Octobre 1921

L’audience a eu lieu le 17 octobre.

 

 


 

Discours prononcés :

 

 

Discours de monsieur Hippolyte, Gaston Péan,

Avocat général à la Cour de cassation

 

 

Monsieur le premier président,

Messieurs,

 

« La Cour de cassation n’a d’autre histoire que celle de ses arrêts », - a écrit autrefois l’un des chefs de cette Compagnie, - et il y a dans cette parole de la modestie et de la fierté.

 

La fierté, elle est pour l’oeuvre, qui ne fut jamais inégale à la tâche.

 

Derrière l’oeuvre, l’ouvrier s’efface et il n’est que notre souvenir pour le disputer un instant, sa journée faite, à cette ombre, où son honneur est de reposer.

 

Jadis, à l’âge des libres disciplines, orgueilleusement érigées, jalousement défendues, la mercuriale faisait entendre, en ce jour, ses fortes remontrances ou ses doctes enseignements. Et puis, longtemps encore, un feston d’éloquence courut sur la colonne brisée et chaque année s’efforçait de raviver l’éclat de la guirlande - un peu fanée ! ...

 

Tout ce passé n’a laissé qu’une tradition lui survivre : celle de nous recueillir devant nos deuils pour y puiser la meilleure et la plus durable des leçons.

 

A nous efforcer de saisir dans les traits de ceux qui nous ont quittés, ceux par lesquels s’accuse le plus parfaitement leur ressemblance avec un noble idéal, c’est son image qui se grave plus profondément en nous-mêmes.

 

Ainsi notre éloge cesse d’être une vaine complaisance et fortifiés dans notre dignité contre toutes les sortes d’indifférences, nous reprenons plus graves, mais le front plus haut, la route interrompue.

 

J’ai parlé ou j’entends parler de ceux qui nous ont quittés.

 

L’année n’a pas été trop cruelle ! - La mort n’est pas venue, troublant d’un émoi inattendu, le labeur commun, imprimer, sous une page encore inachevée, le signe de l’éternel silence. Ceux que la loi seule est venue relever de leur tâche, anciens entre les plus anciens, occupent encore ici leur place désignée, à la cime d’un vieil arbre où la sève circule encore jusqu’au faîte.

 

Vous ne me pardonneriez pas de penser et de dire que messieurs Feuilloley et Fabreguettes ne sont pas encore parmi nous. Les y voici encore, droits, de toute la droiture d’une vie loyalement ordonnée, sages de toute l’expérience acquise au cours des hauts emplois qu’ils ont remplis, pleins de dignité, d’aménité, - et pour les nouveaux venus, d’indulgence et de conseils ! Ils n’ont acquis que le droit de parler de plus haut à notre... jeunesse, qui, devant eux, s’incline avec respect.

 

Mais par delà les bornes tracées à notre activité professionnelle, au-dessus de cet horizon si lointain et si proche, deux vies se sont éteintes dont les reflets nous sollicitent.

 

Au bas de chacune d’elles, inscrivons notre hommage.

 

Monsieur Ernest, Jean Poux-Franklin

 

Monsieur le conseiller Poux-Franklin avait tout près de quatre-vingt-neuf ans, il s’était depuis trente ans retiré de notre Compagnie, quand la Cour apprit, le 31 décembre dernier, la mort du doyen de ses conseillers honoraires. Mais il n’existe aucune prescription contre votre mémoire, et après trente ans, fidèle à sa dette, la Cour se souvient.

 

Né à Versailles, fils d’un juge d’instruction qui termina sa carrière au Tribunal de la Seine, monsieur Poux-Franklin a dit de lui-même, en une occasion solennelle de sa vie judiciaire, « qu’il appartenait de coeur à la magistrature avant d’être appelé à y exercer un ministère ».

 

Peut-être appartenait-il plus encore à des traditions de famille où se retrouvent toutes les qualités d’une forte race, vouée de bonne heure aux austérités de la méditation et de l’étude, famille de religionnaires, famille de pasteurs, originaire du Midi de la France, endurcie à l’épreuve, et qui joignit à son nom, lorsque sonna l’heure des jeunes libertés, le nom du philanthrope et du sage, venu d’outre-mer en ambassadeur d’un nouveau monde, et que l’ancien accueillit en messager de l’Idéal.

