Octobre 1915

 

 

Audience solennelle

de rentrée du 16 octobre 1915

 

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Discours de monsieur Daniel, Pierre, François Mérillon,

avocat général à la Cour de cassation

 

 

Monsieur le Premier président,

Messieurs,

 

Cette année, la mort n’a enlevé à la Cour de cassation aucun de ses membres en exercice ; mais elle a frappé trois de nos plus éminents collègues de l’honorariat M. le président honoraire Petit et MM. les conseillers honoraires Melcot et Voisin.

 

Monsieur Charles Petit,

 

La carrière judiciaire de monsieur le président Petit est l’une des mieux remplies qu’il soit possible de rencon­trer, car elle ne comprend pas moins de cinquante années de services dans la magistrature, dont vingt­-huit à la Cour de cassation.

 

Charles Petit, né à Urrugne, le 14 mai 1826, petit Basque, bien constitué et déjà volontaire, est mort à Urrugne, le 26 mars 1915, à quatre-vingt-dix ans, vieux Basque, solide et résistant, plutôt lassé de la vie que vaincu par la mort !

 

Jusqu’à son dernier jour, il resta profondément attaché au sol natal ; toujours Basque, avec les qualités de cette race généreuse, parfois susceptible et tenace, mais énergique et indépendante.

 

Ces fortes qualités, Charles Petit les trouva dans son berceau, et conserva jusqu’à sa mort quelque peu de leur rudesse, atténuée par sa courtoisie et sa bonté naturelle.

 

Il y joignait une vive intelligence et une ardeur au travail qui lui assurèrent un accès rapide dans la car­rière qu’il avait choisie.

 

Ses succès remarqués au barreau de Bordeaux le désignèrent, avant même qu’il eût atteint l’âge de vingt-cinq ans, pour le poste de substitut du procu­reur impérial près le tribunal de Bagnères-de-Bigorre ; un an après, il était nommé substitut près le tribunal de Tarbes, et deux ans plus tard substitut du Procu­reur général près la Cour d’appel de Pau.

 

Ses débuts à la Cour d’assises le classèrent parmi les magistrats d’élite, et le président de la Cour l’appréciait ainsi dans son rapport : « Monsieur le substitut Petit s’est fait immédiatement remarquer par la variété de ses connaissances, la facilité et le charme de sa parole, sa discussion méthodique et substantielle ».

 

En 1858, désigné pour prononcer le discours de ren­trée à la Cour d’appel de Pau, il prit comme sujet : Les tendances matérialistes de l’époque.

 

Ce n’était pas, comme paraissait l’indiquer le titre, un discours philosophique ou religieux, mais plutôt économique et social ; car les tendances matérialistes auxquelles s’attaquait l’orateur, étaient : le mépris du travail, l’amour immodéré des richesses et la recherche des gains faciles.

 

Sans doute, Monsieur Petit, sous l’Empire, n’était pas répu­blicain ; ni ses traditions de famille, ni la nature auto­ritaire de son esprit, ne le portaient vers l’opposition au gouvernement ; mais son indépendance naturelle et sa haute probité lui suggérèrent une critique ardente des mœurs somptuaires de l’époque.

 

C’était dangereux, et cette critique aurait pu dé­plaire aux dirigeants, bien qu’elle évitât, dans la forme, de mettre en cause le régime impérial.

 

Le jeune substitut échappa à ce danger en faisant l’éloge obligatoire des souverains qu’il remercia chaleureusement d’honorer le ressort de la Cour de Pau, en venant chaque année séjourner en villégiature dans la délicieuse cité de Biarritz, enchâssée comme une perle entre les Pyrénées et l’Océan.

 

Nommé en 1860, avocat général près la Cour d’appel d’Orléans ; en 1863, premier avocat général près la même Cour, et, en 1867, premier avocat général près la Cour d’appel de Toulouse, i1 prenait, l’année sui­vante, à l’âge de quarante-deux ans, comme Procureur général, la direction du parquet de la Cour de Caen ; à ce poste élevé, il gagnait rapidement la réputation d’un chef expérimenté et juste, imposant, malgré sa jeu­nesse, à ses collaborateurs, une autorité acquise par le travail et l’intelligence.

 

La chute du second Empire l’y surprit en 1870 ; il ne fit aucun effort pour conserver son siège, et fut immé­diatement remplacé.

 

Mais c’était avant tout un serviteur de la justice, et, quand, en 1871, monsieur Dufaure, le ministre éminent dont la haute clairvoyance avait accepté le nouveau régime comme le seul capable de relever les ruines de la Patrie, lui demanda de prendre au ministère de la Justice les fonctions importantes de directeur des Affaires crimi­nelles, il accepta sans hésiter, respectueux, sous la République comme sous l’Empire, de l’autorité gouvernementale, issue de la volonté nationale.

 

Deux ans après, nommé conseiller à la Cour de cassation, M. Petit prenait, à la chambre des requêtes, le siège qu’il a occupé vingt-huit années.

