Octobre 1908

 

 

Audience solennelle

de rentrée du 16 octobre 1908

 

Discours de monsieur Manuel, Achille Baudoin,

procureur général près la Cour de cassation

 

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Dilexit Rempublicam : veritatem coluit.

 

 

Monsieur le Premier président,

Messieurs,

 

 

Monsieur Jean-Pierre Manau,

 

Le 5 février dernier, nous rendions à Vernon les derniers honneurs à notre ancien Procureur général, M. le Premier président honoraire Manau. Pendant qu’au milieu d’une foule respectueuse et recueillie, nous accompagnions à sa dernière demeure sa dépouille mortelle, repassait devant nos yeux le tableau de cette longue vie vouée au culte de la liberté, au respect du droit et de la loi, à l’amour de la justice et de la vérité. A l’instant de la séparation suprême, notre pensée le ressaisissait tout entier, si je puis dire, et repassait avec lui tous ses combats, toutes ses épreuves, tous ses succès, et nous sentions monter à nos lèvres ces paroles de la dernière heure, qui, si elles n’ajoutent rien aux mérites d’une semblable existence, ont du moins en vue la mélancolique satisfaction d’un devoir de conscience, l’approbation des amis de celui qui n’est plus et le désir de rendre hommage à l’éternelle justice dont, il sentait le rayonnement en son âme. Mais les usages de la compagnie ne nous permettaient pas de céder à cette tentation. Nous avons du nous taire jusqu’à ce jour où il nous est enfin donné de rompre le silence et de rappeler en cette assemblée solennelle la vie du chef que nous avons perdu, de redire les titres qui l’ont porté jusqu’au sommet, la place qu’il a tenue parmi nous, les exemples qu’il a donnés et les regrets qu il nous laisse.

 

Monsieur Jean-Pierre Manau était né le 18 août 1822. C’était un enfant du peuple, et il était aussi fier de sa modeste origine que d’autres le sont de leurs nombreux ancêtres. Son grand-père était descendu jadis des montagnes de l’Ariège, la hotte de vitrier sur le dos. Son père tenait à Moissac boutique de mince apparence : c’était un homme de vaillant esprit, attaché au devoir, point riche à coup sûr, mais content de son sort, très jovial et réputé pour son esprit naturel et ses saillies qui sont restées légendaires dans le pays. Monsieur Manau avait pour lui une vénération profonde, et je l’ai maintes fois entendu exprimer une véritable peine de ce que la mort survenue trop tôt n’ait pas permis à ce brave homme de recevoir la récompense des lourds sacrifices qu’il n’a cessé de s’imposer pour ses enfants, par la satisfaction que lui eussent donnée les succès de la belle carrière de son fils preféré.

 

Monsieur Manau avait deux frères ; l’un, Joseph, dont l’existence a été intimement mêlée à la sienne ; l’autre, Octave, mort, aumônier du lycée de Montauban. Leur père ne recula devant aucun sacrifice pour leur assurer cette instruction supérieure sans laquelle, de nos jours, toutes les voies sont fermées en France.

 

Elevé au collège de sa ville natale, M. Manau s’y fit tout de suite remarquer par son intelligence, par l’éveil de son esprit, par la vivacité de ses réparties.

 

Avec une ardeur superbe, il se livrait corps et âme à l’étude de cette antiquité qu’il a toujours chérie, se nourissant du miel athénien et de la moelle romaine et puisant dans ce passé qui revivait pour lui l’amour de ce grand mot de République que faisaient vibrer dans chacune de leurs pages Cicéron, Lucain et Tacite, pour lequel il s’est dès lors enflammé d’une passion sans partage et qui est demeuré l’idéal de sa vie.

 

Monsieur Manau avait naturellement ces qualités séduisantes, à la conquète desquelles tant d’autres dépensent si souvent d’anxieux efforts. La sûreté de sa mémoire, la promptitude de son esprit, l’abondance de sa parole imagée et sonore lui firent décerner par ses maîtres toutes les récompenses scolaires et prédire par ses camarades, dont j’ai en mains les témoignages contemporains, la plus brillante carrière.

 

L’étudiant devait continuer les succès de l’écolier, et les prix de la faculté de droit de Toulouse, vinrent s’ajouter aux couronnes du lycée : ils lui permirent - précieuse ressource dans sa situation de fortune – de poursuivre gratuitement ses études jusqu’au doctorat, dont il subit les épreuves avec tant de distinction que ses professeurs, bons juges d’un talent si précoce, le poussèrent unanimement vers l’agrégation[1]. Il avait alors vingt deux ans.

 

Un tel but ne pouvait être atteint qu’à Paris. Monsieur Manau père n’hésita point à y envoyer le fils dont il était fier à si juste titre. Les mêmes succès, assurés par la même énergique volonté et par la même facilité, y attendaient le néophyte. Inscrit au stage, il débuta bientôt à la Conférence et put, sans excès, rêver du secrétariat, dont le titre était, à cette époque, par un essai unique du suffrage universel, conféré aux candidats par un vote de l’Ordre tout entier. Il l’enleva en 1847, sous le second bâtonnat de M. Baroche, et, parmi ses rivaux heureux comme lui, je vois briller M. Pinard, devenu, sous l’Empire, ministre de l’Intérieur ; Monsieur Bondurand, mort conseiller à la Cour d’appel de Paris ; M. Chaudé, l’auteur du Traité de médecine légale ; M. Daffry de la Monnaye, qui fait autorité en matière d’expropriation pour cause d’utilité publique ; notre ancien collègue, M. Connelly, et M. le garde des Sceaux Ferrouillat. De tels noms disent assez l’effort accompli et le mérite du succès.

 

Au moment où M. Manau prenait ainsi place aux premiers rangs du jeune barreau parisien, le calme semblait régner partout et aucun trône ne paraissait plus solide que celui de Louis-Philippe. Et pourtant, quelques mois à peine écoulés, sous la poussée des banquets réformistes qui, de toutes parts, se mettaient.à sonner le tocsin de l’opinion impatiente d’un trop long repos, cet établissement, d’apparence si solide, allait s’effondrer, laissant, une fois de plus, le champ libre à la Révolution. L’histoire nous a dit comment une pareille surprise devint possible : les germes de faiblesse et de corruption que ce régime recélait en lui ; l’aveuglement de Louis-Philippe vieilli et privé jusque dans sa famille de ses appuis naturels ; l’obstination de M. Guizot ; la résistance systématique du roi et de son Premier ministre aux réformes nécessaires ; l’abandon, par la garde nationale de la royauté, dont elle avait été jusque-là le plus ferme appui ; l’irrésolution succédant à l’imprévoyance ; les concessions tardivement faites et pourtant sur le point de réussir, quand la catastrophe encore inexpliquée du boulevard des Capucines vint tout à coup rallumer les fureurs de la guerre civile et imposer à la royauté agonisante l’abdication, la fuite et l’exil.

 

Monsieur Manau fut l’un des témoins de ce tragique épisode. « Quel souvenir, disait-il[2], pour ceux qui, comme moi, ont vu ces choses, que celui de la soirée du 23 février 1848 ! Monsieur Guizot venait de donner sa démission ; la réforme allait donc s’opérer toute seule. En ce moment, le peuple ne demandait rien de plus. Les barricades élevées la veille et dans la journée étaient abandonnées ; on tendait les mains à la troupe. Le peuple était vainqueur ; il ne songeait qu’à célébrer, sa victoire. Le soir, les boulevards, les places, les rues étaient remplies de bourgeois paisibles, de vieillards, de femmes et d’enfants venant jouir du doux spectacle que procure toujours aux plus braves, comme aux plus timides, la fin d’une guerre civile. Toutes les maisons étaient illuminées. A cet excès de joie allait pourtant succéder l’excès de la fureur. La foule, calme et heureuse, remplissait les boulevards, lorsqu’aux abords du ministère des Affaires étrangères occupé par M. Guizot, située alors à l’extrémité de la rue des Capucines et où stationnait un bataillon d’infanterie, un coup de feu tiré par une main inconnue, retentit. Je l’entends encore ! Le détachement, se croyant attaqué, faisait feu sur la foule. On relevait cinquante victimes. Les blessés étaient transportés dans les maisons voisines ; les morts, entassés sur un tombereau, et, ce char funèbre, entraîné par un peuple affolé dans les rues où l’insurrection venait de s’éteindre, y remplissait les coeurs d’effroi, de colère et du désir de la vengeance. C’était fini : le gouvernement ne pouvait plus être sauvé. Car le tombereau, qui portait à la lueur des torches ce tas de cadavres amoncelés dont les plaies découvertes répandaient sur le boulevard un sang qui fumait encore, c’était celui qui emportait la monarchie vers l’exil et Louis-Philippe vers la mort ».

 

Le lendemain, la République était proclamée. Elle répondait trop aux sentiments intimes de M. Manau pour qu’il ne l’accueillit pas avec une allégresse juvénile. Monsieur Ledru-Rolllin, qui avait appris à le connaître au Palais, et qui appréciait son âme pleine de feu et sa parole un peu fastueuse, alors en sa pleine valeur, l’appela, le 10 mars, à faire partie de son cabinet au ministère de l’Intérieur en qualité de secrétaire particulier[3] et il fut dès lors intimement mêlé, par cette collaboration quotidienne, à la politique des hommes du gouvernement provisoire.

 

ll n’est peut être pas d’époque, au cours de notre histoire, où la France ait témoigné une plus belle confiance en l’avenir, et montré plus d’optimisme. On vivait tous les rêves à la fois. Par ce peuple épris de liberté, enivré d’espérance, nourri des chimères des Saint-Simon et des Fourier, des Proudhon et des Lamennais, les réalités de la vie quotidienne étaient dédaignées : toutes les utopies de la veille paraissaient réalisables et le champ du possible semblait s’éloigner jusqu’aux horizons infinis. Quelle carrière ouverte aux illusions de la jeunesse !

 

Ledru-Rollin, à la fortune duquel M. Manau était dés lors attaché, semblait, a dit Lamartine, « le chef préparé et attendu par l’événement ». Capable de s’imposer à la foule par l’éclat de son éloquence tribunitienne, il était, ainsi que son entourage, constamment sur la brèche dans ces premières heures si pleines de trouble et de péril, où les masses populaires, frémissant encore des ardeurs de la bataille, assiégeaient le pouvoir naissant, où il fallait calmer les colères, dissiper les défiances, contenir les impatiences. Le gouvernement siêgeait en permanence et les décrets succédaient aux décrets, éternel honneur de ces hommes si fiers et si désintéressés qui, véritables apôtres de la liberté et de la fraternité, ont, en quelques jours, proclamé le droit de réunion et d’association, abrogé les lois de septembre, fondé le suffrage universel, devenu la pierre angulaire de nos institutions modernes, aboli l’exposition, souillure de nos codes, l’esclavage, déshonneur de nos colonies, et effacé de notre législation, au lendemain même de la victoire, la peine de mort en matière politique.

 

Malheureusement, dès la première heure, la division s’était établie entre les deux groupes disparates qui avaient ensemble renversé la monarchie de Juillet, les uns voulant s’en tenir à la révolution politique, les autres ne voyant en celle-ci qu’un moyen d’arriver à la révolution sociale et chacun se hâtant de prendre les mesures qu’ il jugeait les plus conformes au succès définitif de sa politique.