 

Le juge d’instruction avait deux fils : l’aîné, mort avant notre collègue, nature ouverte et primesautière, fut longtemps administrateur de la bibliothèque Mazarine, et ses études sur la vie privée d’autrefois lui valent encore l’estime des lettrés.

 

Le second, plus concentré et plus grave, suivit la vocation paternelle.

 

Il gravit lentement, dans le ressort de Douai, les premiers échelons de la carrière, fut d’abord substitut à Saint-Pol, le 4 juin 1860, puis à Saint­Omer, puis à Lille, substitut du procureur général à Douai, le 4 juin 1860 [sic][1] enfin procureur à Boulogne, le 21 novembre 1871.

 

Il avait alors trente-huit ans.

 

Au cours de ces dix premières années, ses chefs n’eurent à noter que son assiduité, la réserve de son caractère et de ses moeurs, et les dons naturels qui en faisaient déjà à la Cour d’assises de Saint-Omer un orateur élégant et disert.

 

Quand la République eut succédé à l’Empire, l’ordre moral à l’ordre impérial, le nouveau régime ne rencontra dans le procureur de la République de Boulogne que le magistrat de l’Ordre tout court, inaccessible aux passions feintes ou sincères que l’ardeur des luttes politiques mobilisait autour de lui, si bien que sa longanimité ou sa modération ne furent pas sans éveiller, chez un de ses chefs (par ailleurs éminent), un semblant d’inquiétude qui perce sous l’éloge :

 

« Monsieur Poux-Franklin, écrivait-il en 1873, sollicite un poste d’avocat général. Je crois que cette fonction lui conviendrait parfaitement. Il apporterait à l’audience d’une Cour une élocution facile et limpide, une véritable distinction d’esprit, la connaissance du droit, l’intelligence des affaires..., mais il paraît manquer de cette fermeté imperturbable et continue sans laquelle, en ces temps troublés, il est difficile d’administrer un Parquet important... Ses opinions politiques paraissent un peu flottantes, peut-être un peu plus près du centre gauche que du centre droit ».

 

C’est ainsi que monsieur Poux-Franklin fut nommé avocat général à Dijon le 7 mai 1874.

En quittant le ressort de Douai, il emportait avec lui une amitié que les événements n’allaient pas tarder à rendre précieuse : celle de monsieur de Marcère qui avait exercé en même temps que lui, dans le Nord, des fonctions judiciaires.

 

A Dijon, monsieur Poux-Franklin demeure, au dire de ses notes de 1875, « réservé jusqu’à la sauvagerie ». Il n’apparaît au Palais que pour ses audiences.

 

C’est, au surplus, le parfait avocat général. On loue sa « distinction, qui est le trait saillant de son talent et de son caractère », sa rare culture, la forme et le fond de ses conclusions, leur fréquence.

 

Son discours de rentrée de 1875 est une judicieuse étude de Droit comparé sur la « Correctionnalisation des crimes en Belgique ».

 

Bref, on se plaît à reconnaître que par l’ensemble de ses aptitudes, par son indépendance, par la conception fort élevée et en quelque sorte religieuse qu’il s’est faite de sa fonction judiciaire, il se désigne de lui-même aux postes les plus élevés.

 

Il n’allait pas tarder à les atteindre et, si l’honneur d’un choix tire de la personne de celui qui l’exerce une partie de son prix, monsieur Poux- Franklin fut tout particulièrement heureux.

 

La République à peine affermie, c’est monsieur Dufaure qui, en 1878, dès son arrivée aux affaires et à la Chancellerie, le nomme procureur général, d’abord à Bourges, puis, quelques mois après, à Rouen.

 

Des gardes des sceaux d’un siècle écoulé, qui relève désormais de l’histoire, il ne conviendrait sans doute pas de dire que monsieur Dufaure soit le seul dont son peuple (je veux dire les magistrats) ait gardé la mémoire.

