréfonds, il en tirait une monographie qui, dans une revue spéciale, le Clunet ou la Nouvelle Revue historique du Droit français, appelait l’attention sur ce nom nouveau. Et en 1900, un concours de l’Institut l’amenait à publier un beau livre, La Navigation commerciale au XIXème siècle, dont Charles Gide a dit qu’ « on le croirait écrit par un capitaine au long cours, car aucun détail n’échappe à son inlassable activité ».

 

Il resta treize ans à Caen, belles et fécondes années de joyeux travail, de réflexion et de préparation. Et lorsqu’en 1900, il arriva, - enfin - à la Faculté de Paris, il s’imposa immédiatement comme un maître du Droit civil. Il n’est Cour d’appel de France, de Belgique, de Roumanie, voire de l’Amérique du Sud, où au prononcé de son nom, sur maints visages, ne s’esquisse un mélancolique sourire d’admiration et de reconnaissance, car Colin a semé des élèves dans le monde entier. Comment auraient-ils oublié son enseignement ? Le maître monte dans sa chaire, regardant droit l’auditoire avec un fin sourire et commence à parler, dans une langue précise, pure, d’une élégante simplicité : tout s’éclaire, les sujets les plus difficiles, les plus fumeux, le rapport des dettes, la donation aux enfants à naître, la dot mobilière, le rang des hypothèques légales. Et quand, après une heure, une heure et demie, les élèves ont écouté sans lassitude, compris sans difficulté, ils se retirent ravis d’eux-mêmes, qu’ils tiennent pour très intelligents, et du professeur…qui l’est bien davantage.

 

Dans sa robuste activité, il multipliait les travaux juridiques ; dans le Dalloz, il publiait de substantielles notes qui éclairaient, fécondaient l’arrêt rapporté ; à de nombreuses revues, il donnait des articles sur des sujets les plus divers et qui prouvaient la variété de son talent ; il participait à la fondation de la Société d’Etudes législatives, dont il devint le secrétaire général à la disparition de Saleilles et plus tard le président plein d’autorité ; enfin avec son ami Capitant, il préparait les éléments de ce magistral Cours de Droit civil français dont les trois volumes parurent de 1914 à 1916. Certes, d’excellents Manuels étaient déjà publiés, que leurs auteurs ont développés, avec de savants collaborateurs, en Traités de grande dimension. Mais le « Colin et Capitant » était d’une manière toute différente : laissant de côté les détails, que l’on trouve dans les quatre grands Recueils, les auteurs « s’efforçaient constamment de mettre en lumière les principes, en leur rattachant, par une trame aussi forte que possible, les applications de la loi positive et de la pratique jurisprudentielle »  ; et là est le secret de leur autorité devant les tribunaux où l’ouvrage est cité à côté d’Auby et Rau, car le juge a besoin de rechercher les principes du droit, avant d’en faire application à l’espèce soumise à sa décision ; d’autre part, curieux de toutes nouveautés, les deux professeurs ne se contentèrent pas de suivre les chemins battus, de reprendre des théories ressassées, mais ils traitaient largement de ces matières nouvelles que la civilisation a greffées sur l’antique droit civil, telles que les assurances sociales, les assurances sur la vie, etc. Le tout était présenté dans cette belle ordonnance, cette clarté et cette précision de style que signalait le rapport de monsieur Villey à l’Académie des Sciences morales et politiques, laquelle leur décernait en 1916 l’important prix J-B. Chevallier.

 

Maître aimé et écouté, exerçant son influence sur les facultés de province et même de l’étranger par les élèves qui s’inspiraient de son enseignement, monsieur Colin n’avait plus, semblait-il, qu’à suivre sans difficulté la voie qu’il s’était si brillamment tracée, lorsque brusquement il changea de carrière et après avoir professé le Droit, se mit à l’appliquer. Un grand magistrat, monsieur le premier président Baudouin, fut pour lui le démon tentateur : il cherchait pour la chambre civile un représentant des facultés de Droit qui y jouât le rôle longtemps tenu par monsieur le président Durand. Il se renseigna minutieusement, entreprit le savant professeur, si vivement et avec tant de séduction que, le 29 juillet 1916, monsieur Ambroise Colin était nommé conseiller à la Cour de cassation. « J’ai soif, disait-il à monsieur Capitant, de me plonger dans le droit vivant ».

 

Quel changement dans la méthode même du travail. Développer les théories générales du droit dans toute leur ampleur pour en montrer tous les détails, tel est le rôle du professeur ; renfermer dans la formule serrée de l’arrêt le strict principe de droit pour en tirer les conséquences, telle est la tâche du conseiller des chambres civiles : entre les deux procédés, il y a presque antinomie. Monsieur Colin sut à merveille s’adapter à ce nouveau métier. La rédaction de ses rapports était très originale, car, ne se contentant point de résumer les mémoires du pourvoi et de la défense, il y donnait le résultat de ses recherches personnelles et même fournissait des arguments qui avaient échappé aux avocats. Mais la forme de ses arrêts était classique, précise, comme une médaille frappée d’un bon coin : telles de ses décisions sur la filiation en droit international, sur la responsabilité des automobilistes sont demeurées célèbres, leurs formules ont passé dans tous les arrêts ultérieurs et ont été adoptées par les tribunaux étrangers. Son action sur nous était décisive, car nous sentions en lui une grande science au service d’un impeccable bon sens. Hier, chef attitré de l’Ecole, aujourd’hui splendide représentant de nos Compagnies, « éminent jurisconsulte latin qui honorait la science et la magistrature », ainsi qu’au lendemain de sa mort nous télégraphiait le premier président de la Cour de cassation de Rome, monsieur d’Amelio.