 

Celles qu’adopta Ledru-Rollin furent désastreuses pour son parti. Tour à tour violent dans ses paroles et faible dans ses actes, provocateur et indécis, il ne sut ni découvrir ni employer les hommes qui ussent pu assurer son triomphe, effraya, le pays par ses circulaires imprudentes, alors qu’il était indispensable de rassurer les intérêts inquiets, et manqua presque toujours de cette fermeté tranquille et résolue qui dirige les événements et s’impose au respect des hommes. Dès la premiere rencontre, il fut battu et, avec lui, la plupart de ceux qui suivaient sa bannière[4].

 

Les élections avaient été fixées au 9 avril, puis reportées au 23, sous la pression du parti démocratique, qui, après avoir poursuivi avec passion l’établissement du suffrage universel, le redoutait aussitôt, proclamé et ne songeait plus qu’à en retarder la première manifestation.

 

De tous côtés, d’innombrables candidats avaient surgi. Dans le département de Tarn-et-Garonne, il n ’y en avait pas moins de vingt-cinq pour six sièges : Monsieur Manau était du nombre. Porté par les démocrates de Moissac, il était peu connu dans les arrondissements de Castelsarrazin et de Montauban. Il fut combattu à outrance par les comités royalistes de toutes nuances qui, hier ennemis, mais alors coalisés par leurs craintes communes et s’appuyant sur le clergé, avaient conservé une influence considérable dans ce pays où les passions religieuses avaient gardé une grande force et où les républicains insuffisamment organisés étaient encore divisés entre eux.

 

Retenu à Paris par ses fonctions, M. Manau ne pouvait venir stimuler de sa personne le zèle de ses partisans : il était remplacé dans les réunions publiques par son frère Joseph, alors que les nécessités de la stratégie électorale eussent exigé, à, cette époque plus qu’à toute autre peut-être, la présence réelle du candidat[5]. La qualité de secrétaire de Ledru-Rollin était, en outre, exploitée contre lui avec une véritable frénésie, et devenait, aux mains de ses adversaires, qui, contre toute raison[6], le représentaient comme un communiste avéré, un épouvantail dans ce pays de propriété morcelée où chaque paysans a son champ et se battrait désespérément, aujourd’hui comme alors, pour la defense de son petit bien. Et si son titre lui valait la bienveillance au moins apparente du commissaire du gouvernement Sauriac[7], les événements faisaient de cet appui, à la veille même de l’élection, la pire des mauvaises chances. Ancien membre de la Société des Droits de l’homme, condamné à cinq ans d’emprisonnement par la Chambre des pairs le 9 janvier 1836, Xavier Sauriac n’avait cessé de se montrer, depuis son arrivée en Tarn-et-Garonne, d’une maladresse qui lui avait valu les plus fâcheuses aventures. Le 1er avril, il avait failli se faire jeter dans la Garonne par la population de La Magistère, exaspérée de la révocation intempestive de la municipalité qu’elle aimait. Le 9, des propos inconsidérés qu’il avait tenus et que venait de reproduire la presse locale avaient soulevé contre lui un second et plus dangereux orage. La garde nationale, appuyée par la foule, l’avait assiegé dans la préfecture et l’avait obligé à prendre la fuite. Il revenait le surlendemain, soutenu par une force imposante que le commissaire général de Toulouse avait mise à sa disposition. Mais il comprenait que sa reprise de possession ne pouvait qu’être ephémère et, dans l’impossibilité où il se trouvait de se faire obéir, il donnait sa démission[8].

Un dernier événement portait enfin le coup mortel à la candidature de M. Manau. Un déplorable conflit éclatait le 23 avril à Castelsarrazin. Toutes les communes votaient cette fois, vous le savez, au chef-lieu de canton. Les électeurs de Meauzac voulurent entrer avant leur tour dans la salle du scrutin : les gardiens de la porte s’y opposèrent à coups de baïonnettes. Un homme fut tué, un second mortellemeut frappé ; plusieurs furent grièvement blessés. Le 23, le nom de M. Manau figurait sur un nombre considérable de bulletins ; au ballottage du 27, il était rayé par la grande majorité qui, avec une justice dont je vous laisse juges, faisait remonter au ministre et à tous ceux qui l’approchaient la responsabilité de ce malheureux accident[9].

 

Si l’échec était complet il n’en restait pas moins fort honorable pour M. Manau. Les électeurs lui avaient, à la vérité, préféré des hommes tels que MM. de Malleville, Roux, Detours, Delbrel et Cazalès. Mais son nom était désormais connu de tout le département et tout semblait préparer pour lui une revanche prochaine[10].

 

Aussi ses visées d’avenir furent-elles modifiées et le portèrent tout naturellement vers cette voie qui s’ouvrait si largement devant lui. Et, lorsque la réaction qui suivit le 15 mai 1848 eut empêché sa nomination de substitut au Tribunal de la Seine que les journaux avaient déjà annoncée, il donna sa démission de secrétaire particulier du ministre auquel duquel son frère Joseph le remplaça[11] et vint se fixer au barreau, d’abord à Moissac, et bientôt après, à la sollicitation des hommes d’affaires du pays, à Montauban[12].

 

Du chef lieu, il étendit son activité à tout le département, allant de bourg en ville, de club en club, pérorant à perdre haleine, semant à pleines mains les idées, les espérances, les conseils parmi ces populations méridionales où la vie, répandue dans les places publiques, les rues, les carrefours, circule plus intense et plus rapide que dans nos régions du Nord, où la puissance permanente est la parole, et où les grands mots et les grands gestes ont une importance qu’ils n’ont pas ailleurs.

 

Monsieur Manau n’était point de ces hommes qui courtisent le succès et désertent le malheur ; il était resté fidèle à son ancien patron dont il soutint de toute son énergie la candidature à la présidence de la République, qu’il défendit en toute occasion contre les attaques enragées de ses ennemis et auquel, après l’échauffourée du Conservatoire des Arts et Métiers et l’exil qui en fut la suite, il ne craignit pas d’envoyer le 15 mars 1850, dans une vibrante improvisation et aux applaudissements de ses amis assemblés pour fêter à Moissac le passage de Théodore Bac et l’acquittement des accusés d’Albi, le souvenir d’un cœur reconnaissant et les vœux d’un patriote courageux et convaincu.

 

Chaque jour sa situation grandissait : il devenait de plus en plus dans le département le représentant attitré du parti républicain avancé. Ce qui semblait présager pour lui le triomphe ne devait pas, hélas ! tarder à devenir la source des plus dures épreuves et ces illusions décevantes étaient suivies d’un réveil aussi brusque que terrible.

 

Je ne saurais, dans cette notice, accorder aux événements, même les plus importants, la place qu’ils méritent. Qui pourrait, d’ailleurs, avoir oublié les péripéties du drame, qui après l’élection de Louis-Napoléon à la présidence de la République, mit aux prises la Montagne et la droite unie au prince, puis après la désorganisation de la première, le pouvoir exécutif et la majorité conservatrice ; le président cheminant dès lors hardiment vers son but, se créant peu à peu, grâce à la maladresse de ses adversaires, un parti personnel, caressant l’armée, se donnant comme le défenseur de l’Ordre, comme le sauveur de la chose publique, compromettant la coalition monarchique en l’amenant à rejeter sa proposition de rétablissement du suffrage universel, que la loi du 31 mai 1849 avait mutilé et qui devenait entre ses mains le plus dangereux instrument de popularité, et finissant, le 2 décembre 1851, par violer la constitution qu’il avait juré de respecter, par renverser la République à laquelle il devait patrie, fortune, honneur et pouvoir, et par s’emparer de la dictature qui lui permettait de briser toutes les résistances surprises, sans points de ralliement, sans moyens de communication, sans chefs et sans armes.

 

La nouvelle des événements de Paris produisit à Montauban une grande effervescence dans le parti démocratique. Le club, qui avait été fermé depuis plusieurs mois par ordre de l’autorité, fut assitôt rouvert. Des discours menaçants y furent tenus : on voulait courir aux armes, s’emparer de la mairie, de la préfecture, faire appel aux campagnes voisines.

 

Monsieur Manau, qu’on parlait déjà de nommer préfet, s’opposa de toutes ses forces à ces projets dont il sentait la vanité et s’efforça de calmer l’exaltation des esprits. A son instigation, une commission de six membres fut chargée de se rendre aupres des autorités pour connaître leurs intentions et arrêter les mesures à prendre. Ce fut lui qui, à la mairie, à la préfecture, porta la parole. Rappelant qu’aux termes de l’article 68 de la Constitution, le Président de la République s’était rendu « coupable de haute trahison, qu’il était par ce seul fait déchu de ses fonctions, et que les citoyens étaient tenus de lui refuser obéissance », il offrait le concours de ses amis et demandait l’organisation de la garde nationale pour assurer la défense de la Constitution. Repoussé une première fois, il ne se décourageait pas : au nom de tous les citoyens, au nom de l’humanité, il revenait supplier le maire de permettre tout au moins que quelques-uns d’entre eux fussent admis à concourir avec le conseil municipal aux mesures de l’administration et à connaître les dépêches ajoutant que, par ce moyen, il espérait apaiser une irritation sans cesse grandissante. Le maire finissait par se rendre à ses instances et, grâce à leurs efforts combinés, l’ordre n’était pas troublé. Le lendemain, le club était fermé et quelques récalcitrants étaient arrêtés. Si des menaces étaient alors proférées, M. Manau n’y était pour rien : il plaidait à cette heure et toute la journée à la barre du tribunal de Montauban.

 

C’est pourtant à raison de ces seuls faits, sur lesquels aucune contestation ne peut-être élevée en face de tous les témoignages recueillis dans l’information prescrite sur évocation par la cour d’appel de Toulouse[13], que M. Manau dut être incarcéré et que, le 8 février suivant, la commission mixte de Tarn-et-Garonne, composée du préfet Dufay de Laussaguet, du général Bourgade et du procureur de la République Augustin Gairal, prononçait son éloignement du territoire[14].

 

Etait-il donc coupable, messieurs, et l’honneur n’était-il pas avec lui quand il refusait au nom des droits de la nation de s’incliner devant le coup d’Etat ? Un honnête homme et un bon citoyen ne doivent pas accepter sans protestation une telle violation de la Constitution. On a beau leur dire que les arrêts du destin condamnent à périr le gouvernement qu’ils préfèrent et que la nation s’est librement donné ; ils font bien de ne le croire que quand l’irréparable est définitivement accompli et il est des erreurs et des illusions qui valent mieux qu’une résignation trop facile. C’est ce que Lucain fit dire à Caton dans ces vers admirables qui semblent exprimer les sentiments de tous ceux qui, sans se dissimuler le triste état de la République, s’obstinaient jusqu’à la fin à la défendre  : « Comme un père qui vient de perdre son enfant se plaît à conduire ses funérailles, allume de ses mains le bûcher funèbre, ne le quitte qu’à regret et le plus tard qu’il peut, ainsi, Rome, je ne t’abandonnerai pas avant de t’avoir tenue morte entre mes bras. Je suivrai jusaqu’au bout ton nom seul, ô Liberté, même quand tu ne seras plus qu’une ombre vaine[15] ».