 

Mais ils lui conservent, et qui en serait surpris ? une reconnaissance durable, d’avoir - pour nous exprimer comme le fait dans ses souvenirs, un homme public qui fut son collaborateur et son ami, - « porté plus haut que personne le souci de la dignité judiciaire, laquelle dans les temps de régime constitutionnel consiste à se tenir au-dessus des partis politiques ».

 

Aux directives que lui traçait la confiance d’un tel maître, monsieur Poux-Franklin demeura toujours fidèle dans son langage et dans sa conduite.

 

Ses discours d’installation, marqués aux préoccupations de l’heure, sont une exhortation chaleureuse, éloquente, à la vigilance, à la fermeté, mais aussi à une mesure et à une réserve « qui tempèrent les rigueurs du droit sans rien coûter à l’autorité du magistrat ».

 

Cette autorité, il entend la maintenir très haut, au­dessus des agitations, des rivalités, des divisions, « dont il peut être appelé à devenir l’arbitre ».

 

Il semble bien pour son compte y avoir réussi. Lorsqu’au bout de quatre ans, il quitta le ressort de Rouen, c’est entouré de l’estime et de la considération de tous.

 

Sa carrière devait s’achever à Paris : monsieur le garde des Sceaux Devès l’y appelait en octobre 1887, pour lui confier, à la Chancellerie, la direction des Affaires criminelles, fonctions toujours laborieuses, toujours délicates, quand on les exerce pleinement, et qui le deviennent parfois davantage lorsque la politique se heurte au judiciaire en flots irrités et jaloux. Ces fonctions, monsieur Poux-Franklin, eut le bonheur de les exercer et de les quitter sans trouble.

 

Au bout de dix-huit mois d’ailleurs, la Cour de cassation lui ouvrait ses portes : il était parmi vous.

 

Il appartenait depuis six années à votre chambre criminelle quand, un jour, à cinquante huit ans, il sollicita et obtint, pour raison de santé, sa mise à la retraite.

 

Quels motifs à cet éloignement prématuré ?

 

Monsieur Poux-Franklin s’abusa-t-il réellement sur l’étendue de ses forces ?

 

Est-ce le caprice malicieux d’une santé robuste, redevenue bientôt sa plus fidèle amie, qui valut au futur nonagénaire la faveur, ou l’infortune, de ces longues années de recueillement ?

 

Tout l’attachait à nous ; un esprit lucide, des goûts réfléchis, studieux, et le culte fervent des choses du droit.

 

On m’a dit cependant qu’au cours de ses rares confidences, lorsqu’à la manière des vieillards il revivait son passé, sa pensée se reportait de préférence vers les années où - du Palais de Jacques Coeur au Palais de Georges d’Amboise - il exerçait dans leur plénitude, les prérogatives attribuées aux chefs des grandes compagnies judiciaires, et ce taciturne, ce silencieux, resté « réservé jusqu’à la sauvagerie », semblait surtout regretter les satisfactions que lui avaient values, dans le cadre solennel des grands débats judiciaires, la double autorité du talent et du caractère.

 

Sans doute, il était d’âme trop élevée pour ne pas comprendre la noblesse de l’effort indivis, qui, à frais communs de raison et d’expérience, tente ici de coordonner, de rejoindre, d’unir les données mouvantes du droit, et sur ses « vivants piliers » à la parole par instants « confuse » - (si j’ose - paraphraser l’expression du poète), jette inlassablement l’arche inflexible, où tous les droits, tous les intérêts doivent trouver l’abri d’une impartiale équité... Mais opiner n’est qu’un terme moyen entre penser et agir ! La nostalgie de l’action ! Quelques-uns la conservent qui croient en avoir épuisé, jusqu’à la satiété, toutes les joies ! Peut-être en porteraient-ils le deuil, jusqu’au seuil de votre chambre des délibérations, s’ils n’y trouvaient la consolation du travail et la confraternité. En serait-il donc de plus exigeants qui n’apercevraient pas de milieu entre le déploiement d’une énergie autonome, et les intimes repliements dans l’étude.