 

Il avait conservé le contact avec la faculté, tantôt pour y participer au jury d’agrégation, tantôt pour présider les examens au Caire et à Beyrouth. Il se rendait en République Argentine pour représenter la France à une Conférence de droit international, comme à Rome pour prendre part aux travaux de la Commission d’unification du droit civil. Toujours au travail, jamais dominé par lui, car il avait la joie de vivre et aimait la vie dans toutes ses manifestations. Et son ceuvre de juriste terminée, il avait un égal plaisir à entendre une symphonie de Beethoven, à visiter un musée en fin connaisseur, au Théâtre-Français à une représentation classique, car sa culture était universelle, et si un avocat génécal risquait à l’audience une citation littéraire, il se plaisait à la compléter... ou à la rectifier. Son caractère enjoué, sa conversation délicate et riche en fines saillies, sa vigueur dans l’action, tout séduisait en lui, car il faisait tout avec cœur.

 

Mais il avait abusé de ses forces et ce travail intense l’avait comme miné ; il revint fatigué d’un voyage d’examens en Orient ; rien de changé dans sa brillante intelligence, mais le corps s’était alourdi ; jusqu’à la fin il résista, soutenu pas l’admiration et l’affection de la Cour, qui, d’un vote unanime, le désigna comme le plus digne pour la représenter au Tribunal international de La Haye, et l’Académie des Sciences morales et politiques avait ratifié ce suffrage ; une dernière joie lui vint de sa promotion au grade de commandeur dans la Légion d’honneur, qu’avait préparée une cordiale amitié de plus de quarante années ; il espéra trouver quelque réconfort dans l’air vivifiant de l’Auvergne ; le 12 septembre 1929, il s’éteignit doucement dans les bras de sa femme et de son fils.

 

Monsieur Eugène Duval

 

« Parisien de Paris », à personne cette expression tautologique ne s’appliqua mieux qu’à monsieur le conseiller Eugène Duval, - et du coeur même de Paris, de la Cité, car, par son père, par son existence entière et jusque dans la profession d’un de ses fils, il appartint à notre Palais de Justice. Le père, Alexandre Duval, fut, pendant plus de vingt années, avoué près le Tribunal civil de la Seine, avoué modèle, membre de la chambre et ne prenant sa retraite, en 1870, qu’avec l’honorariat. Il s’était marié avec une jeune fille du haut commerce parisien, et c’est ainsi que, le 10 novembre 1847, dans une veille maison de la rue de Hanovre, naissait Eugène Duval.

 

Tout jeune, il entra au lycée Charlemagne où il devait passer onze années, dont il vanta plus tard la douceur dans un charmant discours de distribution des prix.

 

Comme Ambroise Colin, il avait pris tout naturellement la première place de sa classe, et fut un héros du concours général : tous les premiers prix d’histoire et, à la fin de sa rhétorique, le prix d’honneur pour les nouveaux, en discours français sur l’inévitable lettre, éternel sujet de dissertation : celle-ci était censément adressée par Michel de l’Hôpital à Robert Estienne et, bien entendu, vantait les bienfaits de la tolérance. Puis, passé son baccalauréat, il continua ses études, en fils de famille aisée qui prend le temps de s’instruire, conquérant la licence ès Lettres en 1868, la licence en droit le 25 juillet 1870.

 

Le 25 juillet 1870 ! Cinq jours après, Eugène Duval était soldat. Il avait été incorporé dans la mobile parisienne, mais, pour aller aux lignes de combat, s’était fait verser dans l’intendance, en service à l’armée de Châlons. Ici s’engagèrent les jours, les mois les plus tragiques de son existence, qu’il a contés dans des pages poignantes : « Souvenirs de captivité ». J’ai lu avec une émotion profonde ces feuillets jaunis, encore inédits aujourd’hui ; le jeune militaire de 22 ans y fait oeuvre de véritable historien : c’est « le frisson de colère et de désespoir » qui prend soixante mille soldats à la fatale nouvelle : « Nous sommes prisonniers de guerre » ; « la stupeur, l’effarement » des vieux soldats qui portaient sur leur poitrine les médailles de Crimée et d’Italie, la douleur des jeunes, partis pour la défense de la patrie et arrêtés après quatre semaines d’une carrière sans gloire ; tous jettent leurs armes dans la Moselle plutôt que de les livrer à l’ennemi, avant d’être enfermés dans la presqu’île d’Iges à laquelle la boue, l’absence de toute nourriture, de tout toit sous la pluie, ont mérité le nom sinistre de « Camp de la Misère » ; puis c’est le départ pour l’Allemagne, à pied d’abord, en longues étapes où aucune fatigue, aucune humiliation ne sont épargnées à ces soldats dont le seul tort est d’avoir été vaincus. C’est l’internement en Allemagne d’abord au camp de Wahnerheyde, exposé à toutes les intempéries, ensuite dans une caserne près de Cologne, six mois d’internement, d’une monotonie désespérante, dans le désoeuvrement, sans nouvelles, sans rien qui les rattache à la vie ; et, quand des nouvelles arrivent, elles annoncent la prise de Metz, la capitulation de Paris, l’armistice douloureux. Les jours s’écoulent encore et le jeune captif est enfin libéré.

 

Dans son vieil âge, alors qu’il portait fièrement le ruban noir et vert, couleurs de deuil et d’espérance, monsieur Duval connut d’autres angoisses, non moins vives, car elles se reportaient sur ses fils, tous deux à la bataille, mais aussi l’orgueil immense de la victoire. Après un demi siècle, l’enfant de la défaite avait entendu sonner l’heure des réparations, et sur deux jeunes poitrines chéries brillaient les deux rubans de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre.