 

Tel fut le crime de M. Manau et tel est l’homme qui « dans l’intérêt de la sécurité sociale et de la paix pulblique », fut expulsé du territoire français. Tout a été dit, messieurs, sur les commissions mixtes. Si leur établissement a été conforme à la légalité résultant du coup d’Etat[16], il n’est du moins au pouvoir de personne de les soustraire au jugement de la conscience publique et de l’histoire qui les ont irrévocablement flétries. Sans droit autre que celui de la force, elles ont arraché des milliers de citoyens à leurs foyers, à leur patrie. Par une proscription plus savante que celles qui les avaient précédées, elles ont inventé des peines : elles ont été la justice par commissaires, la plus odieuse de toutes les institutions, et elles ont trouvé le moyen d’en aggraver encore le caractère en empêchant les accusés de se défendre, la lumière de se produire, en prononçant des condamnations en dehors de toutes les gagaranties légales, à huis clos, sans témoins, sans débats, sans avocats, sans appel, et, par conséquent, sans justice[17].

 

Blessé de la bataille politique qui l’enlevait aux siens, M. Manau se retira tout d’abord à Bruxelles, où vint bientôt le rejoindre son frère Joseph, que la commission mixte avait interné à Angoulême, mais qui, n’y pouvant vivre faute d’occupations, avait préféré l’exil à l’inanition[18]. Ils furent loin d’y trouver la délivrance et la paix sur lesquelles ils comptaient après l’orage. La Belgique était bien une terre de liberté. Mais le gouvernement royal et les deux grands partis qui se disputaient le pouvoir redoutaient également leur puissant voisin, dont ils craignaient les visées annexionnistes et dont ils voulaient à tout prix se concilier la bienveillance, et la contagion des principes de tous ces proscrits qu’on leur donnait comme des hommes de désordre, de pillage et de sang. Sous cette double impression, ils soumirent les réfugiés à un véritable régime de forçats libérés. Tous furent placés sous la surveilance de la police : il durent déposer leurs passeports, leurs papiers, justifier sous peine d’expulsion de leurs moyens d’existence, obtenir une autorisation de résider difficilement accordée. De ceux qui parvinrent à se la faire délivrer à la suite d’un triage qui n’en rejeta pas moins de cinq à six mille en quelques semaines, nul n’avait le droit de s’absenter de la localité où il était relégué sans la permission de l’autorité municipale : il leur était interdit de rien dire, de rien faire, de rien publier qui pût porter ombrage soit au gouvernement royal, soit à l’Empereur, et il fut même d’abord défendu aux avocats, aux professeurs, aux médecins d’exercer leurs professions. C’est ainsi que, tandis qu’une heureuse et rare exception tolérait les conférences que M. Deschanel avait commencées au Cercle artistique et littéraire et les cours faits à Bruxelles et à Anvers par M. Madier de Montjau, les leçons que M. Challemel-Lacour, Laussédat et 1 et Versigny se proposaient de donner aux Galeries Saint-Hubert furent interdites par le gouvernement qui affectait d’y voir « une tendance à constituer un enseignement en dehors de l’Etat », qui cédait en réalité à la pression de Napoléon III.

 

Cette attitude prudente du gouvernement belge froissait bien des susceptibilités dans le pays, et celles-ci se manifestaient par un accueil des plus bienveillants pour les réfugiés qu’une communauté d’idées remontant à la Restauration et à la Monarchie de juillet rapprochait des groupes libéraux. Nombre de proscrits furent reçus, employés par les particuliers qui cherchaient à les soustraire aux tracasseries de la police. C’est ainsi que M. Manau parvint à donner quelques répétitions et même, à la fin de sa première année de séjour, à se faire accepter comme professeur de philosophie dans une institution privée. Mais la vie n’en restait pas moins si difficile, pour lui qu’il se décida à s’éloigner[19] et à aller demander à l’Angleterre un asile plus dégagé de toute influence extérieure.

 

Là encore, son espérance fut trompée, et il retrouva à Londres le même contraste dans l’attitude du gouvernement et de la population qu’en Belgique. Au début, tous avaient été d’accord pour flétrir le coup d’État et la dictature. Mais la question d’Orient et la guerre de Crimée allaient réconcilier le gouvernement anglais et Napoléon, et si le ton de la presse officielle française, si la demande plusieurs fois réitérée de restreindre le droit d’asile, ce privilège dont l’Angleterre est si fière, soulevèrent à diverses reprises l’amour-propre national anglais, les coquetteries réglées de lord Palmerston avec les Tuileries n’en jetaient pas moins un profond émoi parmi les exilés, pour qui le débat était à vrai dire une question de vie ou de mort. Malgré les sympathies de la masse, leur vie était particulièrement dure et leur ignorance à peu près générale et presque complète de la langue leur rendait encore plus difficile la recherche des moyens d’existence. Si l’on joint à toutes ces misères les divergences doctrinales qui les divisaient entre eux, l’esprit de suspicion qui les torturait et qu’irritait encore la consolidation progressive de l’Empire décidément accepté par l’Europe, après l’avoir été par le pays, on comprendra toutes les tristesses de cet exil, où chaque jour apportait, avec lui un déboire nouveau et venait accroître les longs ennuis de l’isolement, les colères dévorées en silence, la détresse permanente et l’obsession d’une pensée unique constamment tournée vers cette terre maternelle peuplée des souvenirs familiers et d’où les vieux parents tendaient les bras aux fils absents et regrettés[20].

 

Trois années avaient déjà passé au milieu de ces privations et de ces douleurs, quand M. Manau père, âgé, souffrant, succombant sous le poids du chagrin et voulant régler avant de mourir ses intérêts de famille, supplia le ministre de l’Intérieur de permettre à ses fils de rentrer au moins provisoirement à Moissac. Malgré l’opposition du sous-préfet, qui avait sans doute oublié l’appui que M. Manau lui avait prêté en mars 1848 auprès de Ledru-Rollin pour le faire maintenir en fonctions, le ministre accorda, le 6 juillet 1855, l’autorisation demandée. Les exilés rentrèrent dans leur ville natale le 4 août. Ai-je besoin de dire que, leur conduite, leurs relations, jusqu’à leurs visites de famille, furent étroitement surveillées avec un zèle que le préfet lui-même, dut, à diverses reprises, réfréner[21].

 

Monsieur Manau avait cru pouvoir reprendre tout de suite sa place au barreau de Montauban. En reparaissant le 3 novembre dans ce Palais, d’où l’avait arraché la mesure violente de 1852, il osa dire qu’il « était heureux de se retrouver dans le sanctuaire de la justice, la justice ! cette grande et sainte chose que les victimes de l’arbitraire invoquent sans cesse, qu’elles attendent trop longtemps, mais qui arrive enfin ». Le préfet, M. Le Provost de Launay[22], en fit aussitôt l’objet d’un rapport au ministre. Signalant ce nouveau crime, et l’influence funeste qu’il reprochait à M. Manau d’exercer sur le Tribunal, il insistait sur le danger que le séjour des deux proscrits dans le département, faisait courir à la sûreté générale et demandait l’autorisation de les mettre en demeure de quitter de nouveau la France, s’ils ne consentaient à régulariser leur situation par une demande personnelle de séjour adressée au gouvernement[23].

 

Monsieur Manau s’était jadis refusé à toute démarche de ce genre[24]. Mais les circonstances avaient singulièrement changé depuis lors. La France s’était inclinée sous la violence qui lui avait été faite ; les puissances étrangères avaient reconnu le nouveau régime sur lequel la guerre de Crimée jetait en ce moment même un rayon de gloire. Les expulsés devaient-ils persister dans l’attitude irréconcilliable qui leur fermait définitivement les portes de la patrie ? Victor Hugo le pensait : « Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, disait-il, je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté quand elle rentrera, je rentrerai ». Et il a tenu parole. Mais on lui répondait que, si l’auteur des Châtiments pouvait agir de loin, ceux qui n’avaient pas en privilège le même génie devaient se rapprocher de leur pays. C’était, malgré les nobles protestations de Louis Blanc, d’Edgar Quinet, de Charras, de Schoelcher[25], la tendance générale. Ledru-Rollin lui-même engageait ses amis à reprendre le plus tôt qu’ils le pourraient la route de la France[26]. C’était aussi l’avis de M. Carnot[27].

 

Monsieur Manau suivit ces conseils. Affranchi d’abord provisoirement le 20 janvier 1856 de la mesure de sûreté publique à laquelle il était soumis, il en fut définitivement relevé le 11 décembre suivant, et put croire qu’il était désormais rentré dans la plénitude de sa liberté et de ses droits. Il n’en était rien. Il demeurait soumis à une surveillance qui, pour être occulte et soigneusement, dissimulée, n’en était pas moins fort active. Chacune de ses démarches était relevée, commentée, travestie dans des rapports tendancieux[28], et c’est ainsi qu’au moment même où il était plongé dans la douleur que lui causait la mort de son père, décédé le 7 juillet 1857, il était l’objet d’une enquête prescrite par le préfet de police inquiet des témoinnages d’estime qui lui étaient prodigués et dans lesquels M. Collet-Meygret affectait contre toute raison de voir une intrigue politique[29].

 

Fort de sa conscience qui ne lui reprochait rien, gardant la plus extrême réserve, M. Manau se cantonnait exclusivement dans l’exercice de sa profession où il retrouvait, grâce à un travail acharné, une clientèle fidèle et des ressources qui lui permettaient, à défaut de tout patrimoine d’élever ses jeunes enfants et de réparer les brèches de l’exil, quand pour la seconde fois, la tempête fondit sur lui et qu’une persécution nouvelle, pire encore que la première par ses résultats, vint semer autour de lui la terreur et la mort.

 

Le 14 janvier 1858, l’atttentat d’Orsini et de ses complices avait jeté l’épouvante aux Tuileries. Quatre Italiens l’avaient perpétré sans qu’aucun indice eût dénoncé la moindre participation française. Le gouvernement impérial. n’en prit pas moins prétexte pour proscrire de nouveau les proscrits de décembre qui n’y étaient pour rien et pour reprendre contre eux, dans toute son âpreté, la politique du Coup d’Etat. La loi de sûreté générale renouvela dans ses pires excès la loi maudite des suspects, méconnut tous les principes essentiels de notre législation, confondit tous les pouvoirs et livra, par passion et par peur, à l’arbitraire le plus effréné une multitude de citoyens innocents.

 

« La loi était monstrueuse, l’exécution fut pire encore », nous dit Henri Martin[30]. Elle fut confiée au général Espinasse, celui-là même qui, dans la nuit du 2 décembre, avait envahi le Palais-Bourbon et qui, depuis, avait, dans un rapport fameux, protesté contre toute mesure de clémence. Appelé au « ministère de l’Intérieur et de la Sûreté générale », il notifia, son, avènement par une circulaire qui ne démentait pas ces souvenirs. « ...Aujourd’hui encore, disait-il, c’est aux bons à se rassurer, aux méchants seuls à trembler... Par là s’explique le « choix que l’Empereur a fait de moi ». « Quoique les conséquences d’une entreprise, insurrectionnelle ne soient pas à redouter dans votre département, écrivait-il encore aux préfets le 23 février 1858, il faut là aussi frapper par une terreur salutaire les fauteurs de désordre. En conséquence, vous voudrez bien faire arrêter les hommes les plus dangereux de votre département. Leur nombre ne devra pas dépasser quatre et si vous jugez à propos de le réduire, vous aurez à m’en indiquer les motifs. Ces individus devront être exclusivement choisis parmi ceux qui, condamnés depuis 1848 pour société secrète ou frappés par les décisiors des commissions mixtes en 1851, ont été grâciés ou libérés et ont cependant persisté dans leurs coupables manœuvres ».