 

Monsieur Poux-Franklin aurait-il été de ces derniers ? Inclinons-nous devant un secret qui n’est pas le nôtre, et déplorons seulement l’accident ou la résolution qui privèrent trop tôt notre Compagnie de la collaboration la plus honorable.

 

Monsieur Poux-Franklin avait donné à la magistrature trente ans de sa vie. Le sort, en cela généreux, lui accorda la même somme de méditation et de repos.

 

Il en jouit pleinement, confiné dans une solitude un peu hautaine :

 

Une rare famille et moins encore de familiers, quelques amis dont la mort peu à peu éclaircissait le nombre - mais des livres, les soins dévoués d’une vieille servante, une curiosité d’esprit toujours jeune, hantée des plus hauts problèmes, qui le retenait constamment à Paris et qui lui faisait fréquenter, sur le tard, les chaires de philosophie et de biologie de la Sorbonne et de l’École des hautes études - surtout une foi et des œuvres : la foi indéracinable de ses premières années à laquelle sa conscience devait ses meilleures disciplines, et les œuvres d’un homme de bien !

 

Quand ses années se furent multipliées, leur poids l’inclina doucement sur la table de son cabinet d’études !

 

Notre collègue avait vécu.

 

Monsieur Georges, Albert Potier

 

Si monsieur le conseiller Poux-Franklin sut partager sa vie, monsieur le conseiller Potier donna la sienne sans partage, à nous, à sa fonction, à Paris qu’il aima et dont il fut aimé, à ce Palais de Justice dont à vingt ans, jeune avocat, il avait franchi les portes, et où sa carrière se déroula presque tout entière.

 

Moins de quatre ans sont passés depuis l’instant où il quitta cette salle d’audience, et la brisure est toute fraîche, qui saigne encore ici d’affections vivantes, mais douloureusement blessées.

 

J’ai dit que monsieur Potier fut et ne fut que Parisien.

 

En un temps, que je crois périmé, où la hiérarchie des carrières s’ordonnait encore suivant les anciens rythmes, du négoce à la barre, de la barre aux diverses magistratures, son père, négociant, le voua aux dignités de la robe.

 

Né en 1843, il fit son droit à Paris et à peine inscrit au stage gagna ses éperons.

 

Nous le voyons figurer sous le bâtonnat d’Allou parmi les secrétaires de la Conférence des avocats pour l’année 1866-1867 : promotion brillante en tête de laquelle s’inscrivait Sabathier, jouteur redoutable, esprit d’élite dont le souvenir honore tout à la fois nos audiences et son Ordre.

 

Après lui - (que les temps sont changés !) - non moins de sept futurs magistrats, dont Bertrand, Maillard, Melcot, Flandin !

 

Potier venait plus loin, et si cet heureux début était pour le jeune stagiaire un encouragement et une promesse, le rang qu’il occupait parmi ses collègues était bien fait pour le mettre en garde contre trop d’impatience, et le confirmer dans sa vertu maîtresse : la continuité dans l’effort.

 

Disons de suite que Potier eût toujours plus que le goût de la parole, celui d’une tâche ordonnée, plus que l’éclat de la forme, la justesse et la probité de la pensée !

 

Alors même qu’il eût triomphé des premières et inévitables inexpériences, ses chefs, tout en rendant justice à ces solides mérites, lui refusent encore ce don : « l’accent oratoire » et cette vanité : « les ornements du style ».

 

Mais l’un d’eux ajoute aussitôt la parole essentielle : « II parle avec une simplicité sincère ».

 

Retenons cet éloge : Il nous fait toucher l’étoffe non point seulement de l’orateur mais de l’homme.

 

Fécondées, affinées par un travail méthodique, cette simplicité, cette sincérité lui vaudront convenance dans le discours, convenance dans la conduite, convenance dans tous les actes de sa vie privée et professionnelle !

 

Secrétaire de la Conférence des avocats, Potier n’a que vingt-trois ans.

 

Quatre années s’écoulent, peut-être indécises ! Pourtant sa vocation ne saurait être incertaine que pour lui. Toutes ses qualités intellectuelles et morales le requièrent vers la magistrature. Il doit être des nôtres. L’y voilà enfin ! ou sur le chemin qui y conduit.