 

Ce que fut son rôle à cette chambre, je puis le dire avec certitude, car j’eus l’honneur de sa collaboration, quand j’y vins moi-même en 1899 remplir les fonctions d’avocat général.

 

La bienveillance avec laquelle ce doyen respecté, dont la carrière devait se terminer bientôt, s’empressa d’initier le nouveau venu aux habitudes d’esprit et aux traditions de la Cour n’était pas pour me sur­prendre de la part d’un vieil ami de ma famille ; mais j’appris bientôt que ce précieux appui n’était pas une exception, et qu’il n’était inspiré que par sa haute conception des devoirs des anciens et de l’intérêt supé­rieur de la maison.

 

Son exemple seul servait d’ailleurs de leçon, et je ne puis mieux faire que d’emprunter au discours de ren­trée prononcé le 16 octobre 1901, par notre excellent collègue M. Feuilloley, l’éloge saisissant du magistrat que la limite d’âge venait d’enlever au service actif : « Ses rapports, écrits dans une langue aussi ferme que concise, pouvaient être proposés comme des modèles de précision juridique. Un rapide exposé de faits, in­dispensable à la connaissance de l’affaire, précédait l’examen du droit. Moyens et arguments inutiles étaient ensuite écartés en quelques pages rapides, mettant en pleine lumière les raisons de décider ; puis enfin une complète étude de la doctrine et une judicieuse sélection de la jurisprudence plaçaient sous les yeux de la Cour les moyens sur lesquels devaient réel­lement porter les efforts du débat à l’audience, et la discussion en chambre du conseil. Personne mieux que lui ne savait simplifier la question ».

 

Ces qualités se manifestaient principalement dans ses rapports sur les contributions, les douanes et les octrois.

 

Il apportait la clarté dans ces affaires, toujours si délicates et difficiles ; les problèmes les plus embrouillés se dénouaient comme par enchantement dans des solutions heureuses et faciles.

 

La croix d’officier de la Légion d’honneur, en 1878, et, à sa retraite, en 1901, l’attribution exceptionnelle d’une présidence honoraire furent la récompense des longs et éminents services du magistrat.

 

En dehors de ses travaux judiciaires, monsieur Charles Petit a consacré aux oeuvres de bienfaisance une grande partie de son activité.

 

Son dévouement à l’enfance égarée constituait un véritable apostolat patriotique et humanitaire, et le relèvement des jeunes condamnés lui apparaissait comme une nécessité de premier ordre.

 

La Société générale des Prisons, fondée en 1877, sous la présidence de M. Dufaure, l’appela comme membre dans son premier conseil d’administration, prenant aux travaux de cette association une part prépondérante, il en devint le président après M. Alexandre Ribot en 1889 ; son discours d’installa­tion, véritable programme de réformes dans le régime pénitentiaire, précise avec autorité l’état des grands problèmes de relégation, de criminalité des mineurs et de patronage de l’enfance.

 

Le Comité de défense des enfants traduits en jus­tice, l’a également compté au nombre de ses membres les plus dévoués et les plus assidus.

 

Mais, c’est surtout dans les congrès de patronages qu’il marqua son empreinte.

 

Président du premier Congrès national de 1893, il fut acclamé comme président d’honneur du Bureau central des œuvres de patronages qui survécut au con­grès, et partagea avec M. Théophile Roussel, président actif, la direction des travaux de cette utile institution.

 

A l’Exposition de 1900, le Congrès international des œuvres de patronage des prisonniers libérés lui confia la direction de ses séances.

 

Dans toutes ces associations, travaillant côte à côte avec M. Voisin, il apportait le sens des solutions prati­ques, et son ardent dévouement au bien des malheu­reux, comme son esprit de charité, ne le détournaient jamais de la vision ferme des nécessités de l’ordre so­cial : sa bonté même restait énergique et prévoyante.

 

Une fois, pourtant, M. Voisin et lui se heurtèrent dans une discussion passionnée et leurs natures si différentes se manifestèrent dans l’expression d’opi­nions opposées, quoique inspirées des mêmes senti­ments humanitaires. C’était au Congrès du patronage de 1895 ; la question à l’ordre du jour était la fixation de l’âge de la majorité criminelle. Monsieur Voisin, compa­tissant et prenant en pitié la jeunesse abandonnée et coupable, qu’il s’était paternellement attaché à corriger, demandait qu’on ne la frappât comme pleinement responsable qu’à l’âge de dix-huit ans. Monsieur Petit sou­tenait énergiquement que l’âge de la criminalité s’abaissait constamment, et qu’il était nécessaire pour l’ordre social de maintenir à partir de seize ans les répressions pénales. Le cœur l’emporta sur la raison ; monsieur Voisin triompha, et le Congrès posa le principe qui fut consacré plus tard par la loi du 11 avril 1906.