 

Cette dépêche arriva à Montauban le 24 février. En l’absence du préfet, qui était en congé, le secrétaire général s’empressa d’obéir, et, tandis que le sous-préfet de Castelsarrazin, stupéfait de telles instructions dans un département où le calme le plus absolu n’avait cessé de régner, se croyait le jouet d’une mystification[31], M. Chaudruc de Crozannes dressait lui-même, sur le refus du procureur impérial de l’aider dans cette besogne, la liste des victimes : il y inscrivait en tête le nom de M. Manau. Rendons, Messieurs, au chef du Parquet de Montauban, M. Désarnauts, l’hommage de dire qu’il protesta de toutes ses forces contre l’iniquité d’une telle résolution, qu’il défendit avec fermeté l’avocat qu’il voyait tous les jours à la barre et qu’il savait uniquement attaché aux devoirs de se profession et aux soins de sa famille et qu’il déclara hautement qu’il ne négligerait rien pour conjurer les suites de la mesure annoncée. Il a tenu sa promesse, et c’est assurément le rapport qu’il a eu le courage d’écrire qui a le plus contribué à empêcher l’exécution complète de la décision... qui n’en fut pas moins prise.

 

Le 25 février, à cinq heures du matin, M. Manau, qui avait passé la nuit a préparer une affaire importante qu’il devait plaider le jour même, fut arrêté au milieu des larmes de sa femme, des cris et des supplications de ses enfants réveillés en sursaut par l’invasion de la police. Il était incarcéré à la prison de Montauban où venaient bientôt le rejoindre son frère Joseph, le vétérinaire de Castelsarrazin, Bayrou, et un menuisier de Montauban, Mercadier[32].

 

Contre ces quatre hommes, il n’était relevé aucun autre grief que celui d’avoir été frappés en 1852 : la commission mixte, restaurée pour la circonstance, le déclarait hautement, constatait leur conduite irréprochable, et concluait, le 10 mars, à leur mise en liberté immédiate[33]. Le 15, le général Espinasse passait outre ; il ordonnait leur internement en Algérie[34], et, le jour même préparait I’exécution de la sentence[35].

 

La mesure ainsi prise pouvait-elle être conjurée ? Personne ne le pensait. Mais que ne peut l’amour d’une femme ! Dès le 18 mars, Mme Manau quittait le lit où, depuis plus d’un mois, la clouait la plus douloureuse maladie : elle portait à la prison et remettait aux bras de son mari leur jeune fils atteint d’une fièvre cérébrale, et, sans souci du danger redoutable auquel elle s’exposait dans son état de santé, elle courait à Paris, frappant à toutes les portes, assiégeant toutes les antichambres, tous les ministères, le cabinet de l’Empereur même, et finissait, grâce à ses supplications et à l’appui de M. Désarnauts, par arracher la grâce de son mari, à laquelle venait s’ajouter celle de Bayrou. Un télégramme en transmettait la nouvelle à Montauban. Il était temps. La voiture cellulaire, qui devait transporter les condamnés au port d’embarquement était à la porte même de la prison lorsque la dépêche arriva. Elle n’emmena, avec les condamnés du Tarn, que Mercadier et Joseph Manau, qui, lors de la notification de l’arrêté d’internement, n’avait pu contenir son indignation et dut à ce fait d’être interné deux ans à Tlemcen et d’en revenir à jamais ruiné[36].

 

Monsieur Manau fut, le jour même, rendu aux siens. Mais, que de misères accumulées autour de lui ! Il avait été détenu plus d’un mois, soumis aux plus âtroces tortures morales, placé par la maladie, qui l’avait terrassé, à deux doigts de la mort. Sa fille, en apercevant la voiture cellulaire qui devait emporter son père et son oncle, sans qu’on lui eût même permis de les embrasser, avait été frappée d’une congestion dont les soins les plus intelligents et les plus dévoués n’ont jamais pu la guérir et qui l’a estropiée pour toute sa vie. La santé de Mme Manau ne se relevait pas davantage du coup terrible qu’elle avait reçu et sous lequel elle finissait par succomber après d’intolérables souffrances. Un mois plus tard, Mme Manau mère, brisée par le chagrin, la suivait au tombeau[37]. Qui ne partagerait, Messieurs, les sentiments que de tels événements ont laissé dans le coeur de celui qui en fut la victime ?

 

Quoi qu’il n’ait rencontré de la part de tous autour de lui que pitié et sympathie, quoique ses confrères aient, dès l’année suivante, tenu à lui donner le temoignage de leur estime en l’appelant à l’honneur du bâtonnat, le séjour de Montauban lui devint, après toutes ces épreuves, intolérable. Il quitta cette ville pour se fixer à Toulouse, où un champ plus vaste offert à son activité lui permettrait d’espérer quelque allégement a sa peine.

 

II avait quarante et un ans : c’est l’âge où se sont apaisées les premières ardeurs de la jeunesse qui font place désormais à la forte expérience des jours écoulés : l’intelligence s’épanouit alors dans toute sa force et, définitivement formé, le talent frappe tout ce qu’il touche d’une empreinte durable. Monsieur Manau se fit tout de suite, remarquer à côté des avocats les plus renommés du grand barreau où il était inscrit. Qui ne se souvient du beau talent dont il fit preuve en mai 1866 dans l’affaire Aspe, en mars 1869 dans celle de l’ « ogresse de Montauban » ?

 

Dans la première, où toutes les charges réunies semblaient rendre la lutte impossible, il obéissait à l’appel de la justice qui, d’offïce, lui avait confié la défense de l’accusé, et, par ses accents pleins d’une pathétique éloquence, par l’habileté avec laquelle il parvenait à faire naître le doute la où l’évidence, paraissait avant lui déborder de toutes parts, il arrachait des mains du redoutable Procureur général, M. Léo Dupré, la tête de son client[38].

 

Dans la seconde, il se présentait, à la barre aux côtés des maîtres les plus réputés de la région, messieurs de Saint-Gresse, Piou, Detours, Vigier, Sémezier. Tout à coup, se détachant du groupe avec une hardiesse et une vigueur dont le temps n’ont pas effacé le relief, il s’emparait de la cause : dans cet effroyable amas de crimes qui faisait reculer la nature humaine, c’est au nom de l’humanité même qu’il faisait appel au coeur du jury. A sa voix se dressaient suppliants, les mains jointes et tendues, les joues ruisselantes de larmes, la voix étranglée par les sanglots six petits êtres demandant pitié pour leurs mères. L’effet fut inénarrable. Le public se levait en proie à la plus profonde émotion : personne ne voulait plus croire que ces misérables mères eussent assassiné de petits enfants. Les magistrats se regardaient stupéfaits : les jurés pleuraient, et, quelques minutes après, ils acquittaient la cliente de M. Manau et accordaient aux autres des circonstances atténuantes auxquelles, avant sa plaidoirie, personne n’eut même osé songer[39].

 

Il est, paraît-il, bien difficile de se déshabituer jamais de la politique, lorsqu’on y a goûté : même quand elle ne contente pas tout à fait une âme, elle la désenchante du reste et la vie paraît vide à celui qui ne l’a plus pour la remplir. Malgré toutes les souffrances qu’elle lui avait values, M. Manau y reprit pied en plaidant pour les journaux et lois hommes du parti républicain dans ces innombrables procès politiques que le gouvernement, troublé dans la paix de son omnipotence par d’importunes revendications, multipliait pour la défendre, sans comprendre qu’il en précipitait le déclin[40]. Trempé par l’adversité, consacré par l’exil, affermi par l’amitié fidèlement gardée aux compagnons de luttes et d’épreuves, M. Manau se donnait de toute son âme, en soldat d’avant garde, à ces défenses qui soulageaient la conscience publique forcée, depuis si longtemps de se taire et humiliée de son silence. C’était ce que Cicéron appelait spirituellement « les morsures de la liberté qui ne déchirent jamais mieux que lorsqu’on l’a quelque temps muselée[41] ».

 

Le Palais cessa du reste bientôt d’être sa seule arène. Nulle ville n’est moins asservie aux instincts brutaux que Toulouse, mais nulle ne manifeste non plus ses opinions avec plus de véhémence. Aux élections de 1865, elle avait nommé un conseil municipal tout à son image, modéré mais quelque peu frondeur et partisan des « libertés nécessaires ». L’Empire redoutait par-dessus tout ces gens d’esprit à qui leur modestie même ne pouvait manquer de gagner des partisans ; il s’empressa de suspendre le conseil et de le remplacer par une commission municipale contre laquelle s’unirent aussitôt et tout naturellement tous les efforts de l’opposition. Le Progrès libéral, l’Emancipation, rétablis dès la promulgation de la loi de 1868, menèrent ardemment la bataille ; le procès Baudin, marqué sur place par la retentissante démission du baron Séguier, cimenta l’union. Et si les coalisés furent battus aux élections législatives de 1869, ils prirent leur revanche en octobre de la même année, en faisant entrer au conseil municipal les candidats de l’Emancipation, et parmi eux, M. Manau. En vain, l’élection de celui-ci fut-elle attaquée par le préfet : le conseil de préfecture la valida le 15 novembre et M. Manau prit place parmi les mandataires de la cité[42].

 

L’oeuvre à faire était considérable. La commission municipale avait, au mépris des voeux de la population, entrepris toutes les grandes affaires que celle-ci condamnait, mais que voulait le gouvernement, engagé de lourdes expropriations pour l’établissement de grandes rues devant rivaliser avec celles de la capitale, sans tenir compte des ressources du budget local, appliqué le même système d’administration au régime des eaux en commençant l’exécution d’un projet qui menaçait d’entraîner une perte considérable. Elle se retirait, ayant épuisé toutes les ressources, engagé pour un long temps les centimes additionnels et laissé un déficit de plusieurs millions.

 

Grâce à la sagesse et à l’habileté des nouveaux élus, le mal fut enrayé, réparé autant qu’il était possible[43], si bien que, lorsque, l’année suivante, de nouvelles élections eurent lieu en août 1870, le conseil municipal de 1869 fut réélu â une grande majorité.

 

Le scrutin fut, il est vrai, annulé le 3 septembre. Mais l’heure des désastres avait sonné. L’Empire glissait dans le sang de nos armées que son indicible aveuglement avait menées, malgré leur héroïsme, à la défaite : il s’effondrait sous le poids de ses fautes, et la Révolution s’accomplissait toute seule, sans lutte, sans violence, sans résistance.

 

C’est, on l’a dit éloquemment[44], que « notre peuple pardonne tout à la gloire, témoin Louis XIV et Napoléon Ier, mais ne pardonne jamais à celui qui les a conduits à l’abaissement et à la honte ».

 

Réunis dans les bureaux de l’Emancipation, les élus du mois d’août, forts de l’assentiment du peuple, résolurent de ne pas tenir compte de la décision du 3 septembre. Ramassant à terre, le pouvoir gisant, ils remirent l’administration du département et celle de la ville à deux commissions prises dans leur sein, présidées, l’une par M. Manau, l’autre par M. Gatien-Arnoult, et leur donnèrent pour tâche, au milieu de la crise la plus terrible qui puisse jamais assaillir un pays, d’organiser la défense et de maintenir l’ordre dans la région[45].