 

On était aux premiers jours de l’Empire libéral. Le 2 janvier 1870, monsieur Émile Olivier entrait à la Chancellerie. La nef qui portait sa fortune semblait cingler vers la liberté. Des sages, à son appel quittaient les solitudes... Impatients des clartés nouvelles, des jeunes s’embarquaient à leur tour, qui entrevoyaient au port, sous les doigts d’un magicien mélodieux, les pierres obéir, et s’édifier le temple où César, sacré Auguste, célébrerait l’union du trône et de la démocratie réconciliée.

 

Le magicien sombra dans cette marche à l’étoile et, pour employer ses propres paroles : « les musiciens venus pour l’épithalame n’arrivèrent que pour le chant des funérailles ».

 

Cependant l’amitié de monsieur Fenis, promu secrétaire général au ministère de la justice, avait facilité à un jeune attaché l’accès du cortège.

 

L’heure de la chute le réveilla le 6 septembre 1870 substitut à Versailles.

 

Réveil assez doux, si la catastrophe n’eût été aussi celle de la France, qui s’entr’ouvrait au même moment à deux armées ennemies.

 

Alors, Potier sut où était le devoir : il ne prit pas possession de son siège et s’engagea immédiatement au 108ème régiment d’infanterie. C’est ainsi que trois mois après, dans les gazettes, on pouvait lire que le 2 décembre 1870, sur les hauteurs de Bry-sur-Marne (la veille vaillamment conquises), trois magistrats faisaient ensemble le coup de feu. C’étaient : Robinet de Cléry, alors avocat général à Alger, Sauzède, substitut à Alger, et Potier, substitut à Versailles.

 

Les deux derniers furent blessés. Potier eut le bras traversé par une balle alors qu’il venait de désarmer un officier ennemi.

 

Quelques jours après, Sauzède et lui étaient nommés chevaliers de la Légion d’honneur et Jules Favre leur adressait des félicitations officielles : « Le sacrifice de ces trois jeunes hommes a ému mon vieux coeur de bâtonnier, écrivait-il. La magistrature en sera légitimement fière ».

 

Elle en est encore fière après cinquante ans et associant en quelque sorte d’instinct des souvenirs séparés par un demi-siècle d’histoire, croit encore saluer dans le geste d’un de ses anciens les héroïsmes d’hier !

 

Rendu par la paix à son siège de Versailles, Potier s’y attarda six années, payant assez largement la faveur d’une nomination enviée, et aussi, peut-être, le discrédit du régime et des hommes qui la lui avaient assurée.

 

Mais le séjour de Versailles ne lui pesa point qui lui valut rapidement pour un travail opiniâtre et pour sa bonne grâce, non point seulement l’estime, mais la confiance et la sympathie de ses chefs.

 

Son apprentissage était depuis longtemps achevé quand, le 6 juillet 1876, à trente-trois ans, il était enfin nommé substitut à la Seine.

 

Là encore, il demeura sept ans, à une époque qui connut des fortunes plus rapides.

 

Il était déjà un ancien lors des années difficiles qu’eurent à traverser tout à la fois la République et la magistrature.

 

Dans les rangs du corps judiciaire, une brèche venait de s’ouvrir, par où s’écoulaient lentement des fidélités respectables et des zèles inconsidérés. Puis la fissure se ferma sans apaiser immédiatement, au sein des compagnies, le remous du flot qui monte et du flot qui descend.

 

Cette agitation intérieure n’épargna pas complètement le Parquet de la Seine, et il put arriver que le conflit des âges et des caractères aggravât quelquefois le conflit des sentiments.

 

En face de ce qui restait des aînés, m’a-t-on dit, une plèbe n’était-elle pas apparue, de quatorze nouveaux venus, dont bon nombre avaient moins de trente ans ?

 

Le loyalisme de Potier n’avait jamais éprouvé, comme il ne suscita jamais, aucune inquiétude.

 

On le savait uniquement appliqué à sa tâche et délibérément étranger par tempérament et par devoir aux querelles des partis.

 

D’humeur libérale, son bon sens eût suffit à le garder toujours de tout excès.