 

En 1871, l’année terrible écoulée, Eugène Duval s’était remis au travail, reprenant avec vaillance ses études de droit, passant ses thèses de doctorat et se mêlant à la vie du Palais de Justice. En 1875, il était secrétaire de la Conférence et se lia spécialement avec deux de ses camarades de promotion, qui devinrent les amis de sa vie, le premier président Falcimaigne, auprès duquel il siégea de longues années dans votre Compagnie, et monsieur Léon Bourgeois qu’il connaissait déjà au lycée Charlemagne et dont le séduisaient la haute intelligence, la noble pensée, le caractère aimable et prenant. Et son stage terminé il s’inscrivit au barreau où son talent de parole comme ses relations de famille lui assuraient une place de choix. Collaborateur d’Émile Durier, que vous avez, plus tard, connu bâtonnier de 1887 à 1889, il courait le Palais pour son « patron », bientôt pour lui-même et, de petites en meilleures causes, commençait à se créer une jolie clientèle, lorsque les circonstances l’amenèrent à modifier sa carrière.

 

Eugène Duval appartenait, avec son ami Léon Bourgeois, à ce groupe de jeunes avocats républicains formé autour de Durier, jadis secrétaire général du ministère de la Justice sous monsieur Dufaure, de Cresson, l’ancien préfet de police sous le Gouvernement de la Défense nationale ; d’Allou, le puissant orateur du Sénat ; ces jeunes gens, épris de liberté, prenaient leur part discrète aux violentes luttes politiques du temps, tous sous l’influence du verbe enflammé de notre Gambetta. La République avait besoin de ces jeunes talents, elle les appela dans la magistrature, dans l’administration, dont ils devinrent les forces vivantes : déjà, Falcimaigne était parti comme substitut en province, Léon Bourgeois comme secrétaire général de la Marne. Comme eux, mais plus heureux, Eugène Duval quitta le barreau en restant à Paris ; il était fiancé, n’avait à la barre que de belles espérances, lorsqu’on lui proposa un poste de substitut au Tribunal de la Seine : il est des offres auxquelles on ne résiste pas ; le 4 août 1880, il entrait dans la magistrature par cette porte grand’ouverte.

 

Il s’agissait de justifier un tel choix : mais Eugène Duval ne craignait ni le travail, ni l’action, ni les responsabilités de l’audience, et sut vite se faire place dans un ensemble de substituts bien remarquable, car il comptait, dans ces années 80, messieurs Bard, Falcimaigne, André Boulloche, Bulot, Cruppi, etc. Après quelques années aux audiences correctionnelles et un passage à la 4ème section avec la surveillance de la presse, il assura longtemps le service de la chambre du Conseil, et, dans ce poste delicat, - nous apprend un rapport du temps - « il conquit auprès de tous les hommes d’affaires et de ses collègues l’autorité la plus légitime et la mieux méritée par la science juridique, la rectitude de son jugement et la dignité de son caractère ». En octobre 1888, il devenait substitut du procureur général près la Cour d’appel de Paris, et, en cette qualité, assistait son chef devant la Haute Cour dans l’affaire Boulanger. Il était avocat général depuis le 15 mars 1892 lorsque son vieil ami, monsieur Léon Bourgeois, devenu garde des Sceaux, l’appela à la Direction du personnel et il ne quitta la Chancellerie que pour être avocat général à la Cour de cassation : il demeura au Parquet cinq années, à la chambre criminelle d’abord, à la chambre des requêtes ensuite, et prononça dans votre séance de rentrée du 16 octobre 1897 un excellent discours sur la Préparation des Ordonnances de 1667-1670 et Guillaume de Lamoignon : on y retrouvait le lauréat d’histoire au concours général : il y faisait revivre la noble figure de l’ancien premier président de Paris, infatigable défenseur de l’indépendance et des prérogatives des magistrats de l’ancienne France, mais aussi protecteur des droits sacrés de la défense, devançant par là les idées de son siècle et préparant les progrès accomplis par les temps modernes.

 

Le 17 août 1898, monsieur Duval s’était assis comme conseiller à la chambre criminelle où il siégea pendant près de vingt ans. Ce qu’il y fut, nul ne pouvait mieux le dire que monsieur Baudouin, alors procureur général, qui écrivait en 1906 : « C’est l’un des membres les plus utiles et les plus écoutés de la chambre criminelle. Doué d’an esprit fin et sagace, pénétré du sentiment de ses devoirs et ne reculant, pour les remplir, devant aucun effort, si pénible qu’il puisse être, il apporte dans l’étude des affaires qui lui sont confiées le soin le plus honorable. Il n’est pas de recherçhes qu’il ne fasse : il les expose à ses collègues dans des rapports dictés par la science la plus solide et écrits d’une plume élégante, précise et nette ».

 

Son lourd travail professionnel n’absorbait point toute son existence : il se plaisait à tout ce qui distrait et élève l’intelligence. Il n’était musée en Europe occidentale qu’il ne connût, tableau du Louvre dont il n’eût scruté toutes les beautés. Il aimait les vastes randonnées ; tout jeune il avait fait de longues promenades à pied en Bretagne, en Auvergne avec son ami René Millet, le futur organisateur du protectorat en Tunisie ; plus tard avec madame Duval, avec leurs fils, il avait entrepris de lointains voyages, en Italie, en Orient, en Suède et Norvège. Surtout il aimait la montagne, sous tous ses aspects, tantôt souriante et tantôt terrible : longtemps administrateur du Club alpin français, il avait parcouru toutes nos Alpes françaises : je l’y rencontrais, alors que, largement septuagénaire, il avait passé la nuit dans un refuge de montagne et comme toutes les couchettes étaient prises, bravement, simplement, il avait dormi sur le sol.