 

La nomination de M. Armand Duportal comme préfet de la Haute-Garonne relevait bientôt M. Manau du poste d’honneur auquel l’avait appelé la confiance de ses concitoyens et qu’il avait su remplir de façon à mériter les félicitations de Gambetta. Sur son refus d’accepter le parquet général de Grenoble, il était alors nommé premier avocat général[46], et, peu après, procureur général près la Cour d’appel de Toulouse, lorsque M. de Saint-Gresse remplaçait à la première présidence M. Piou, admis à faire valoir ses droits à la retraite[47]. C’était, a dit M. de Saint-Gresse, en installant M. Manau, « l’avènement du droit violé dans sa personne, une protestation solennelle contre les excès du 2 décembre... qui, par deux fois, avaient brisé pour lui la pierre du foyer domestique[48] ».

 

Monsieur Manau se faisait une très haute et très juste idée des grandes fonctions auxquelles il était ainsi appelé. Elles imposent, il le savait, l’abnégation, n’admettent que la passion du juste, commandent un dévouement sans réserve à la chose publique et veulent, dans l’exercice des redoutables pouvoirs qu’elles confèrent, la modération, la fermeté, l’impartialité, l’indépendance. Victime de l’arbitraire, M. Manau avait appris à le détester ; nul n’était plus que lui résolu à ne rien ménager pour assurer, sans acception de partis, le respect de tous les droits et de toutes les libertés, pour réprimer toutes les agitations, d’où qu’elles vinssent et pour punir tous les excès[49]. Il a su rester fidèle à son programme, et bientôt après, lorsque la guerre civile vint ajouter ses horreurs à celles de la guerre étrangère, comme si la coupe déjà vidée n’était pas assez amère, il eut le courage et l’honneur de défendre, au péril de ses jours mêmes, l’ordre si cruellement blessé et la république en danger.

 

Je ne saurais avoir la prétention d’écrire ici l’histoire de la Commune de Toulouse : elle a été mise en pleine lumière par les débats auxquels on donné lieu devant, la Cour d’assises des Basses-Pyrénées[50] les troubles qui se sont produits en, mars 1871 dans la capitale du Languedoc. Qu’il me suffise de rappeler que M. Manau n’eut au milieu des angoisses de cette semaine redoutable qu’une pensée : maintenir la paix publique et empêcher l’effusion du sang. On lui a reproché, ainsi qu’à M. de Saint-Gresse et à tous ceux qui ont uni leurs efforts aux leurs pour cette oeuvre de suprême humanité, des temporisations qui ont retardé une attaque dangereuse jusqu’au moment où elle est devenue possible et nécessaire. Il fallait, a-t-on dit user d’énergie dès la première heure, emprisonner les chefs, fusiller les rebelles, étouffer la révolte dans l’oeuf. La critique est aisée à ceux qui oublient l’état des choses au moment dont ils parlent : l’insuffisance absolue de la force régulière, la police livrée aux mains de M. Duportal, la défection de ce préfet qui, après avoir protesté de son dévouement au gouvernement, faisait proclamer lui-même la Commune, appuyé sur la garde nationale presque tout entière, les efforts infructueux tentés auprès des officiers de cette force publique, les hésitations trop légitimes du commandement militaire, les pourparlers rendus dès lors indispensables pour permettre au nouveau préfet M. de Kératry, d’arriver et d’amener avec lui les renforts rassemblés à Agen. Et puis ! déchaîner la guerre civile ! A-t-on pesé les responsabilités écrasantes d’une résolution pareille, sondé l’horreur de ces luttes fraticides qui mettent aux prises ceux que devrait à jamais unir l’amour de la mère commune, la patrie ? Et n’est-ce pas le devoir impérieux de tout bon citoyen de retarder, tant qu’une lueur d’espoir peut encore briller, cette dernière et détestable extrémité[51].

 

C’était là, messieurs, le sentiment profond qui animait M. Manau et le soutenait dans les efforts qu’il fit pour empêcher l’effusion du sang, et il n’y est parvenu qu’au prix d’un des élans les plus généreux et les plus émouvants auxquels il soit donné à un homme de céder.

 

M. de Kératry était arrivé le 26 mars à Toulouse. Duportal et les siens s’étaient barricadés dans le Capitole ; l’attaque et la résistance étaient également décidées et les derniers préparatifs faits de part et d’autre. Tandis que le général Zentz, avec quelques mobilisés et deux pièces de canon, garde les ponts donnant sur le faubourg Saint-Cyprien, le plus exalté de la ville, le général de Nansouty, qu’accompagnent MM. de Kératry, de Saint-Gresse et Manau, se dirige vers le Capitole avec ses troupes qu’il range en bataille sur la place et huit canons chargés à mitraille qu’il fait mettre en batterie. En face se dresse la ligne d’acier que présentent les fusils des insurgés réduisant au soleil de mars. Suivi de MM. de Saint-Gresse et Manau, M. de Kératry traverse la place, pénètre au milieu de la foule exaltée, la somme de déposer les armes et, lui accorde dix minutes, montre en main pour obéir sous peine d’être mitraillée. On répond par des injures, par des menaces ; M. Manau est pris au collet ; on l’accuse de trahir la République. Les sommations légales sont alors faites et les dix minutes fixées par le préfet s’écoulent, ah ! combien courtes et pourtant combien interminables ! L’instant est solennel. « Faites votre devoir, dit enfin le préfet au général : commencez le feu ! ».

 

A ce moment, M. Manau s’avance. Par une inspiration que le président des Assises, M. de Bordenave d’Abère, n’a pas hésité à qualifier de « sublime »[52], il supplie, il obtient qu’on lui permette de recommencer les sommations qui, peut-être, n’ont pas été suffisamment entendues. Et tranquillement, jouant sa vie, qui, en face de cette multitude exaspérée et hurlante, ne dépend plus que de la pression d’un doigt sur la gâchette d’un de ces fusils braqués sur lui, se dressant entre les balles et la mitraille, mais ne songeant qu’à la France, et fidèle à ces dieux éternels qui s’appellent l’humanité, la pitié, la justice et la loi, il remplit lui-même, seul au milieu de la place, vu et entendu de tous, les formalités légales qu’accompagne le roulement des tambours.

 

Le courage est contagieux comme la peur ; celui que montre M. Manau en suscite d’autres. De braves gens courent au Capitole, redoublent d’efforts, de supplications et bientôt une immense clameur s’élève : les fusils se redressent, les insurgés mettent la crosse en l’air ; l’évacuation commence aussitôt et l’émeute est étouffée sans qu’une goutte de sang ait été versée[53].

 

Telle fut en cette circonstance dramatique la conduite aussi prudente que courageuse de M. Manau. Elle lui a valu les remerciements du président de la République, M. Thiers ; elle restera l’éternel honneur de sa vie et lui assure à jamais la reconnaissance du pays.

 

Elle ne put lui faire pardonner, par la majorité monarchique élue le 8 février 1871 à l’Assemblée nationale, sa participation aux événements du 4 septembre[54]. Et si M. le garde des Sceaux Dufaure ne consentit jamais à le sacrifier complètement, du moins lui enleva-t-il la direction du parquet général de Toulouse. Il avait songé d’abord à le nommer conseiller à la Cour d’appel d’Orléans ; la mort inopinée de M. Debelleyme fils lui permit de l’appeler comme juge au Tribunal de la Seine[55].

 

L’adversité ne produit pas les mêmes effets dans toutes les âmes : les unes en restent aigries et révoltées ; les autres s’y retrempent et s’y instruisent à la clarté des jours d’épreuves. Monsieur Manau était monté sur son siège de procureur général en homme qui saurait le quitter sans amertume, et sans murmure. Se consolant du présent par les souvenirs du passé, se rappelant le conseil d’Horace, : « Vivite fortes, fortiaque advesis opposite pectora rebus ![56] », il prit sa nomination en sage dans le coeur duquel l’injuste défaveur n’éveille pas même l’orgueil et ne peut rien abattre de sa vaillance et de sa foi.

 

L’avenir devait lui réserver de promptes et éclatantes revanches. Le 13 janvier 1877, il devenait vice-président. Deux ans plus tard[57], il était nommé conseiller à la Cour d’appel de Paris, et, l’année suivante[58], il reprenait l’hermine comme président de chambre. Dans ces différents postes, il sut se montrer égal à sa tâche. Rompu aux affaires, il disait le droit, pour parler comme nos pères, avec une sûreté de raison et une précision singulières[59]. Au début, sa promptitude d’esprit eut, dit-on, quelque peine à se contenir. Avide des lumières que la contradiction apporte avec elle, il devançait les plaidoiries, les interrompait, proposait objections sur objections, auxquelles il fallait répondre sur le champ, se rendant de bonne grâce à la réponse, si elle était bonne, mais déroutant aussi parfois ceux qui, leur siège fait, n’avaient pas la riposte aussi prompte que l’avait été l’attaque. Il se corrigea vite de ce défaut : il était, en effet, trop avisé pour ne pas comprendre que, des qualités qui faisaient hier le mérite de l’avocat, il en est qui ne sont plus que de brillants travers chez le magistrat, que, sur le siège du juge, le premier de tous les mérites est de savoir écouter[60], et que, seul, le calme de l’audience, donne sécurité aux plaideurs.

 

De son passage au Tribunal de la Seine, le Palais a gardé le souvenir du jugement qui fut rendu sous sa présidence dans la célèbre « affaire des Pères du Saint-Sacrement ». Ce n’était qu’un débat relatif au droit de mitoyenneté ; mais il mettait en jeu l’un des plus graves problèmes de notre société moderne, la condition légale des congrégations religieuses non autorisées. Dans une décision qui reste un modèle[61], M. Manau rappela les principes fondamentaux de notre droit, public sur la matière et prépara, dans la mesure de ses forces, la voie dans laquelle le Parlement est depuis entré par la loi du 1er juillet 1901, ainsi devenue la consécration de sa doctrine.

 

Le 6 mai 1882, il entrait dans nos rangs comme conseiller à la Cour de cassation.

 

Ceux qui l’ont vu à l’oeuvre vous diront avec moi les qualités qui l’ont fait apprécier par votre chambre civile. Esprit très ouvert, mais ayant l’horreur des surfaces, habitué à envisager des affaires sous tous leurs aspects avec une abondance d’idées dont le seul danger était peut-étre de devenir parfois trop ingénieuses, il apportait à la chambre du conseil des avis amples et copieux qu’il défendait avec l’énergie d’une conviction mûrie par une méditation profonde. Respectueux du droit de chacun de ses collègues, il ne cherchait pourtant jamais à s’imposer et demeurait toujours prêt à se rendre à leurs observations qu’il écoutait avec l’attention d’un esprit impartial ; ii n’hésitait jamais à sacrifier ses opinions personnelles dès qu’il lui apparaissait qu’il avait pu se tromper[62]. Ayant gardé du Midi cette nature impressionnable et originale qui attire de prime-abord la sympathie et conquiert bientôt l’affection, causeur plein de verve et de gaieté, il donnait, par son inaltérable urbanité, un charme particulier aux relations du Palais.

 

Il avait ainsi conquis parmi nous la plus cordiale estime, lorsque la retraite de M. Bédarrides rendit vacante la présidence de la chambre des requêtes. Monsieur Manau y fut appelé le 15 mars 1892. Il ne fit que passer sur ce siège où, non moins que son éminent prédécesseur, il contribua, par son intelligente impulsion, à la rapide distribution de la justice.