 

Eloigné de Paris après sa retraite de la Cour de cassation, monsieur Petit cessa de participer aux travaux de toutes les sociétés où rayonnait son activité, mais sa pensée et son souvenir y demeurèrent gravés comme sur une médaille dans la vibrante allocution du prési­dent alors en exercice, M. le bâtonnier Pouillet :

 

« En vous éloignant de nous, dit-il à M. Petit, en lui remettant un précieux souvenir de ses collègues, vous pouvez être assuré que nous garderons fidèlement votre souvenir. Oui, nous garderons la mémoire de votre éloquence si chaude, et en même temps si per­suasive, de votre affabilité sans bornes, de cette indé­pendance de caractère, qui est une vertu si rare aujour­d’hui, et qui, dans le cours de votre belle carrière, ne s’est jamais démentie. C’est même là, M. le conseiller, permettez-moi de vous le dire, la marque de votre personnalité. C’est par là, autant que par votre science universelle, que vous apparaissez comme un homme vraiment supé­rieur et comme un magistrat incomparable ».

 

La retraite qu’il avait si bien gagnée, le président Petit la prenait dans son cher pays natal, entouré d’une famille nombreuse qui chérissait son autorité bienveillante. Il y vivait des souvenirs de toute sa vie d’homme de bien et s’efforçait d’aider de ses conseils et de son appui ses compatriotes empressés et respec­tueux, prêchant constamment autour de lui l’amour de la petite patrie basque et de la grande patrie française, lorsqu’éclata la guerre.

 

Six de ses petits-fils partirent pour le front. L’un d’eux, le jeune Lasserre, lieutenant au 7ème colonial, blessé aux Dardanelles, est mort au mois de juillet, porté à l’ordre du jour et décoré de la Croix de guerre.

 

Ce coup terrible n’attrista pas ses derniers jours, car le vieillard, inaccessible à la faiblesse, et que l’âge n’avait pas atteint, n’avait pu résister aux angoisses du patriote et aux anxiétés du père de famille, et il était mort, le 26 mars 1915, au milieu des siens, calme et ferme comme toujours, sans avoir jamais désespéré des destinées de la patrie. Monsieur le bâtonnier Pouillet l’avait bien dépeint  : « C’était un homme vraiment supé­rieur et un magistrat incomparable ».

 

Monsieur Philippe, Louis, Edmond Melcot,

 

Monsieur Melcot n’est devenu conseiller que par l’honora­riat ; sous ce titre, il nous semble inconnu ; c’est l’avo­cat général Melcot qui vit dans notre souvenir avec son aimable et souriante figure, son entrain, sa franchise et sa finesse aiguisée, mais toujours bien­veillante.

 

Philippe, Louis, Edmond Melcot est né à Taverney, dans la Haute-Saône, le 11 mars 1842.

 

Son père, avocat intègre et rigide à Besançon, l’en­voya faire son stage d’avocat à Paris.

 

Dès ses débuts, sa merveilleuse facilité de parole le mit en évidence, et., en 1866, il était nommé secré­taire de la Conférence, sous le bâtonnat d’Allou, en même temps que notre éminent et regretté collabora­teur de l’Ordre des avocats Sabatier, notre ancien avocat général Bertrand, et notre cher et distingué collègue Potier.

 

Après avoir acquis les principales notions de l’ad­ministration judiciaire dans les fonctions de rédacteur au ministère de la Justice et d’attaché au cabinet du ministre, il se forma à bonne école à la pratique des affaires dans le cabinet du bâtonnier Desmarets, et accepta, alors seulement, le 26 mai 1870, sous l’Empire libéral, d’entrer dans la magistrature en qualité de substitut du Procureur général près la Cour d’appel de Montpellier.

 

Son esprit large et indépendant était tout préparé à servir la République ; et, c’est un républicain, depuis fidèle et solide, que la Révolution du 4 septembre 1870 trouva à son poste.

 

Quoique âgé seulement de vingt-huit ans, il prit tout de suite à la Cour une place importante et le procureur général Reybaud pouvait, après deux années d’expé­rience, en 1872, adresser au garde des Sceaux, sur le jeune magistrat, une note qui est un portrait :

« Esprit vif et primesautier, M. Melcot a le mérite d’envisager d’un coup d’ceil rapide les faces multiples d’une question, et de savoir ensuite peser les considé­rations adverses pour se déterminer d’après les plus sages. Sa franchise, la sûreté de son commerce, son caractère empreint d’un libéralisme un peu chevale­resque, les qualités aimables dont il est amplement pourvu ont fait à ce magistrat une excellente position au sein de la Cour, qui ne lui marchande pas ses affec­tueuses sympathies ».

 

La même année, chargé de prononcer le discours de rentrée, il choisit comme sujet : L’indépendance poli­tique du magistrat .

 

C’était son thème favori comme sa préoccupation constante, et sa susceptibilité à l’égard des ingérences politiques ou administratives était telle qu’elle lui valut de retentissants démêlés dont il a parfois souf­fert, bien que fussent toujours reconnus sa bonne foi et son bon droit.

 

On relit avec plaisir dans ce discours des pages d’un style élégant et facile, remplies de traits heureux.

 

Il y établissait avec autant d’esprit que d’autorité la nécessité pour le magistrat de se soustraire aux influences politiques, mais, en lui imposant aussi l’obli­gation de donner « à l’ordre constitutionnel, établi par la volonté nationale, son respect et son dévouement ».