 

L’âge était venu, et la retraite l’avait atteint en 1922, alors qu’il était l’un de nos doyens vénérés, commandeur de la Légion d’honneur, écouté de tous avec une respectueuse affection Mais, dans sa verte vieillesse, toujours actif, aimable, souriant, il venait à nos audiences solennelles, fréquentait notre bibliothèque, entreprenait de nouvelles études, se faisait présenter les nouveaux venus qu’attiraient son délicieux caractère et ses précieux conseils. Il semblait ainsi prolonger les limites de l’activité humaine, lorsque brusquement il fut frappé par une inexorable maladie : mais c’est debout, entre ses deux fils, que soudain il s’affaissa le 20 novembre 1929.

 

Monsieur Charles, Alfred Osmont de Courtisigny

 

La famille de monsieur le conseiller Osmont de Courtisigny compte parmi les plus anciennes de Normandie ; déjà un Osmont figure sur la célèbre table de marbre dans l’église de Dives, comme un des conquérants de l’Angleterre ; une branche, demeurée sur le continent, acquit le domaine de Courtisigny dont elle joignit le nom au sien. Au XVIème siècle, la famille fut gagnée à la Réforme et demeura protestante. Puis elle devint « de robe » ; il y eut toujours un Osmont magistrat à la Cour de Caen.

 

Ces traditions de famille dominèrent l’existence de notre collègue : il avait dans la rectitude de sa conscience et jusque dans son allure, tout le caractère d’un huguenot ; sa carrière était tracée d’avance : il ne pouvait qu’être magistrat. Né le 21 juin 1861 à Caen, il fit toutes ses classes secondaires à Lisieux où son père était juge, et ses études de Droit à Caen où celui-ci était passé conseiller, brillantes études d’ailleurs, à toutes boules blanches, sous la direction de deux grands maitres, Demolombe et Guillouard. Mais le jeune homme s’était surmené, à 20 ans une fièvre typhoïde faillit l’emporter et il en demeura longtemps éprouvé. A peine remis, il se fait attacher au Parquet de Caen, et désormais s’engage pour lui la carrière la plus régulière qui soit, un peu lente au début, plus rapide à mesure que s’affirme publiquement son incontestable valeur : juge suppléant à Caen en octobre 1886, substitut à Argentan en août 1889 et à Cherbourg en janvier 1891, procureur à Avranches en novembre 1894 et à Cherbourg en mars 1899, avocat général à Pau en décembre 1908, à Amiens en septembre 1910, à Caen en novembre 1910.

 

Ce furent deux futurs conseillers à la Cour de cassation qui, le plus fortement, signalèrent les mérites exceptionnels de monsieur Osmont de Courtisigny, et, ceci est remarquable, son aptitude très spéciale à traiter les questions de droit civil. Dans un rapport de 1906, le président du tribunal de Cherbourg, monsieur Davaine, écrivait : « Dans les fréquentes conclusions qu’il donne dans les affaires civiles, les juges du Siège ont toujours hautement apprécié la netteté de son esprit, la logique de ses raisonnements, jointes à des connaissances juridiques très étendues et rendues plus sensibles encore par une parole aussi précise que correcte et ferme ». Et, en juillet 1912, monsieur Fabry, alors procureur général à Caen, tout en louant les succès de son avocat général aux assises, ajoutait  : « Ses conclusions en matière civile sont particulièrement appréciées par la Cour ». Ainsi deux magistrats, qui eurent leur grande place à la chambre civile, avaient prévu ce que donnerait leur collègue à la chambre des requêtes.

 

Toute la carrière de monsieur Osmont de Courtisigny s’était écoulée dans son ressort natal, lorsqu’une douloureuse circonstance l’amena à l’abandonner provisoirement. Il avait épousé, tout jeune, sa cousine, mariage d’amour et de bonheur que complétait la venue de cinq petits enfants. Madame Osmont de Courtisigny avait mal supporté le climat un peu rude de Cherbourg, elle ne retrouva pas la santé dans la ville où elle était née ; son mari, avocat général à Caen, obtint son transfert à Pau ; malgré le doux climat et les soins les plus tendres, la mort fut la plus forte, à l’automne de 1908. Auprès du veuf, il y avait cinq orphelins, pour lesquels il fut tout ensemble le père et la mère, aidé par sa propre mère, qui a la douleur de lui survivre. Désespéré, il obtint de revenir dans les ressorts septentrionaux, à Amiens, puis à Caen où se reforma le foyer désolé. Une nouvelle catastrophe devait seule l’en éloigner : le drame de la patrie.

 

Son fils ainé s’était engagé à la déclaration de guerre ; il était sergent d’infanterie lorsqu’il tomba glorieusement à la tranchée de Calonne. Et à ce moment, un appel fut adressé au malheureux père d’aller dans la tourmente comme procureur de la République de Reims-la-martyre ; il accepta, comme à la voix du devoir : au dire reconnaissant des fonctionnaires, de la presse, de la population entière, la conduite du procureur de Reims fut admirable, le Parquet s’était replié sur Epernay, puis, lorsque cette ville fut à son tour et constamment bombardée, s’était réfugié à Sézanne, mais sans cesse, monsieur Osmont de Courtisigny se rendait dans la cité en ruines, sous les avalanches d’obus, pour y exercer son ministère, pour y rechercher les archives du greffe dans ce qui restait du Palais de Justice, pour enlever et sauver, dans les coffres forts des banques, des titres et valeurs, représentant des millions, surtout pour apporter, à tous le réconfort de son calme courage. Et, lorsqu’en juillet 1918, à la demande du procureur général de Paris, qui est devenu le premier président de votre Cour, lui fut décernée la croix de la Légion d’honneur, la citation qui précédait le décret proclamait qu’en remplissant « sous le feu de l’ennemi ses devoirs professionnels, il avait donné à tous l’exemple du courage civique le plus élevé ».