 

L’année suivante, la mort de notre regretté procureur général, M. Ronjat, qui, vaincu par une longue maladie, succombait loin de nous, venait offrir à M. Manau de nouveaux devoirs à remplir, de plus lourdes responsabilités à porter. Le gouvernement de la République lui confiait la direction de notre parquet[63]. C’était bien, cette fois, la réparation entière de toutes les souffrances passées et la récompense d’un demi-siècle consacré au service du droit et de la liberté.

 

Tout en ressentant une satisfaction légitime de cette élévation, M. Manau avait d’abord hésité à l’accepter. Il mesurait avec anxiété le poids des hautes fonctions qui lui étaient offertes : il était troublé par l’éclatante renommée de ses prédécesseurs, dont la succession était à la fois si glorieuse et si périlleuse à porter : il songeait à son âge qui, tout en lui laissant par un rare privilège, avec la force et l’agilité du corps, la vigueur et la souplesse de l’intelligence, semblait pourtant le convier plutôt au repos qu’à de nouveaux et plus rudes labeurs. Mais il réfléchit que « le magistrat ne s’appartient pas et doit être toujours prêt à répondre à l’appel qu’on lui adresse quand il s’agit de servir la justice et la loi[64] », et avec cette bravoure, dont il a toute sa vie donné tant de preuves, il accepta ce suprême honneur, bientôt pour lui la source d’une nouvelle et douloureuse épreuve.

 

Après avoir, comme il convenait, fait revivre, dans un discours que j’entends encore[65], « cette figure d’honnête homme, de magistrat émérite et de républicain fidèle qu’avait été M. Ronjat et fait apparaïtre en lui un homme qu’aucun de nous ne connaissait, un penseur et un philosophe », M. Manau se mit résolument à l’oeuvre. Ce vieil athlète de la barre éprouvait une joie intense à retrouver, sur la fin de sa carrière, ces émotions puissantes que donnent aux vaillants et aux forts les luttes de la parole : il aimait l’audience et ne reculait devant aucune occasion d’y venir partager vos travaux.

 

J’eusse désiré, messieurs, repasser ici toutes ces graves affaires dans lesquelles il a conclu devant vous.

 

Nous l’entendrions de nouveau dégager le principe de la séparation des pouvoirs, soit qu’il posât les règles applicables en matière d’interprétation des ordonnances fixant les redevances ou les indemnités dues aux propriétaires de la surface par les concessionnaires de mines[66], où qu’il fixât les limites du pouvoir conféré au ministre de l’Intérieur â l’encontre des étrangers par la loi du 3 décembre 1849[67], soit qu’il appréciât la légalité de l’arrêté préfectoral interdisant la capture et la destruction des pigeons voyageurs[68]ou les combats de taureaux[69].

 

Nous rechercherions avec lui la mesure de la responsabilité des receveurs vis-à-vis des contribuables en matière de perception d’impôts[70], la taxe applicable aux contrats d’assurances maritimes passés a l’étranger par les succursales des Compagnies françaises[71], et le champ d’application de la taxe frappée sur le revenu des biens meubles et immeubles possédés ou occupés par les congrégations, communautés ou associations religieuses[72]. Nous étudierons les conditions de validité du désistement d’appel donné par le tuteur[73] et celle des saisies-arrêts formées sur les appointements des fonctionnaires de l’Etat[74]. En matière pénale, nous préciserions le sens des mots « citoyens chargés d’un service ou d’un mandat public », dans l’article 31 de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse[75], la portée de l’article 7 de la loi du 29 mars 1891 sur l’atténuation et l’aggravation des peines au regard des coundamnations prononcées par les tribunaux de droit commun contre un militaire attrait devant eux par la coopération ou la complicité d’un coïnculpé civil[76] ou les conditions auxquelles l’usage de moyens brevetés fait par un particulier peut devenir punissable aux termes de l’article 40 de la loi du 5 juillet 1844[77].

 

Mais les bienséances imposent à cette notice des bornes que je crains d’avoir déjà dépassées, et je dois m’en tenir à rappeler brièvement les trois circonstances dans lesquelles M. Manau a plus particulièrement marqué son passage à votre Parquet général : à elles seules, elles suffiraient à assurer à son nom une notoriété inoubliable.

 

La marquise du Plessis-Bellière, « désirant (c’étaient les termes mêmes de son testament) témoigner de son attachement inviolable et de son dévouement filial à l’Eglise et au Saint Siège », avait institué « Sa Sainteté le Pape... existant au moment de sa mort » pour son légataire universel. Cette disposition avait été attaquée par les héritiers du sang, et, réformant le jugement qui l’avait validée, la Cour d’appel d’Amiens, sur les conclusions de M. le procureur général Melcot, l’avait déclarée nulle[78].

 

La lutte ainsi engagée soulevait les passions politiques et religieuses que ne manque jamais d’agiter chez nous tout ce qui concerne les rapports de l’Eglise et de l’Etat, et il n’est, que, juste de reconnaitre qu’il n’était guère d’affaire qui pût présenter, un intérêt plus considérable et provoquer un débat diane complexité plus embarrassante. Non seulement elle touchait à la liberté de tester et aux droits de la famille : elle posait aussi les problèmes les plus difficiles du droit international ; elle mettait en jeu l’indépendance de l’Etat et les traditions constantes de notre droit public. La divergence éclatait de toutes parts.

 

Lorsque le pourvoi se présenta devant la chambre des requêtes, M. Manau, d’accord avec le rapporteur, M. Cotelle vint le combattre. Aprés avoir justifé l’arrêt attaqué, du reproche d’avoir dénaturé la sens du testament, prouvé que cet acte était sujet à interprétation et que l’interprétation donnée par la Cour d’appel était souveraine, il s’attacha à démontrer que le Saint-Siège avait cessé d’être un Etat depuis les événement de septembre 1870, et que le pape avait ainsi perdu la qualité de souverain. Il ajouta que, fallût-il admettre le contraire, il ne s’ensuivrait pas que le pape eût le droit de succéder en France à défaut d’un texte formel nécessaire à la constitution du droit civil qu’il réclamait. Se livrant ensuite à une analyse approfondie de notre législation et spécialement du Concordat, alors en vigueur, il redit l’oeuvre des siècles en France, les mesures prises par tous les régimes aussi bien par l’ancienne monarchie et par la Restauration que par les lois révolutionnaires et notre loi moderne, pour empêcher la reconstitution de la mainmorte religieuse. Rappelant, enfin, avec M. Leroy-Beaulieu, « qu’en cessant d’être puissance temporelle, la papauté est en quelque sorte redevenue toute spirituelle, que la matière a moins de prise sur elle et que, ne tenant pour ainsi dire plus à la terre, il lui est plus aisé de se montrer plus, évangélique », il conclut au rejet du pourvoi. Se faisait-il illusion sur la nécessité de renvoyer en tout état de cause un problème aussi délicat devant la chambre civile ? Voulait-il simplement préparer dès ce moment la solution finale ? Je ne sais ; le pourvoi fut admis[79]. Mais j’ai le droit de dire que l’effort tenté ne fut pas inutile. Quelques semaines plus tard, une transaction intervenait. Il est vrai que le problème théorique restait posé : Adhuc sub judice lis est. Mais il ne sera plus désormais agité que les conclusions de M. Manau ne demeurent l’un des éléments les plus considérables de toute discussion nouvelle.

 

Si l’affaire du Plessis-Bellière mettait en jeu toutes les qualités du jurisconsulte, c’est bien plus au coeur de l’homme que s’adressaient les affaires Vaux et Dreyfus.

 

Quels sentiments ne devaient pas s’éveiller dans l’âme du proscrit de décembre quand il se voyait chargé de venger devant la Cour de cassation la mémoire du premier, son coreligionnaire politique mort au bagne, innocent, après ving-trois années d’indicibles souffrances ! Vous vous souvenez tous de cet horrible drame. Républicain candide et exalté, bercé des rêves qu’il faisait pour le bonheur des humbles et véritable âme d’apôtre, Pierre Vaux était depuis 1844 instituteur à Longepierre quand éclata la révolution de 1848. Adoré du peuple, il était aussitôt désigné pour la mairie par les suffrage de ses concitoyens. C’était l’origine de toutes ses infortunes : il suscitait ainsi contre lui l’implacable inimitié de l’aubergiste Gallemard qui, avide d’honneurs, convoitait depuis longtemps l’écharpe municipale et qui, pour se débarrasser de son rival, n’allait reculer devant aucun forfait. Un incendie éclate à Longepierre, nécessairement dû à la malveillance : Gallemard en accuse Pierre Vaux. Mais son insinuation demeure isolée : sa victime est relâchée. Il ne se décourage pas ; il ourdit plue savamment sa machination, achète un misérable dont il va faire à la fois son complice et un faux témoin, Balléaut-Palanchon, et lorsque de nouveaux incendies désolent la commune, Pierre Vaux et Jean Petit, comme lui conseiller municipal radical et son ami, sont arrêtés sur la dénonciation de Gallemard et de Balleaut et, sur la seule déclaration de ces deux misérables, sont, le 25 juin 1852, condamnés par le jury de Saône-et-Loire, à la peine des travaux forcés à perpétuité.

 

Mais jamais criminel a-t-il su s’arrêter à temps ? Tandis que Pierre Vaux et Jean Petit agonisent, innocents, au bagne, la série rouge reprend et les incendies ravagent de nouveau Longepierre : Gallemard et Balleaut en font une industrie qui doit les enrichir. Leurs manoeuvres scélérates finissent par les rendre suspects. Balleaut est arrêté ; il avoue être l’auteur de tous ces sinistres à l’instigation de Gallemard, et de toutes parts des charges écrasantes confirment ses dires. Gallemard se pend dans sa prison et Balleaut est condamné à la peine de mort. Mais, chose inouie ! Vainement le juge de paix de Verdun, le juge d’instruction de Mâcon, convaincus de l’épouvantable erreur judiciaire dont Pierre Vaux et Jean Petit sont les victimes, tentent-ils de s’employer à faire la lumière. Par intérêt politique, le procureur impérial, M. Guillaume du Fay, s’oppose à leurs recherches et décrète l’infaillibilité du jury. Les déclarations de Balleaut disparaissent du dossier et, lorsque le juge de paix, M. Feurtet, offre de se rendre à ses frais à Brest pour y interroger les deux malheureux, ceux-ci sont aussitôt, par ordre administratif, transportés à Cayenne. Pierre Vaux y est mort le 13 janvier 1875, n’ayant jamais cessé de protester de son innocence qui est éclatante, de refuser toute grâce, ne voulant que justice et réduit à aller la demander à Dieu.

 

Monsieur Manau eut « l’honneur et la joie » d’obtenir, le 16 décembre 1897, de la Cour de cassation que la justice des hommes réhabilitât du moins sa mémoire[80]. Il faut relire, messieurs, ses conclusions pour apprécier tout ce qu’il y avait de bonté, d’amour de la justice dans son coeur. L’opinion publique s’est associée aux accents indignés de son éloquent réquisitoire qui a flétri, comme il le fallait, les abominables machinations sous lesquelles l’innocence avait succombé et l’odieux zèle politique qui en avait empêché le châtiment et la réparation en organisant autour du procès de I852 la conspiration du silence[81].