 

Il résumait son devoir en cette devise lapidaire : « Indépendant, mais fidèle », et sa péroraison élo­quente semblait prévoir le rôle de la justice dans les déchirements futurs de la conscience nationale : « Chaque jour vous fait de l’indépendance un plus impérieux devoir. C’est par elle que la magistrature deviendra de plus en plus l’arbitre des querelles pri­vées et publiques, et que, même dans les temps diffi­ciles, sa voix sera écoutée comme la voix de la patrie ».

 

En 1875, nommé avocat général près la Cour d’appel de Chambéry, puis, en 1877, en la même qualité près de la Cour d’appel d’Aix, il revenait, au commence­ment de 1879, à Chambéry, diriger comme Procureur général le parquet de la Cour.

 

La situation était difficile ; les ennemis de la Répu­blique exerçaient leur action sur la magistrature elle­-même. Le nouveau procureur général prit position immédiatement dans son discours d’installation en rappelant avec vigueur et autorité le devoir des magis­trats du Parquet, comme des magistrats du Siège, et en proclamant que « le privilège nécessaire, qui sau­vegarde l’indépendance des magistrats inamovibles, ne les relève pas de la loi de fidélité. Ils doivent s’y soumettre avec d’autant plus de scrupules qu’elle n’a de sanction que dans leur conscience ».

 

Obligé de lutter bien malgré lui, il se montra un chef si prudent et si avisé qu’en 1883, monsieur Dauphin, appelé à donner son avis sur une proposition de distinction établie en faveur de l’ancien Procureur général de Chambéry, nommé depuis 1882 au parquet général d’Amiens, pouvait s’exprimer ainsi : « Monsieur Melcot, par son attitude à la fois fermé et conciliante, sa dignité personnelle et la hauteur de ses vues, a rassemblé tous les éléments républicains et libéraux, et mis fin à de nombreuses défiances et aux agissements de diverses coteries qui avaient pris coutume de s’agiter autour du Parquet. Par son influence, il a éteint des divisions qui nuisaient à la bonne administration de la justice ».

 

Arrivé à Amiens, un peu las de divisions qui l’obsé­daient, M. Melcot pensa, avec une sage philosophie ; s’y établir définitivement dans le calme d’une admi­nistration purement judiciaire et professionnelle. Il y resta, sans ambition, pendant douze ans, y gagnant la haute estime et la sympathie ardente de tous ses colla­borateurs.

 

On citait les noms de ceux que sa bienveillance avait épargnés et sauvés dans des circonstances difficiles. On savait qu’un collègue honnête mais imprudent entré dans son cabinet pour lui faire connaître sa détresse et sa volonté de disparaître en était sorti réconforté, avec les moyens de liquider sa situation fâcheuse ; et tous lui avaient voué une vive et respec­tueuse sympathie.

 

Comprenant pourtant un jour que des compétitions locales lui fermaient l’accès du Siège où il eût voulu terminer sa carrière, il accepta le poste d’avocat général à la Cour de cassation ; c’était en 1894.

 

Depuis, et jusqu’à sa retraite, en 1910, il est resté au milieu de nous le plus charmant et le plus affectionné des collègues.

 

En arrivant dans cette maison où le droit seul guide nos décisions, où le fait doit rester étranger à nos ré­solutions et où le souci des solutions individuelles même équitables disparaît devant l’intérêt supérieur du maintien rigoureux des principes fixés par la loi, monsieur Melcot fut quelque peu dérouté. Son esprit juste et pratique avait toujours aimé la vérité plus que la légalité, et ce ne fut pas sans un effort considérable qu’il parvint à se plier aux règles tutélaires de la Cour de cassation.

 

Il y réussit par son intelligence et le sentiment de son devoir ; mais il avait parfois des révoltes où s’exer­çait sa fine ironie, et, un jour où une solution proposée par lui-même atteignait par la rigueur du droit des intérêts particuliers justes sinon légitimes, il lança cette apostrophe inattendue dans la bouche d’un ma­gistrat doublé d’un philosophe : « Je ne connais qu’une science qui soit plus décevante que la philosophie, c’est le droit ».

 

Cette boutade spirituelle qui aurait fait frémir d’Aguesseau amusa ses collègues sans les étonner ; ils savaient qu’elle n’était inspirée que par le souci pro­fond de la justice et de l’équité.

 

La forme de ses conclusions était toujours brillante, il y déployait ses rares qualités d’orateur et sa mer­veilleuse facilité d’assimilation ; mais, comme il en­tourait de guirlandes les tables sévères de la loi, d’au­cuns en tiraient cette conséquence qu’il était « super­ficiel ».

 

Ce reproche ne l’atteint pas, c’est la rançon habi­tuelle des gens d’esprit.

 

Il n’aurait pu d’ailleurs s’enfermer dans un cadre tracé d’avance. Sa verve primesautière l’aurait fait éclater ; et, il préférait exprimer sa pensée sous le coup de sentiments spontanément évoqués que sous l’effort d’une préparation méthodique.