 

Il resta à ce poste de péril et d’honneur jusqu’à l’armistice et au rétablissement de son Parquet à Reims. Le 29 janvier 1919, il était nommé président à Versailles ; dans ce grand tribunal, il put déployer toute son activité d’habile administrateur et employer toutes ses connaissances de droit civil, présidant les référés, la première chambre, le tribunal des pensions, la commission des loyers, la commission des dettes moratoriées, partout égal à sa lourde tâche En récompense de tels services, il fut nommé le 10 octore 1922 procureur général à Montpellier ; mais il se sentit dépaysé dans une région si éloignée de sa Normandie, et, aucun poste n’étant libre à Caen, il demanda une présidence de chambre à la Cour de Paris ; il l’obtint en octobre 1924. Pendant deux années, il dirigea des chambres lourdement chargées, et avec tant d’activité, de sûreté et de distinction que le chef de la Cour - c’était notre vénéré premier président honoraire, monsieur Paul André - obtint pour lui la rosette d’officier de la Légion d’honneur. Le 29 octobre 1926, enfin, il était appelé à la Cour de cassation.

 

Pendant trois années et demie il siégea à la chambre des requêtes. Là, il était bien à sa place, car il avait une connaissance approfondie des problèmes juridiques et il les résolvait dans des rapports qui étaient des modèles de méthode consciencieuse, de science éclairée et de lumineuse discussion ; en la chambre du conseil, il les soutenait dans une forme discrète, courtoise, mais avec la force d’un juriste qui veut dire le droit. Son labeur était extrême : n’avait-il pas, au printemps de 1929, rédigé en quelques semaines près de 250 rapports sur des pourvois électoraux ? « Il était aimé de tous, écrivait un de ses collègues au lendemain de sa mort ; dès son arrivée à nous, il nous avait conquis ; on était attiré à lui par sa modestie, sa droiture, son indulgence et sa souriante bonté ; partout où il avait passé il avait été entouré, non pas seulement de l’estime, mais encore de l’affection déférente de tous ceux qui l’ont connu ».

 

Mais son travail obstiné, des angoisses familiales avaient atteint sa santé et nous étions inquiets de l’altération trop significative de ses traits. Jusqu’au bout, il remplit son devoir, dissimulant ses souffrances sous un mélancolique sourire. Une opération devint nécessaire, dont il savait la gravité. A ses collègues, qui lui exprimaient leurs voeux de prompt rétablissement et de prochain revoir, il répondit doucement : « Si je reviens ».

 

Il ne revint pas. Brusquement, le 23 mai 1930, son âme noble et pure s’envola pour rejoindre celle qu’il pleurait depuis vingt ans.

 

Monsieur Henri Grapin

 

Monsieur le conseiller Henri Grapin n’a passé que peu de mois parmi nous et son existence y a été douloureuse et tragique. Il était né le 1er mars 1870 à Giey-sur-Aujon, village de la Haute-Marne, où sa famille possédait de longtemps un petit domaine ; son père était notaire à Châtillon-sur-Seine. L’enfant ayant très jeune manifesté une vive intelligence, ses parents l’envoyèrent faire ses études classiques au lycée Henri IV de Paris, et ses études juridiques successivement aux facultés de Paris et de Dijon, solides études, agrémentées de stages chez l’avoué ; mais le coeur restait toujours à Giey-sur-Aujon, dont il avait été élu conseiller municipal à l’âge strictement légal. Jeune avocat à Dijon, il ne se sent point de goût pour la barre et entre dans la magistrature, décidé à y faire carrière au Siège. Juge suppléant à Maçon le 21 juillet 1897 et, sur sa demande, à Chaumont le 11 juin 1898, il est,enfin, titularisé le 10 juillet 1904 comme juge à Mâcon : débuts un peu lents tels que ceux d’un jeune arbre qui trace de fortes racines avant de lancer son jet. Mais un homme d’Etat, monsieur Dubief, a remarqué ses fortes qualités et lorsque lui-même est appelé au ministère du Commerce d’abord, à l’Intérieur ensuite, il appelle le : jeune magistrat à son cabinet comme chef adjoint : là, pendant dix-huit mois, monsieur Grapin fréquente les hommes politiques, les grandes affaires, les hautes responsabilités et lorsque les destins de la vie ministérielle le ramènent à la magistrature, il y rentre avec une intelligence mûre et un caractère ferme. Juge à Amiens, il est presque aussitôt chargé du service de l’instruction et ses chefs se plaisent à constater qu’il s’est immédiatement acquitté de ces fonctions, nouvelles pour lui, avec un zèle éclairé et une entière conscience professionnelle ; ils louent sa pénétration, la finesse de son esprit et surtout l’indépendance de son caractère : il devait en donner plus d’un exemple. Conseiller à la Cour d’Amiens le 6 juillet 1910, monsieur Grapin fut un incomparable président d’assises ; ceux qui ont siégé avec lui, et il en est parmi vous, se plaisent à rappeler l’autorité qu’il exerçait sur le jury par la clarté de sa parole, sa parfaite impartialité dans la direction des débats et même sa prestance personnelle. Il était maintenant parti pour la grande carrière. Mais il ne la devait parcourir que dans de dramatiques circonstances.