 

La seule opinion qu’il laissa jamais paraître, datait des années de l’année terrible !

 

Il y voulait « penser toujours » et si, sous sa robe hermétiquement close, le magistrat porta jamais une cocarde, ce fut, selon ses meilleurs amis, celle dont parle la chanson : « le sang l’avait un peu rougie ! la poudre l’avait un peu noircie ! » - c’était la cocarde de Bry-sur-Marne et « elle avait les trois couleurs ».

 

Fort déjà d’une expérience qu’il enrichissait chaque jour en se soumettant (disent ses notes) avec une « obligeance inépuisable » à toutes les exigences du service et notamment du service intérieur - justement apprécié à la 2ème chambre où vont assez volontiers, non les causes brillantes, mais les fortes causes - particulièrement apprécié à la chambre du conseil, où son application, sa méthode, sa connaissance de tous les précédents rendaient sa collaboration précieuse, Potier ne vit que de nouveaux amis dans ses nouveaux collègues. Son affabilité se fit leur guide. J’en sais - non des moindres - qui ne l’ont pas oublié.

 

Enfin, nommé substitut du procureur général, en 1883, après plusieurs présentations, il témoigna des mêmes mérites, et obtint, dès 1887, un siège de conseiller.

 

Monsieur Potier resta dix ans conseiller à la Cour, et ce furent assurément - il s’en est confessé - les années les plus douces de sa vie.

Il y compléta sa science de juriste dans l’accomplissement de tous les devoirs d’une fonction qu’il aimait et, comme il ne pouvait rien faire qu’en conscience, il ne s’épargnait pas dans le labeur commun.

 

Mais, célibataire fervent, chasseur passionné, riche d’une large aisance, il goûtait par ailleurs les agréments d’une société polie : la délicatesse de son esprit et de son coeur l’y faisait apprécier. Honnête homme, au sens ancien, galant homme ou même gentilhomme par la distinction de ses goûts et de ses manières, il fut exact à sa tâche, il donna en prodigue à l’amitié !...

 

Insensiblement cependant son autorité grandissait au sein de la Cour. Il avait présidé les assises et les avait présidées en perfection. Pondéré, maître de lui-même, scrupuleux d’équité, il avait conquis les suffrages d’experts difficiles, mais d’une compétence reconnue : les membres du barreau parisien, et toujours il entretint avec eux les plus courtoises relations.

 

Il se trouva cependant que certains malentendus l’écartèrent quelque temps d’un rôle qui constituait alors un honneur recherché.

 

D’abord, il ne s’en plaignit pas. Mais vint une heure où sa dignité s’en émut : le drame anarchiste venait d’éclater : il est très loin, et tant d’autres sont venus !

 

Mais cette soudaine explosion sur un foyer d’utopies, de scandales, de misère et de haines ! et les pires aberrations criminelles tirant prétexte d’une sorte d’apostolat ! Et la panique ! et, sous un vent impuissant d’indignation et de colère, je ne sais quel relent de curiosité maladive, l’apitoiement malsain des temps de décadence qu’encourageait encore la voix des déclassés et des esthètes, glorifiant, face aux victimes, la beauté du geste : cela, aucun de nous qui l’ait oublié !

 

Des magistrats, insultés et menacés, jusqu’aux audiences, s’honoraient, en réagissant, au risque de leur vie, contre la peur et contre le péril social.

 

Monsieur Potier voulut être du nombre.

 

« Je ne figure plus sur la liste des présidents d’assises, écrivait-il au premier président. Aussi longtemps que ce poste n’a été qu’un honneur recherché, je n’ai pas élevé de réclamation. Aujourd’hui que cette fonction paraît pouvoir exposer les magistrats qui en sont investis à certains dangers, je sollicite l’honneur de voir figurer mon nom à côté de ceux de mes collègues qui y sont exposés ».

 

On fit droit à cette requête, et ce furent, en pleine tempête, quelques procès célèbres : ce fut notamment le procès d’Émile Henry.