 

On raconte que, chargé de prononcer dans une dis­tribution de prix un de ces discours bien peignés, que même les orateurs les plus exercés se croient obligés d’écrire, il obéit à la tradition ; mais le jour de l’exécu­tion, il jeta par-dessus bord le manuscrit et se livra à une charmante improvisation dix fois supérieure au sermon qu’il avait bâti.

 

En dehors de ses fonctions, M. Melcot n’a sacrifié qu’à une passion impérieuse : l’amour des livres. C’était un bibliophile convaincu et rempli d’illu­sions, espérant toujours, ne se rebutant jamais, comme le chasseur acharné ; et, finissant, après bien des déceptions, par dénicher l’oiseau rare qui venait enri­chir sa belle collection.

 

Mais ses recherches n’étaient pas celles d’un vul­gaire collectionneur.

 

Sous la couverture, il voulait le livre intéressant de science, d’art ou de poésie, et était parvenu à posséder - ainsi une érudition variée et étendue qui rendait son commerce des plus attrayants et sa conversation des plus attachantes.

 

Par malheur, cet homme solide et plein de santé fut terrassé par une attaque inattendue.

 

Ne voulant pas conserver son poste dans une situa­tion amoindrie, il prit volontairement sa retraite en 1910. Il déclina peu à peu sans pouvoir surmonter le mal, et le 24 avril 1915, malgré les soins empressés d’une compagne dévouée et de filles charmantes qui l’entouraient pieusement d’une tendre affection, il s’éteignit doucement, comme une lampe qui a cessé de briller.

 

Il était officier de la Légion d’honneur depuis le 30 décembre 1889.

 

Le souvenir de monsieur l’avocat général Melcot reste vivant dans cette enceinte ; et aucun de nous ne peut dire qu’il ait connu dans sa carrière un magistrat plus brillant, un causeur plus agréable, un chef plus bien­veillant et un fonctionnaire plus courageux et plus indépendant.

 

Monsieur Félix Voisin,

 

Monsieur le conseiller Félix Voisin était lié par une vive et ancienne amitié avec M. le président Charles Petit.

 

Le 17 décembre 1877, il le retrouva à la chambre des requêtes, siégea à côté de lui pendant vingt-quatre ans jusqu’en 1901, le remplaça comme doyen, et ne quitta cette chambre que pour prendre sa retraite, en 1908.

 

Avec un caractère, une nature et une intelligence bien différents, mais avec la même ardeur au travail, le même zèle professionnel et une égale compréhension de ses devoirs, ce magistrat fut, comme son collègue et ami, une des illustrations de notre compagnie.

 

L’homme, mêlé davantage, en dehors de notre en­ceinte, aux grands événements de l’activité nationale, eut plus de luttes à soutenir, plus de critiques à subir et aussi plus de notoriété et d’éclat dans sa vie pu­blique.

 

Félix Voisin naquit le 3 décembre 1832. C’est un des rares Parisiens qui soient nés à Paris, et encore d’une famille provinciale, une de ces belles familles qui savent renouveler et conserver le beau sang français ; car son grand-père, marié deux fois, eut vingt-quatre enfants de ces deux unions.

Le jeune Félix, tout enfant, élève du lycée Charle­magne, suivi avec un soin jaloux, par une mère d’une rare valeur, se faisait remarquer par son intelligence­ et sa tenue, et les vieux amis de la famille, aujourd’hui disparus, retrouvaient avec plaisir chez l’enfant, les qualités maternelles : le charme et la distinction, qui ont été toute sa vie le caractère dominant de sa per­sonnalité.

 

Encore étudiant, mais nourri des préceptes de son grand-père et imbu de l’esprit familial le plus profond, M. Voisin se maria à l’âge de vingt-trois ans ; et, c’est à l’aînée de ses enfants, une fille déjà chérie qu’il dé­dia sa thèse de doctorat.

 

Cinq enfants furent le premier échelon d’une famille considérable, qui, s’accroissant de tous côtés, est restée, groupée jusqu’à la dernière heure dans une admirable union, sous la douce autorité de l’aïeul vénéré.

 

Le jeune avocat stagiaire se fit remarquer à la Confé­rente des avocats de Paris et en devint secrétaire en 1858.

 

Employé d’abord au contentieux de la Compagnie des chemins de fer d’Orléans, où il s’accoutumait à la pratique des affaires, il se sentait bientôt attiré par la dignité et le calme des fonctions judiciaires qui convenaient à ses goûts, et entrait dans la magistrature. en 1860 en qualité de juge suppléant près le tribunal de Versailles.

 

Nommé peu après substitut au tribunal d’Etampes puis ensuite aux tribunaux de Melun et de Versailles il recevait en 1869, comme procureur, la direction du parquet de Melun.