 

Août 1914, la France envahie, Amiens occupé par l’ennemi : l’héroïque procureur général Regnault est emmené comme otage, s’étant déclaré lui-même le plus notable citoyen de la ville, le premier donc à partir prisonnier ; les magistrats de la Cour se groupent autour de leur doyen pour offrir leur concours à la municipalité ; la manœuvre de Joffre fait reculer l’ennemi ; Amiens est libre ; la Justice y reprend son cours normal. Pas pour Grapin. Il a 44 ans ; il est père de famille ; il n’a jamais été soldat, dispensé pour faiblesse de constitution. Mais de son village, on entend le bruit d’une lointaine canonnade : il court au canon.

 

Il s’est engagé, sans consulter chefs ni amis, comme simple soldat, canonnier de deuxième classe, dans un régiment d’artillerie ; il fait toute la campagne, conquérant l’un après l’autre galons de laine et galons d’or, blessé, intoxiqué, quatre fois cité, et il n’accepta sa démobilisation qu’après l’armistice, alors qu’il est lieutenant d’artillerie, et chevalier de la Légion d’honneur. « Blessé, est-il écrit dans la décision signée Pétain, au cours d’un bombardement extrêmement violent, alors qu’au milieu de son personnel, il l’encourageait par son sang-froid et son admirable mépris du danger ». C’est l’âme forte et âpre du terrien français qui, de ce magistrat déjà mûr, a fait un héros dans les combats.

 

Le garde des Sceaux avait connu cette noble conduite et, pour la sanctionner, dès le 16 février 1918 il avait appelé le lieutenant du 9ème régiment d’artillerie à une présidence de chambre à la Cour de Rouen ; mais ce n’est que les hostilités cessées que monsieur Grapin déposa son sabre - « ne la tire pas sans besoin, ne la rentre pas sans gloire », était-il gravé sur nos vieilles lames - et rejoignit son nouveau poste. Pendant quatre années, il rédigea des arrêts, y mettant tout son cceur et toute sa science. Mais il voulait connaître le maniement de la première Cour de France, les grandes affaires qui s’y traitent et, en février 1923 il était, sur sa demande, nommé conseiller à la Cour de Paris. Pendant dix-huit mois, il siège dans une des plus importantes chambres, « esprit juste, impartial, bien équilibré », écrit son président ; il est prêt, désormais pour une première présidence : le 24 septembre 1925, il est appelé à diriger la Cour de Besançon.

 

Il y réussit pleinement par son inlassable activité, son absolu dévouement à ses fonctions, et aussi, est-il besoin de le dire pour une ville de garnison et de forteresse, par ses exploits de guerre. « Il est profondément respecté et jouit d’une autorité incontestable et incontestée. ». Telle était l’opinion unanime. Ses arrêts, aussi élégants en la forme que solides au fond, lui acquirent une notoriété telle qu’il arrivait tout naturellement à la Cour de cassation le 8 janvier 1929.

 

II s’installait à la chambre des requêtes, jeune encore, pour de longues années, semblait-il. Mais il était déjà atteint, en pleine poitrine, d’un mal atroce, et qui ne pardonne pas. Jusqu’aux vacances de 1929, il siégea, en dominant la douleur avec cette âme fière qui s’était manifestée dans la bataille. Mais il ne revint pas l’hiver dernier : malgré les traitements les plus éclairés et les soins les plus tendres de madame Grapin et de leur fille, le mal gagnait, inexorable, cause d’abominables souffrances qu’il supportait héroïquement. Au printemps, on le transporta dans ce village de Giey-sur-Aajon, où il était né, où il voulait mourir. Il s’y endormit le 10 juillet de son dernier sommeil, et il fut inhumé dans cette terre de France qu’il avait aimée, défendue de tout son coeur et de tout son sang.

 

 

Monsieur Joseph Lénard

 

Nos vacances étaient proches, notre dislocation annuelle commencée, lorsque nous est arrivée la douloureuse nouvelle de la mort de monsieur le conseiller Lénard, admis à la retraite depuis quelques mois seulement. Il avait été mon chef, un chef doux et bienveillant ; il était demeuré mon ami ; j’ai grand’peine à me figurer dans le silence de la tombe glacée cet homme de tant de vie. Joseph Lénard était né le 16 octobre 1854 à Saint-Pierre de la Martinique où son père était un modeste négociant et colon ; mais sa mère, née Bougourd de Lamarre, appartenait à une vieille famille de l’ile, apparentée à La Tour d’Auvergne ; de là, peut-être, deux très belles qualités de son âme : la pitié envers les humbles, une élégance d’esprit toute aristocratique. Après avoir fait ses études au collège de Saint-Pierre, le jeune homme vient en France passer ses examens et commencer son droit. Il trouve à Toulouse une affectueuse protection dans une famille originaire de la Martinique, dont un fils, monsieur Huc, est professeur à la faculté de Droit, avocat à la Cour, plus tard maire de la grande ville ; à cet aimable foyer, quelques années après, Lénard devait trouver mieux encore.

 

Pendant trois années, il travaille avec acharnement à la faculté, dans le cabinet de monsieur Huc, dans sa chambrette d’étudiant, car il entend faire lui-même son avenir et ne partir dans la vie qu’avec un riche bagage de savoir juridique. Licencié en droit en 1875, il s’inscrit au barreau de Pau, où le premier avocat général, monsieur Lespinasse, le prend en grande affection et facilite ses débuts ; mais surtout il « pioche » avec vigueur les matières du doctorat, subit victorieusement les examens, et conquiert la triple hermine, en janvier 1879, avec une thèse d’une valeur telle qu’elle fit rouler toutes boules blanches et attribuer à son jeune auteur le prix décerné chaque année par la faculté de Toulouse au meilleur ouvrage du genre.