 

Il se montra, à l’audience, fanfaron et cynique, ce gamin de vingt ans qui, en deux attentats, avait fait cinq morts, vingt victimes. Touchant d’ailleurs, par son éducation, par ses origines, au monde de l’intelligence (il avait été candidat à l’École Polytechnique), il sut clamer ses haines, faire étalage de ses doctrines, braver ses juges, et le public connut « le frisson » des grandes audiences !

 

Ce frisson, que de présidents l’ont redouté, pour les intérêts de la justice, parfois pour ceux de l’innocence ! Et de quelles pauvres armes ils disposent, pour lutter contre les dérèglements d’une sensibilité capricieuse qui, sous le nom « d’opinion », prétend tout à la fois s’ériger en juge de la cause et en censeur du juge.

Cette opinion souveraine, elle est devant eux, sur les bancs du jury, sur ceux du barreau, sur ceux de la presse, comme au fond du prétoire. - Elle les guette au dehors ! - C’est sous son contrôle menaçant (à qui tout cède) qu’il leur faut (avec quel tact ! avec quelle mesure !), analyser tous les éléments de la cause, scruter, interroger, confronter, assurer avec le respect de leur personne, celui de tous les intérêts dont ils ont la garde, avant tout celui de la loi, - débrider en plein amphithéâtre la plaie qui leur est offerte, sans que leur main hésite ou s’embarrasse, s’ils ne veulent pas voir cette même opinion, soudain ameutée ou retournée, parce que leurs doigts auront épargné ou froissé trop vivement quelques fibres, les rendre responsables ou de ses exigences ou de ses déceptions.

 

L’opinion, non pas même ! mais souvent une poussière d’opinions, traversée de courants contraires, qui intercepte le procès, pour ne laisser passer la sentence que décolorée et privée de tout prestige et de toute efficacité morale !

 

Monsieur Potier avait toutes les qualités requises pour diriger, contenir ou dominer les passions communes, au besoin pour les dédaigner.

 

Il avait le sang-froid, le coup d’oeil, il avait, avons-­nous dit : l’impartialité et la pondération ; il avait ce qui emporte tout et ne se définit point : l’autorité.

 

Il avait même au besoin la philosophie ! ...

 

S’adressant à Émile Henry, il s’était laissé aller à dire : « Vos mains sont rouges de sang ».

 

« Pas plus que votre robe », répondit insolemment celui­ci.

 

Et s’entretenant avec un haut magistrat, qui avait partagé avec lui le lourd fardeau de la cause, Potier se demandait, au soir de l’audience, si en provoquant, par son apostrophe, une réponse dont le public avait paru s’émouvoir, il n’avait pas manqué de cette sobriété, de cette retenue, qui étaient, selon lui, à notre époque, les devoirs essentiels du président d’assises.

 

Potier, qui avait fait ses preuves, n’abandonna plus la Cour d’assises que pour présider, en qualité de conseiller doyen, la section correctionnelle de la septième chambre de la Cour.

 

Il y connut d’autres procès célèbres, autour desquels flottent encore des souvenirs : procès du docteur Laporte, incendie du Bazar de la Charité.

 

Il tint en mains les intérêts les plus graves : ils y étaient en sûreté, et si ceux qui furent ses collaborateurs lui conservent encore gratitude pour l’aménité de sa direction et de ses conseils, ils ont aussi retenu sa connaissance approfondie des dossiers et la rectitude de son jugement.

 

Il fut enfin président de chambre, et le civiliste donna sa mesure. Une loi vint dont la portée sociale et quinze ans de travaux préparatoires permettaient d’attendre un modèle de précision et de clarté : c’est la loi de 1898 sur les accidents du travail. Vous l’interprétez encore ! Il l’interpréta des premiers, en un sens libéral et largement humain que devait confirmer votre jurisprudence ultérieure.

 

Membre de plusieurs commissions extraparlementaires - au ministère des Travaux publics, au ministère de l’Agriculture, - il y joua, si j’en crois les remerciements officiels qui lui furent adressés, « un rôle prépondérant » et collabora notamment à la loi sur la répression des fraudes.

Il fut avant tout le président de chambre impeccable, rédigeant ses arrêts, dit son dossier, « d’une main élégante et ferme ».