 

Le magistrat avait déjà marqué sa place, et ses dé­buts en Cour d’assises avaient été brillants. Le prési­dent, dans son rapport, l’appréciait avec une justesse de vues qui s’est confirmée plus tard :

« Monsieur Voisin, écrivait-il, mérite une mention toute particulière. Il réunit des qualités que l’on rencontre rarement dans la même personne. Il a un organe des plus sympathiques, une élocution facile, un heureux choix d’expressions, une grande vigueur d’expression, et de la mesure. Il sait allier au ton digne et calme qui convient à ses fonctions, une chaleur de bon aloi dans les affaires qui la comportent ».

 

En 1870, M. Voisin se rallia nettement au gouverne­ment de la Défense nationale. D’ailleurs, il était aussi courageux que calme et mesuré, et son poste offrait trop de dangers pour qu’il pensât un instant à l’aban­donner.

 

Il y resta pour écrire la plus belle page du livre de sa vie.

 

Les terribles événements de la guerre franco-alle­mande se précipitaient. La France était envahie jus­qu’à la Loire, et Melun, occupée par les Allemands, était tombée sous l’autorité tyrannique d’un préfet prussien.

 

Le procureur de la République ne quitta pas son poste ; il défendit la population contre toutes les exac­tions, et continua à administrer la justice au nom du gouvernement français. Le préfet, M. de Falkenstein, le somma de la rendre au nom du gouvernement alle­mand, et alla jusqu’à faire mettre en liberté par la force un détenu accusé d’espionnage au profit des envahisseurs. Monsieur Voisin se rendit à la préfecture et pro­testa avec une si violente énergie contre cette atteinte aux droits de la justice que le préfet le fit arrêter.

 

Le lendemain, un conseil de guerre ordonnait sa déportation au fond de la Prusse dans la forteresse de Wechselmunde, sur la mer Baltique.

Sa conduite avait laissé une trace si profonde que, plus tard, rendant compte des crimes et des douleurs de l’invasion, le préfet de Seine-et-Marne écrivait dans son rapport : « L’attitude de M. Voisin a été admira­ble pendant l’invasion ; fermeté calme et digne en face de l’ennemi ; sollicitude incessante et efficace pour nos soldats prisonniers et nos compatriotes injustement maltraités. Il sauva la vie des uns, obtint la liberté des autres et acquit une influence populaire qui porta ombrage au préfet allemand ».

 

Cette influence devint une énorme popularité, quand il partit pour l’Allemagne subir sa cruelle détention, et lorsque l’Assemblée nationale fut convoquée pour dis­cuter le traité de paix, les électeurs de Seine-et-Marne se souvinrent de leur courageux protecteur ; il fut élu par 25 000 voix, sans concurrent, et comme par accla­mation.

 

Le gouvernement demanda sa libération et M. Voisin rentra en France. Quand ce patriote ardent et courageux, déprimé physiquement par les privations d’une dure captivité, se présenta dans l’enceinte où sié­geait la France, le président Grévy se leva et prononça ces simples paroles : « Monsieur Voisin, qui arrive de captivité, entre dans la salle ». Toute l’Assemblée frémis­sante se leva et acclama l’homme que sa conduite héroïque avait désigné au choix d’une population reconnaissante.

 

Cette minute inoubliable effaça toutes les souffrances du passé. Elle est restée dans la vie de M. Voisin comme la radieuse lumière qui ne cessa d’inspirer et de guider son dévouement à la patrie.

 

A l’Assemblée nationale, M. Voisin se consacra surtout aux questions pénitentiaires et prit une large part à la confection des lois sur le régime des détenus. Il fut chargé avec M. d’Haussonville d’une vaste en­quête en France et à l’étranger sur les établissements pénitentiaires et recueillit dans ces études de précieux enseignements qu’il utilisa plus tard.

 

Inscrit d’abord au centre gauche, il se rapprocha du centre droit à la chute de M. Thiers.

 

Sa nature ne le portait pas aux extrêmes et ses sentiments religieux s’effrayaient parfois des aspirations du parti républicain avancé ; mais, trop bon Français pour oublier les malheurs de la patrie, il n’hésita pas à voter l’amendement Vallon, qui consacrait la République à une voix de majorité.

 

Le 10 février 1876, il accepta les fonctions de préfet de police que lui offrait M. Dufaure, et il les conserva sous le ministère Jules Simon.

 

Monsieur de Broglie l’y maintint encore après la dissolu­tion de sa Chambre en 1877, non pas qu’il fût vraiment désigné pour un poste de combat, mais parce que c’était un administrateur prudent, ayant su garder avec l’égalité d’humeur et le tact parfait qui le distin­guaient au suprême degré, une attitude réservée et impartiale, et s’étant toujours attaché uniquement à remplir sa mission essentielle : maintenir avec fermeté et sans violence l’ordre dans la rue et le respect de l’autorité.

 

Le triomphe des 363 aux élections du mois d’octobre 1877 ne pouvait néanmoins laisser à son poste le préfet de police du parti battu ; mais M. Dufaure, qui avait apprécié pendant son ministère la correction de son collaborateur, ne voulut pas priver le pays des ser­vices d’un fonctionnaire de cette valeur, et le nomma conseiller à la Cour de cassation.