 

Mais il fallait vivre et la concurrence était âpre au barreau de Pau ; ayant appris qu’un des meilleurs avocats de Saint-Sever, entré dans la vie politique, négligeait sa clientèle, Lénard transporte (déménagement facile) son cabinet dans cette ville, qu’il connaît bien, ses amis Huc possédant aux environs le joli domaine de Malembit. Il réussit au tribunal de Saint-Sever, - « de l’intelligence, du savoir, une certaine facilité de parole », écrivent le président et le procureur, - mais les clients ne vivent que d’assistance judiciaire ; ne payant point. Alors, résolument, le jeune avocat, bien conseillé par monsieur Huc, par l’avocat général Lespinasse, par un vieux parent, magistrat honoraire, se tourne vers la magistrature. Il se retransporte à Pau, pour être plus près du soleil, le soleil, c’est le procureur général ; il travaille au Parquet, plaide en toutes instances, même aux Assises ; - « tenue pleine de distinction, parole facile, élégante, logique, vigoureuse »,- note le président, et séduit chacun par « ses manières distinguées, un caractère ouvert, loyal et sympathique, une éducation parfaite ». Aussi lorsqu’il fait sa demande pour entrer dans la magistrature, le premier président et le procureur général le couvrent-ils d’éloges et de recommandations. C’est une de ces jeunes valeurs dont la République a intérêt à faciliter l’entrée dans les fonctions publiques. Le 24 mai 1879, il est nommé substitut à Bagnères-de-Bigorre, il n’a pas 25 ans.

 

Alors commence pour monsieur Lénard une carrière de cinquante années qui répond exactement à la définition que l’esthétique donne de la beauté dans l’art, « l’unité dans la variété ». Sa vie judiciaire est variée, car elle le mène dans seize postes différents, dans huit ressorts du Midi, du Nord et même au-delà de la Méditerranée, du siège de substitut de sixième classe à celui de conseiller-doyen de la chambre civile. Mais elle est une, par l’unité des qualités que relèvent tous ses chefs hiérarchiques, dans un constant crescendo : un labeur constant, un tact délicat, une intelligence souple et déliée, une éloquence qui allie l’élégance à la force, un caractère courtois et attirant, le charme délicat d’une intelligence fine et cultivée. Tel il sera partout où il passera, ne laissant que des admirateurs et des amis, défini par ces deux qualificatifs, l’un du procureur général de Paris en 1899, « homme d’élite », l’autre du garde des Sceaux lui-même en 1901, « c’est le meilleur procureur général de France ».

 

Substitut à Bagnères-de-Bigorre, puis à Tarbes, ses débuts méritent un cri de plaisir du bon procureur géréral, notre vieux collègue honoraire, monsieur Delcurrou : « Monsieur Lénard a complètement réalisé mes espérances ». Procureur de la République en avril 1882 à Saint-Gaudens, dans un lourd Parquet, il se montre un administrateur prudent et diligent. Substitut à Toulouse, il donne de savantes conclusions dans d’importantes affaires civiles, qui déterminent le jugement du tribunal, substitut du procureur général à Alger en octobre 1887, il soulève l’admiration unanime, et, racontent les journaux locaux, la foule se presse pour entendre « sa diction pure, son argumentation serrée, la chaleur et la conviction avec laquelle il requiert et qu’on ne se lasse pas d’écouter ». A Caen où il arrive en même qualité au mois de juin 1888, même succès, et un président d’assises le déclare « digne de lutter avec les plus brillants avocats du barreau », lequel est excellent. Il portait depuis cinq ans la robe rouge, lorsqu’il prit une résolution grave et hardie : il désirait être nommé substitut au Tribunal de la Seine autant pour donner à son beau talent la consécration parisienne que pour les raisons de famille les plus touchantes ; il venait d’épouser mademoiselle Huc, la fille de son grand ami, depuis peu conseiller à la Cour de Paris. Or, l’accès du Parquet de la Seine est malaisé ; pour entrer du moins, dans le ressort, monsieur Lénard y sollicita un poste de début, et le 30 juillet 1892 fut nommé procureur de la République à Nogent-le-Rotrou, petite troisième classe. On crut a une disgrâce ; il comptait beaucoup d’amis, mais reçut peu de lettres..., qui furent de condoléances. Or son calcul était juste, car il doubla les étapes ; en mars 1893, procureur à Auxerre, poste important et difficile, et, sur des rapports enthousiastes des présidents d’assises, le 5 janvier 1895, substitut au Tribunal de la Seine.

 

De quelle brillante manière il réussit dans ce dernier poste, c’est de son chef, un des meilleurs qui furent au Parquet de la Seine, monsieur Atthalin, que nous le tenons. Dans une heure de découragement, - plusieurs d’entre nous en ont connu de telles, - il demanda à s’asseoir comme juge d’instruction. Monsieur Atthalin fit un long rapport, affirmant. que monsieur Lénard ferait un très bon magistrat instructeur, mais louant si fort ses qualités d’audience, « son talent hors de pair, l’élégance et la vigueur de ses réquisitions »..., que monsieur Lénard fut nommé procureur de la République à Reims (11 novembre 1898), puis à Versailles (29 juillet 1899). C’est là que j’eus le bonheur de l’avoir pour chef.