 

A Dieu ne plaise que je reprenne ici le récit de l’ « Affaire » ! Votre arrêt du 12 juillet 1906, qui est et restera votre plus beau titre de gloire, l’a définitivement close en proclamant souverainement l’innocence d’Alfred Dreyfus auquel il a rendu l’honneur et, seule, la mauvaise foi, qui ne recule, du reste, jamais devant les pires excès et les plus détestables violences, tenterait vainement, de la remettre en question. Mais, comment ne pas rappeler d’un mot tout au moins la part considérable que M. Manau a prise au triomphe de la vérité ! Conscient de sa mission de paix et de sauvegarde sociale, dédaigneux de toute préoccupation personnelle, méprisant ces outrages, ces calomnies, ces menaces qu’une presse en délire déversait sur lui avec une rage demeurée sans exemple, il est entré, la tête haute, dans l’ impopularité et a su trouver, dans l’approbation silencieuse de sa conscience et dans les joies austères du devoir accompli, l’immuable appui de sa fermeté. Avec ce courage tranquille dont nous l’avons vu marquer toutes les étapes si périlleuses de sa vie, amovible, mais impassible dans son intégrité et sachant « qu’il n’y a que la grandeur des desseins qui fasse le grand homme et la droiture des intentions qui fasse l’homme de bien », il a sans fléchir marché droit son chemin, animé par la claire vision de la justice et par l’infinie tendresse d’un coeur pénétré de pitié, de charité et de tolérance. Vieillard au déclin de la vie, il nous a ainsi donné l’un des plus beaux exemples de courage civique dont les fastes de la magistrature française conservent le souvenir[82].

 

Suivant la charmante expression du poète, les années viennent sans faire de bruit :

« Tacitis senescimus annis[83] »

et l’on ne s’aperçoit que l’on vieillit que lorsqu’un est déjà vieux. C’est ce qui s’est produit pour M.. Manau. La vieillesse était venue pour lui clémente et douce sans son cortège ordinaire de maladies et de faiblesses et lui laissant cette jeunesse de coeur que l’âge chez lui n’a jammais glacée. Il avait pourtant soixante-dix-huit ans et sa famille se préoccupait du labeur énorme qu’il avait eu à porter, de celui qui s’annonçait plus lourd encore. Sans partager ses craintes, M. Manau « considéra comme un devoir de s’incliner devant les inquiétudes de ceux qu’il aimait »[84], et dès que sa trentième année, de services accomplie leur eût assuré la pension légale, sa seule ressource, il demanda à faire valoir ses droits à la retraite. Il y fut admis par décret du 3 octobre 1900, qui le nommait en même temps Premier président honoraire et l’élevait à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur.

 

Il se retirait alors à Vernon, pareil à ce personnage consulaire qu’Horace nous représentait :

 

« Quam si clientum longa negotia

Dijudicata lite relinqueret,

Tendes Venafranos in agros

Aut Lacedaemonium Taretum[85] »

 

Simple de manières et d’accueil bienveillant, il y vécut sept ans encore, entouré du respect do tous ceux qui l’approchaient, se plaisant à revivre avec eux les temps passés qu’il leur racontait et voyant approcher l’heure dernière avec la sérénité d’un sage des anciens âges. La mort le prit subitement le 3 février, l’enlevant doucement et, tout entier. Il avait quatre-vingt-six ans.

 

Qu’il repose en paix ! Il a noblement accompli sa tâche et sa journée a été bien remplie. L’envie, la haine ont pu s’agiter autour de lui comme autour de ceux qui, de nos jours, ont beaucoup agi dans l’intérêt général et livré leurs noms aux disputes des hommes : elles ne sauraient du moins nier que, dans cette lutte qu’il a si vaillamment affrontée, il a toujours eu ses doctrines arrêtées, une foi politique inébranlable, ce qui est la seule justification de l’ambition, qu’il a combattu toute sa vie les fauteurs de désordre et les ennemis de la liberté, quels qu’ils fussent, et qu’il fût de son temps sans aveuglement, de son parti sans servilité. C’était dans la plus haute acception du terme, un homme. En ce pays, où depuis plus d’un siècle nous avons vu tant de chartes déchirées, tant de serments violés, la force triomphante foulant aux pieds le droit et la politique « du fait accompli » substituée à l’éternelle morale, quel plus bel hommage pouvons nous déposer sur sa tombe que ce témoignage rendu de son unique attachement à la République, de son culte constant de la vérité ! Puisse-t’il, messieurs, adoucir la douleur de ceux qui lui survivent et qui l’ont aimé !

 

Autant la vie de M. Manau fut agitée, autant celle de M. le président honoraire Féraud-Giraud fut calme et paisible.

 

 

Monsieur Louis, Joseph, Delphin Féraud-Giraud,

 

Né le 24 décembre l8l9 à Marseille, adopté par son aïeul maternel qui avec son nom, lui laissa une belle fortune, M. Féraud-Giraud fut un brillant écolier, un étudiant modèle. Docteur en droit, il devint, en 1841, le secrétaire de l’un des plus importants avoués de Marseille, M. Dessollier, qui le chargea, des recherches relatives aux litiges soutenus alors par la ville au sujet du canal de la Durance. C’est en se livrant à ce travail difficile entre tous à cette époque qu’il prit le goût des études concernant les travaux publics. Il en fit l’objet d’un excellent traité qui, completé depuis par lui, figure toujours parmi les livres nécessaires à ceux qui sont appelés à s’occuper de ces matières ardues.

 

Une telle œuvre jointe à la maturité d’un jugement précoce et à la sagessse de conduite d’un homme déjà posé, lui ouvrit le 13 février 1845 les rangs de la magistrature. Substitut à Apt bientôt après à Aix, il fut, il est vrai, appelé, le 9 avril 1848, à d’autres fonctions. Mais, grâce à l’influence de son beau-père, M. Mottet, qui successivement notaire, procureur général, conseiller d’Etat, député, recteur d’académie, est demeuré l’une des notabilités des plus marquantes d’Aix, grâce aussi à l’appui bienveillant de M. le procureur général Dessollier, frère de son ancien patron, il reprit son siège le 26 septembre 1849. Juge à Aix le 31 octobre 1851, il devenait, six mois plus tard, conseiller à la Cour d’appel. Il n’avait que trente-deux ans ; mais chacun applaudissait à ce rapide avancement que justifiaient son savoir, déjà profond, la solidité de son jugement et sa tenace application. Ses études sur la jurisprudence de la Cour d’Aix, dont il relevait toutes les décisions doctrinales de 1811 à 1855, ses traités sur les rapports juridiques de la France et du Piémont, sur la juridiction française dans les Echelles du Levant, sur la voierie rurale et urbaine, sur la police des bois, d’innombrables articles de revue sur les questions les plus variées et les délicates, lui assuraient bientôt une notoriété qui le classait aux premiers rangs, non seulement des conseillers de la Cour d’Aix, dont il devenait l’un des présidents le 14 août 1869, mais encore de la magistrature française. Aussi fut-il tout naturellement au nombre de ces présidents de chambre de province que d’heureux choix, qui, en quelques années, nous ont, donné MM. Larombière, Barafort, Onofrio, Jardin et de Lagrevol, pour ne parler que des morts, firent entrer directement, dans nos rangs. Il fut nommé conseiller à la Cour de cassation le 23 juillet 1878.

 

Pendant seize années, soit à la chambre des requêtes, soit à la chambre civile, nous l’avons vu à l’oeuvre, travaillant avec une ardeur infatigable, attentif à toutes les questions, creusant tous les problèmes et poussant en chaque matière ses investigations jusqu’au tuf. Ses rapports, que les recueils de jurisprudence nous ont conservés en trop petit nombre[86], sont des monuments d’érudition. Ses arrêts demeurent des modèles, d’une fermeté de raisonnement, d’une justesse et en même temps d’une simplicité de rédaction qui ne laissent rien à désirer. Dans les délibérés, c’était le savant prêt sur tous les sujets, trouvant toujours avec un rare bonheur et la souplesse d’un esprit délié la raison ingénieuse, simple et concluante qui tranchait le débat. Aussi, lorsque l’heure de la retraite sonna pour lui, le 29 décembre 1894, son départ fit-il parmi nous un grand vide et fut-il accompagné d’unanimes regrets.

 

Il ne disparaissait pourtant pas tout entier. Nommé président de chambre honoraire, il nous laissait les trésors de sa vaste érudition, tous ces livres préparés en silence par les plus patients efforts, tous ces articles qui composeraient à eux seuls une collection suffisant à la réputation d’un jurisconsulte et qui ne sont que le luxe de son oeuvre. Que de recherches ! Que de conscience ! Que de saine critique dans toutes ces études ! On pourrait peut-être y désirer parfois moins de compilation, et un coup d’oeuil plus ample et plus philosophique. Mais ce léger défaut ne saurait faire oublier les qualités éminentes du juriste, l’abondance et l’exactitude des renseignements, la trame nerveuse de la composition, la sobriété du style, la sûreté des solutions.

 

Ses œuvres, devenues classiques, ont subi l’épreuve du temps ; elles sont dignes de la haute position qu’il a occupée parmi nous et préserveront son nom de l’oubli[87].

 

Sans avoir recherché la politique militante, M. Féraud-Giraud paraît s’être complu, au-moins à Aix, au maniement de la chose publique. Conseiller municipal, conseiller général pour le canton d’Aix, président du comice agricole, de la commission administrative à l’Ecole des instituteurs, de la commission d’examen pour le brevet de capacité, il s’était créé, par les services ainsi rendus, une popularité de bon aloi. D’opinions sagement libérales, il était, sinon le chef, du moins l’un des membres les plus influents de ce parti modéré que l’Empire chercha un moment à se rallier, et il avait été désigné, en 1862, pour remplacer M. Rigaud devenant premier président, à la mairie et à la députation. Plutôt que d’accepter la candidature officielle, il déclina toutes les ouvertures qui lui furent faites. Un tel exemple d’indépendance était assez rare à cette époque pour devoir être signalé.

 

C’est à Aix que M. Féraud-Giraud est retourné pour goûter les douceurs d’un repos gagné par quarante-huit années de loyaux services. C’est là qu’il est mort dans sa quatre-vingt-neuvième année. A tous, il laisse le souvenir d’un magistrat éminent et d’un homme de bien[88].

 

Quatre de nos collègues nous ont quittés cette année : MM. Voisin et Serre ayant été touchés par la limite d’âge ; MM. Bérard des Glajeux et Fauconneau-Dufresne ayant jugé que leur état de santé leur faisait un devoir de devancer l’heure de la retraite. Leur modestie ne nous permet pas un éloge qui serait prématuré. Qu’ils me permettent seulement de leur dire que nos regrets les suivent et que nous saurons leur conserver les sentiments que méritent les cordiales relations que nous n’avons cessé d’entretenir avec eux.

 

Messsieurs les avocats,

 

En parlant tout à l’heure de M. Manau, je pensais à vous. Il a été le secrétaire préféré de Ledru-Rollin, qui a laissé dans votre Ordre un nom justement célèbre. Il a, pendant trente années, été votre confrère, et, sous l’hermine du procureur général, il n’a, lui non plus, jamais oublié sa robe de dessous. Ainsi que je l’ai dit, il aimait l’audience : c’est, qu’il vous y rencontrait. Il était heureux de trouver à côté ou en face de lui maîtres Sabatier et Devin, dont nous regrettons toujours, la retraite anticipée ; Moutard-Martin, dont nous avons avec vous pleuré la brusque fin ; Morillot, dont je relisais hier avec intérêt la fine et littéraire étude sur les pigeons voyageurs ; Mornard, son digne auxiliaire dans l’affaire Dreyfus par sa touchante éloquence et par l’élévation de son caractère ; tant d’autres que je voudrais nomner et qui sont l’honneur de votre Compagnie. Je tiens, Messieurs, à les associer, ainsi que vous, à l’hommage que nous venons de rendre à la mémoire de ceux que nous avons perdus. Ce culte commun resserrera encore les liens qui nous unissent et fera, une fois de plus, de la Cour de cassation et de son barreau ce qu’ils ont toujours été, une seule et même famille.