 

Monsieur Voisin reprit avec joie ses occupations de magis­trat à la chambre des requêtes, à laquelle il resta attaché pendant trente années.

Il y accomplit avec sa simplicité habituelle sa lourde tâche de rapporteur, ne laissant dans l’ombre aucune des difficultés de la question à résoudre, déployant dans la discussion ses ressources étendues de juris­consulte éclairé, et apportant au délibéré, avec une autorité qui s’imposait sans effort, la solution nette et sûre.

 

Dans les affaires de l’enregistrement qui lui étaient spécialement confiées, il assurait énergiquement l’ap­plication stricte des textes de la loi, aussi soucieux des droits de l’Etat que des intérêts des contri­buables.

 

Quand survinrent les lois financières politiques qui atteignaient les congrégations, et rendaient au mouve­ment incessant de la fortune publique les biens de mainmorte, on eût pu craindre que cet esprit conciliant et modéré, ennemi des mesures radicales, ne fût porté par sa nature même à restreindre les conséquences juridiques des lois religieuses et sociales.

 

Il n’en fut rien. Et, je me plais, ici, à rendre à M. le conseiller Voisin, dont j’étais à ce moment le collabo­rateur à la chambre des requêtes, un témoignage per­sonnel qui va plus loin que l’éloge du magistrat ; car il éclaire d’une vive lumière l’admirable maison où s’établit sans partage le règne de la justice, où les passions s’inclinent devant le droit, et où les opinions personnelles, comme les sentiments les plus profonds du coeur, s’effacent devant la volonté du législateur pour assurer l’application de la loi, de toute la loi, avec ses plus extrêmes conséquences !

 

Monsieur Voisin appliqua la loi, qui pouvait parfois blesser ses sentiments intimes, sans faiblesse et sans arrière­-pensée, avec une rigueur juridique, que n’eussent pas toujours montrée, devant des situations intéres­santes, ceux-là même qui l’avaient votée.

 

L’homme pouvait penser différemment ; le magistrat jugeait.

 

Atteint par la limite d’âge, en 1907, M. Voisin fut nommé conseiller honoraire. Chevalier de la Légion d’honneur en 1870, il avait été promu officier en 1876. Il avait aussi recueilli dans ses diverses missions et dans ses fonctions administratives de nombreuses et hautes distinctions étrangères.

 

En restant à Paris après sa retraite, il ne chercha pas le repos, et continua à consacrer son activité puissante aux oeuvres nombreuses dans lesquelles sa place est marquée parmi les apôtres les plus illustres de la bienfaisance.

 

Président de la Société de protection des Engagés volontaires, l’oeuvre préférée qu’il avait fondée ; mem­bre du Conseil supérieur des Prisons ; vice-président du Comité de défense des enfants traduits en justice ; président de la Société générale des Prisons ; membre du Bureau central des Sociétés de patronage des Libé­rés ; président de la Société des Secours mutuels du quartier de la Monnaie ; président du Conseil de sur­veillance de l’Assistance publique ; président de la Société internationale pour l’étude des questions d’as­surance ; vice-président de l’Office central des Œuvres de bienfaisance ; président de la Ligue nationale con­tre l’alcoolisme, et d’autres oeuvres locales de préser­vation sociale, M. Voisin ne put suffire à sa lourde tâche qu’en allongeant les journées.

 

Chaque matin le trouvait au travail à cinq heures et les heures tardives de la nuit l’y retrouvaient encore sous la lampe familiale.

 

Le conseil de surveillance de l’Assistance publique où l’avait envoyé, en 1881, la confiance de ses collègues de la Cour de cassation, le choisit à l’unanimité, en 1886, pour diriger avec une remarquable compétence ses discussions et ses travaux, et il conserva la prési­dence jusqu’au moment où sa retraite mit fin au man­dat que la Cour de cassation lui renouvelait constam­ment depuis vingt-sept années.

 

Le vide que son départ fit dans le conseil fut tel que le ministre de l’Intérieur ne le combla qu’en l’y rappe­lant comme son représentant.

 

Le jour où la nouvelle de sa mort fut communiquée au conseil, la séance fut levée en signe de deuil ; mais, auparavant, notre collègue, M. Maillet, évoqua en quelques paroles éloquentes le rôle éminent de son prédécesseur, et le directeur de l’Assistance publique, monsieur Mesureur, rappela dans une allocution émue la douceur, l’aménité et la bonté avec laquelle le regretté président l’avait accueilli au sortir de la politique, et lui rendit un hommage touchant en le représentant comme le « directeur spirituel de l’Assistance publique qui ne se montra ménager ni de bons conseils ni d’in­terventions heureuses, ni surtout de cette régularité et de cette activité admirables qui avaient fait de lui le digne successeur des magistrats d’autrefois ».

 

En nous quittant, M. Voisin voulut nous rester atta­ché par un lien de collaboration directe, et il accepta de représenter la Cour de cassation au Bureau supé­rieur d’Assistance judiciaire, qu’il présida jusqu’à sa mort. C’était encore pour lui une occasion de faire le bien.