 

Il était en pleines forces, en pleine valeur. C’était un administrateur consciencieux, doux, d’une charmante modestie ; à l’audience des assises il se révélait un grand orateur ; sans quitter la discussion des faits soumis au jury, sans hausser le ton de la voix, par d’insensibles transitions, il élevait le débat pour monter à la haute éloquence, celle qui plane comme à grands coups d’aile et fait penser. Trop tôt il nous quitta, substitut du procureur général à Paris pendant quelques mois, procureur général à Aix en novembre 1900.

 

Il aimait à conter que lorsqu’il arriva à son nouveau Parquet général, il trouva assemblés tous ses collaborateurs, avocats généraux, substituts, et dont le doyen lui garantit « le déférant respect ». - « Je ne vous demande que votre affection », répliqua-t-il, et tout l’homme était dans ce mot, qui lui assurait tout ensemble et le respect et l’affection. Dans ce grand Parquet général, comme dans celui de Bordeaux où il fut nommé pour se rapprocher de son cher pays basque, il sut administrer la justice avec une attention scrupuleuse, un souci des moindres intérêts, une fermeté tempérée d’une large bienveillance. En janvier 1908, enfin, il arriva à la Cour de cassation comme avocat général, - et quel merveilleux avocat général, - en avril 1912 comme conseiller sur sa demande.

 

Pendant plus de dix-sept années, il siégea à la chambre civile et il était bien à sa place, car il avait toujours perfectionné son savoir en droit civil : son beau-père, le conseiller Huc, avait projeté de rédiger le cours qu’il avait jadis professé à Toulouse et qu’il a en effet publié en douze volumes ; or, dès le troisième tome, il prit son gendre pour collaborateur, et lorsque les forces du vieux professeur vinrent à faiblir, ce fut le jeune magistrat, qui se chargea de la mise au point des derniers volumes : ainsi exprimait-il sa reconnaissance envers le savant au grand cœur qui avait jadis accueilli, protégé, encouragé le jeune bachelier arrivant des Antilles. Cet important travail avait eu l’heureux résultat de rappeler à monsieur Lénard toute la doctrine du droit civil et ses arrêts en avaient pris une singulière vigueur. Il en rédigea sur toutes matières : le premier, il affirme que la responsabilité du gardien de l’automobile procède de l’article 1384 du Code civil, et je l’ai entendu, en chambre du conseil, développer l’histoire de notre procédure civile depuis les grandes ordonnances du XVIème siècle avec tant d’érudition que monsieur le président Falcimaigne en demeura plein d’admiration. Monsieur Lénard. avait deux spécialités également malaisées : les affaires fiscales et les affaires coloniales, passé maître en ces dernières, si bien que le ministère des Colonies le fit nommer commandeur dans la Légion d’honneur. Devenu doyen de la chambre civile, il agissait avec une autorité faite de sa culture affinée, de son expérience juridique, de sa fine courtoisie.

 

L’âge avait affaibli ses forces, non son intelligence, demeurée claire et vive. Sa vie privée avait été heureuse, les enfants étaient venus, s’étaient mariés et il avait la joie de voir son fils continuer, sous la direction d’un très grand avocat, dans notre Palais les traditions paternelles, Nommé conseiller honoraire, en octobre 1929, il s’était retiré dans son domaine familial de Malembit, où il retrouvait de si lointains, de si doux souvenirs. Il comptait y travailler encore, toujours, rédiger quelques souvenirs de sa longue et noble existence. Mais la vie s’en allait, et la mort le prit doucement le 2 août dernier.

 

Messieurs les conseillers Fachot, Boucard et Rambaud nous ont quittés, les premiers de leur gré, le dernier atteint par la limite d’âge ; ils nous restent attachés par le lien de l’honorariat et notre pensée les suit amicalement dans leur retraite.

 

Messieurs les avocats,

 

Nos deuils sont les vôtres, vos pertes nous frappent, tant sont étroites nos relations familiales. Et plus s’appesantit sur nous le poids de l’âge, plus ont duré ces affectueux rapports, plus nous sentons et leur douceur et leur nécessité dans l’accomplissement de notre oeuvre commune. Vous avez, dans le cours de cette année judiciaire, perdu plusieurs des vôtres : l’un, qui avait pris sa retraite depuis longtemps déjà, est mort riche d’années et d’oeuvres ; un autre, au contraire, a été prématurément et brusquement arraché à la tendresse de sa femme et de ses enfants, à l’affection de ses confrères, à l’estime de la Cour entière ; deux autres vous ont quittés volontairement, et comment ne penserais-je point spécialement à ce grand avocat, orgueil de votre barreau, qui, après une longue et brillante carrière, a pris sa retraite en pleines forces et en pleine intelligence ? D’autres viennent les remplacer, dont nous suivons avec une bienveillante attention les travaux et les progrès, comme un ancien se penche affectueusement sur la carrière de jeunes parents.

 

Messieurs,

 

Des magistrats et avocats dont je viens d’évoquer le souvenir, chacun avait sa personnalité et sa physionomie propre ; nul ne ressemblait à un autre. Mais tous avaient un même trait de caractère, qui est comme le signe de cette maison : le culte du devoir.

Cette simple et noble vertu, le respect de la tâche journalière, ils l’ont pratiquée leur existence entière, sans repos ni répit. Ils étaient pénétrés de l’ « esprit de justice », qu’ils tenaient de leurs prédécesseurs ; ils l’ont entretenu comme une flamme sacrée qu’en legs suprême ils nous ont remise pour la transmettre, droite et lumineuse, à ceux qui nous succèderont. Ainsi, par cette course du flambeau, se continueront, de générations en générations, les grandes traditions qui sont la force même de notre magistrature.