 

Cette main « élégante et ferme » devait laisser ici sa trace :

 

Nommé conseiller à la Cour de cassation, le 11 avril 1903, il fut, à sa satisfaction et après un court passage à la chambre des requêtes, attaché à la chambre civile. Il avait le goût de l’achevé, du définitif, et, spécialisé dans l’examen des pourvois en matière de chemins de fer, sans se laisser rebuter par l’aridité de la matière et les difficultés d’une réglementation compliquée, il s’appliqua à rédiger, dans la langue qui est la vôtre, des arrêts qui, aux yeux des juges difficiles, sont des chefs­d’œuvre de concision et de clarté.

 

Mais un jour vint où la plume trembla sous ses doigts.

 

Il avait épuisé les honneurs officiels. Officier de la Légion d’honneur en 1911, il avait fallu quarante ans pour que la Croix de l’engagé volontaire de 1870 s’épanouît sur sa poitrine en rosette (la justice qui sait attendre, peut bien attendre quelquefois et y est résignée !).

 

L’heure de la retraite sonna sept ans après.

 

Une lutte douloureuse lui restait à soutenir.

 

Il avait été toujours vaillant et fort.

 

La mort mit trois ans à le vaincre. Il fut vaincu.

 

Messieurs les avocats,

 

Votre présence ici n’est pas seulement un acte de déférence auquel vous nous savez sensible.

 

Vous vous associez, par elle, à la célébration d’un rite dont le symbolisme ne se dégage que lorsque le rite s’achève, c’est-à-dire à l’instant ou vous renouvelez votre serment.

 

Auguste banalité des vieux usages, auxquels on se défend de tenir, et qui vous tiennent, et dont la noble ordonnance apparaît à qui veut la découvrir ! La Justice, c’est cela : des hommes de bonne volonté, en quête de vérité, et qui la cherchent, sous l’autorité des lois !

 

Hélas ! « plaisante vérité qu’une rivière borne ! ». Mais au-dessus de cela plane l’immuable.

 

L’immuable, c’est l’instinct profond qui, ensemble, nous fait tendre constamment par plus de recherche, à plus de lumière, à une plus haute et plus souveraine équité !

 

Pour maintenir entre nous la solidarité dans l’effort et pour le magnifier, il faut la tradition, le culte, - il faut ce qui relie (religio) aux morts : le souvenir ; aux vivants : le serment.

 

Et voilà pourquoi, après nous être penchés sur ceux qui ne sont plus, pour recueillir d’eux ce qui mérite d’en survivre, nous nous tournons vers vous, et nous vous réclamons ce qu’il nous faut, et ce qu’il vous faut : votre loyauté, votre fidélité, le respect des lois.

 

Et la promesse solennelle que vous allez nous faire, tire toute sa valeur du même esprit de communion dans lequel nous prononcions tout à l’heure des louanges, hélas ! éphémères !

 

Si, par surcroît, nous vous disons en quelle estime nous vous tenons, quelle part nous prenons à vos intérêts, à vos deuils, dont le dernier, qui date d’hier, nous a, comme à vous, été particulièrement sensible (cette mort brutale, inopinée, d’un de vos meilleurs, monsieur Bailby), avec quelle peine nous voyons partir les anciens, avec quel espoir leur succéder les jeunes, leurs gendres, leurs fils, c’est que la rareté de l’heure autorise entre nous un peu d’effusion ; c’est que l’honneur judiciaire qui est le meilleur de notre salaire est aussi entre nous le plus solide des liens ; c’est que, pesant et mesurant avec nous, mais non pas à l’aune vulgaire, dédaigneux des affaires qui ne seraient que des affaires, vous savez (en un temps qui a bouleversé l’échelle des valeurs) qu’il en est une qui ne hausse ni ne baisse, et qui demeure sans prix, - et qu’elle est éternellement vraie, - la vieille maxime inscrite, dit-on, 600 ans avant notre ère, par la main d’un sage, au front du temple de Délos :

 

Rien n’est plus beau, rien ne vaut plus que la Justice !

 


[1] C’est-à-dire le 4 juillet 1868, d’après l’Annuaire judiciaire pour l’année 1878.