 

Enfin, sa grande notoriété et son autorité dans les questions d’économie sociale le signalèrent à l’Aca­démie des sciences morales et politiques, et, en 1906, cette assemblée l’appelait à l’honneur de siéger parmi les membres de l’Institut.

 

J’ai dit d’un mot en commençant le rôle familial de M. Voisin ; je me reprocherais de ne pas insister en terminant sur ce côté intime mais si caractéristique de sa belle existence.

 

Ce père de famille modèle, devenu l’aïeul vénéré, a vu croître à son ombre protectrice les rameaux suc­cessifs d’une lignée de quarante-neuf enfants et petits­-enfants, tous élevés dans les mêmes sentiments d’hon­neur et de probité. Sa joie était de les grouper dans des réunions familiales, qu’il présidait avec une douce fermeté, entouré de la tendre affection de ces jeunes générations.

 

Le jour où la Patrie fut en danger, sept petits-en­fants de M. Voisin partirent sur les champs de bataille ; cinq ont déjà versé leur sang pour la France, et l’un d’eux, le sous-lieutenant Louis Rivière, retourné au feu avant d’être guéri, a été tué glorieusement à l’endroit même où, deux mois avant, il avait été relevé griève­ment blessé.

 

A de telles émotions, l’homme courageux et ferme, qui avait traversé sans fléchir tant d’épreuves diverses, ne résista pas : ce dernier coup l’atteignit en plein coeur, et, bien qu’il continuât à travailler activement et à donner le meilleur de lui-même à ses oeuvres de bienfaisance, la vie s’écoula goutte à goutte par la cruelle morsure qui avait « fêlé le vase de cristal du poète ». Il s’éteignit doucement le 28 juillet 1915, sans agonie et sans douleur, resté debout jusqu’à la der­nière minute dans la pleine possession de ses facultés intellectuelles et dans l’accomplissement de ses de­voirs, regrettant seulement, après tant d’années où il n’avait cessé d’entretenir, dans son coeur, le souvenir du passé et l’espérance de l’avenir, de quitter la vie sans avoir vu se lever sur la ligne bleue des Vosges la resplendissante aurore de la grande journée de vic­toire.

 

Aucun de nous n’oubliera le magistrat qui a cons­tamment honoré notre Compagnie.

 

Aucun de ceux qui l’ont connu ne laissera perdre la mémoire du collègue charmant, dont les traits fins et l’accueil toujours ouvert révélaient sous une haute intelligence la cordialité, la douceur et la bienveil­lance.

 

Messieurs,

 

Aux temps passés où nous reprenions nos tra­vaux dans le calme de la paix, j’aurais terminé ma tâche ; mais, puis-je la considérer comme achevée, dans ces jours de deuil où l’éloge des morts que nous honorons évoque impérieusement l’image de la belle et vaillante jeunesse dont le sang coule sur le sol de la France ?

 

Parmi ces héros, nombreux sont ceux qui appar­tiennent à la magistrature. Ils sont partis avec la fière assurance de continuer simplement leur mission habi­tuelle, en défendant sous nos drapeaux comme sur leur siège la justice et le droit.

 

La Cour suprême salue avec respect ceux qui sont morts pour la Patrie ; elle constate avec orgueil que tous font noblement leur devoir et elle les remercie de maintenir glorieusement aux armées les traditions d’honneur de la grande famille judiciaire.

 

Notre barreau, avec lequel nous sommes unis dans l’affliction comme dans le travail, a vu l’un de ses doyens, brisé par la douleur, suivre dans la tombe le fils qu’il adorait. Son plus jeune membre, à peine entré dans l’Ordre avec l’éclat du talent et le charme d’une nature d’élite, a mérité cette citation : « Arrêté par des forces supérieures, s’est fait tuer sur place plutôt que de se rendre ».

 

Quant à nous, messieurs, que l’âge écarte de la lutte, nous offrons au sacrifice commun le plus précieux de nos biens. Plus encore que notre vie, celle de nos en­fants !

 

Déjà, plusieurs d’entre nous ont vu tomber sur les champs de bataille les êtres chers qui étaient la joie de leur foyer et l’espérance de leur vieillesse.

 

Leur noble fierté arrête sur nos lèvres la plainte inu­tile, et nous admirons en silence la leçon que donnent aux faibles leur force d’âme et leur résignation.

 

Il convenait que ce haut exemple partit de l’enceinte où règne la justice.

 

Nos fils, d’ailleurs, en allant à la mort, nous ont dicté notre devoir.

 

Soutenus par leur courage, attendons avec confiance l’arrêt souverain que la puissance des armes et la force du droit assurent à notre chère patrie ; et, quand nos drapeaux auront passé victorieux sous l’Arc de Triom­phe, nous irons porter des fleurs sur la tombe des enfants qui nous ont défendu de pleurer, et nous inscri­rons sur la pierre l’hommage du poète[1] :

 

« Mais, sous l’ardent soleil, ou sur la plaine noire,

Si, heurtant de leur cœur la gueule du canon,

Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom,

Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire ».

 

 


[1] Leconte de l’Isle.