 


[1] Archives départementales du Tarn-et-Garonne : rapport du sous-préfet de Moissac du 31 mars 1855 et du préfet du Tarn-et-Garonne du 3 avril suivant.

[2] Le Républicain de Vernon, 8 mars 1902.

[3] La Réforme, numéro du 9 décembre 1880.

[4] Voir sur tous ces points : Victor Pierre : Histoire de la République de 1848 ; de La Gorce : Histoire de la seconde République ; Daniel Stern : Histoire de la Révolution de 1848 ; Bourgat : Eloge de Ledru-Rollin.

[5] Lettres de MM. Barbey, 9 avril 1848, et Disse, 1, 2, 4, 7 avril 1848.

[6] Voir sa circulaire électorale.

[7] Lettre de M. Sauriac à M. Manau, 7 avril 1848.

[8] Victor Pierre : Histoire de la Révolution de 1848, I, p. 146 ; lettres de M. Chaudruc de Crozannes père à M. Manau, 7 et 14 avril 1848.

[9] Lettres de MM. Massip, Disse, Correch, Fualdès, 27 avril et 1er mai 1848.

[10] Réforme, 9 décembre 1880.

[11] Arrêté du 3 mai 1848.

[12] Réforme, 9 décembre 1880.

[13] Archives départementales du Tarn-et-Garonne.

[14] Voici les termes même de cette décision qui, mieux que tout commentaire, permet de juger, par l’exposé des faits qu’elle retient, l’œuvre ainsi accomplie : « Entré au barreau de Montauban depuis quinze mois, M. Manau a montré du talent, et il avait au barreau de cette ville l’un des premiers rôles. C’est le plus intelligent des hommes de l’opposition socialiste. Il était désigné comme le futur et principal candidat de ce parti à l’assemblée nationale, et désigné comme devant être préfet dans le cas d’un cataclysme politique. Secrétaire dans le gouvernement provisoire de Ledru-Rollin, pour lequel il professe un dévouement sans bornes, celui-ci fut sur le point d’en faire un substitut au Tribunal de la Seine. Le 4 décembre, il monta à la tribune du Club démocratique et y lut, en la paraphrasant, la proclamation du président de la République. Il porta la parole à la tête de la députation qui vint à la mairie et à la préfecture demander l’organisation de la garde nationale, l’arrestation du capitaine de gendarmerie qui a fait afficher la proclamation du président et l’enlèvement de cette affiche. La procédure le montre sans doute comme tenant un langage moins irritant que quelques uns de ses coprévenus ; mais, tout en disant qu’il veut la conservation de la paix publique, il se maintient à la tête de l’agitation, prêt à faire opérer le mouvement qui devait le porter à la préfecture, si les circonstances politiques avaient pris une tournure favorable à sa cause. Aussi, le 5 décembre, l’arrivée de l’artillerie demandée à Toulouse, qui déjouait ses projets, l’irrita, et il alla dire au maire que, puisqu’on voulait placer les citoyens sous le régime du sabre, il ne répondait plus de la tranquillité de la ville. Eloignement momentané du territoire » (Archives départementales du Tarn-et-Garonne).

[15] « …Ceu morte parentem, Natorum orbatum, longum producere funus, Ad tumulum jubet ipse dolor, jubet ignibus atris, Inseruisse manus, constructoque aggere busti, Ipsum atrum tenuisse faces ; non ante revellar, Exanimemque te complectar, Roma, tuumque, Nomen, Libertas, et inanem prosequar umbra » (Lucain : Pharsale, lib. II, 300).

[16] Req, 19 janvier 1875 , D. P. 1875.1.55 ; Crim, 3 février 1877, D.P. 1877.1.24.

[17] Henri Martin : Histoire de France de 1789 à nos jours, VI, p. 80 ; de La Gorce : Histoire du second Empire, I, p. 19 ; Ténot : Paris en décembre 1851, p. 285 ; Tchernoff : le parti républicain au coup d’Etat et sous le second Empire, p. 52, 72, 79 ; Chambre des députés : séance du 12 janvier 1877, journal officiel du 13 janvier 1877, etc.

[18] Rapports des préfets de Tarn-et-Garonne et de la Haute-Garonne, 10 et 11 juin 1852.

[19] Voir sur la situation des réfugiés en Belgique : Saint-Férréol : Les proscrits français en Belgique, ou la Belgique contemporaine vue à travers l’exil (2 vol. in-12) ; Tchernoff : Codem, p. 114, 123 ; Wauvermans : Les proscrits du coup d’Etat en Belgique, p. 25 et 87.

[20] Cpr., Tchenoff : Codem ; Gustave Lefrançais : Souvenirs d’un révolutionnaire, p. 190 ; Eugène Süe : Jean et Louis ; Lanfrey : le Siècle du 1er août 1857.

[21] Rapports du sous-préfet de Moissac au préfet de Tarn-et-Garonne, 31 mars et 10 juin 1855 ; du préfet au ministre de l’Intérieur, du 21 juin 1855 ; du ministre au préfet, 6 juillet 1855 ; du commissaire central de Montauban, 7, 11, 17, 19 , 20, 21, 22 août 1855.

[22] Le même que M. Manau devait remplacer le 5 septembre 1870 à la préfecture de Haute-Garonne.

[23] Rapport du préfet au ministre de l’Intérieur, 31 décembre 1855 ; lettre du ministre, 6 janvier 1856.

[24] Lettre écrite de Londres, 9 décembre 1852, par M. Manau, au rédacteur de l’Indépendance Belge ; Schoelcher : Histoire du 2 décembre, II, p. 368 ; rapports du sous-préfet de Moissac, 10 juin 1855 ; du préfet de Tarn-et-Garonne, 21 juin 1855.

[25] Bibliothèque nationale, L. 6.56.876.

[26] Tchernoff : Codem, p.146.

[27] Notice sur M. Carnot, par M. Jules Simon in : compte rendu des séances de l’Académie des Sciences morales et politiques, 1894.

[28] Rapports du commissaire central de Montauban, 7, 8, 10, 20, 21, 22 août 1855 ; du sous-préfet de Castelsarrazin, 11 août 1855.

[29] Lettres du préfet de police au préfet de Tarn-et-Garonne, 14 septembre 1857 ; du préfet au sous-préfet de Moissac, 19 septembre ; le 23 septembre 1857, M. le préfet Lorette écrivait au préfet de police : « Rendus prudents par les mesures dont ils ont été l’objet, les frères Manau gardent aujourd’hui la plus grande réserve. L’avocat serait exclusivement préoccupé des dessous de sa profession. Son frère, qui habite Moissac, paraît avoir renoncé à ses intrigues politiques. J’ai toutefois la conviction morale que les idées des frères Manau ne se sont en rien modifiées, celles de l’avocat surtout, d’autant plus dangereux que sa valeur personnelle est incontestable. Aussi, ai-je donné des instructions pour que les frères Manau soient l’objet d’une surveillance discrète qui n’attire en rien l’attention publique, mais qui permette à l’administration de se tenir en garde, le cas échéant, contre leurs coupables manœuvres ».

[30] Henri Martin : Histoire de France de 1789 à nos jours, VI, P. 193 ; Cpr. de La Gorce : Histoire du Second Empire, I, p. 225 et suiv. ; Tchernoff, Codem, p. 256 ; Tenot et A . Dubost : Les suspects en 1858, p. 97, 113 et suiv.

[31] Lettre du sous-préfet de Castelsarrazin au préfet de Tarn-et-Garonne, 24 février 1858.

[32] Procès verbal du 25 février 1858 ; lettre du secrétaire général au ministre, 28 février ; du ministre au préfet, 2 mars 1858. Rendant compte au ministre de l’interrogatoire qu’il vient de faire subir, le 5 mars, à M. Manau « pour s’assurer personnellement des sentiments dans lesquels il se trouve actuellement ». Monsieur Chaudruc de Crozannes écrivait : « le sieur Manau (Jean-Pierre), avocat à Montauban, ancien secrétaire de Ledru-Rollin en 1848, ancien expulsé, considéré comme le chef le plus intelligent et le plus énergique du parti démagogique de Montauban, a protesté de toutes ses forces contre toute participation directe ou indirecte qui pourrait lui être attribuée dans des manœuvres politiques récentes. Il affirme que, depuis sa rentrée en France, il est resté complètement étranger aux affaires politiques, et que sa vie s’est écoulée d’une façon exclusive entre ses affections de famille et les devoirs de sa profession d’avocat. Je n’ai pu obtenir de lui que des protestations de cette nature. Lorsque je lui ai parlé de son passé, au lieu de manifester quelques regrets d’une conduite qui l’avait si gravement compromis, il m’a répondu que le passé qu’on lui reprochait et dont il s’honorait, avait été, d’ailleurs, suffisamment expié par trois années d’exil. Monsieur Manau n’a cessé de plaider sa cause calmement (sic), froidement, affectant de conserver une attitude assez hautaine et d’être peu impressionné par dix jours de détention qu’il vient de subir et l’appréhension d’un avenir qui peut briser l’existence de sa famille ».

[33] Le commandant de gendarmerie dans un rapport au préfet du 5 mars 1858, avait déjà dit : « Monsieur Manau (J-P), avocat, est rentré en France en 1855. Depuis lors, dans ses relations journalières avec ses amis, soit dans les cercles, soit au Tribunal, il s’est toujours conduit avec convenance ». L’avis de la commission mixte était ainsi conçu : « Manau (Jean-Pierre), avocat à Montauban. Sa conduite extérieure est bonne. Nous pensons qu’il doit être mis en liberté et n’être soumis à aucune mesure ». De son côté, le préfet écrivait au ministre le 10 mars : « Le sieur Manau, avocat, s’était toujours tenu à l’écart de toute menée politique depuis qu’il avait été relevé de la mesure de sûreté générale prise contre lui. Cependant, la notoriété publique l’indique toujours comme étant le chef du parti démagogique, et ses abstentions absolues étaient remarquées. Cependant, je considère qu’il serait peut-être équitable et de bonne politique de rendre provisoirement la liberté aux frères Manau, sauf à statuer ultérieurement sur les mesures de sûreté publique que Votre excellence croirait devoir prendre, s’il y a lieu, à leur égard. Le sieur Manau est avocat à Montauban, et ses affections de famille l’attachent à cette ville, qu’il ne quittera pas, et où l’autorité pourra toujours le ressaisir si les circonstances rendent de nouveau cette mesure utile ».

[34] Arrêté du ministre de l’Intérieur au préfet : 15 mars 1858 ; Ténot et A. Dubost : Les suspects en 1858, p. 308 et suivantes.

[35] Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet : 15 mars 1858 ; rapport du préfet, 17 mars.

[36] Procès-verbal du commissaire central du 18 mars 1858. Télégramme du préfet au ministre et réponse du ministre, 29 mars 1858.

[37] Tenot et Antonin Dubost : Les suspects en 1858, p. 312 ; Réforme, 15 décembre 1880.

[38] Gazette des Tribunaux, du 17 au 23 mai 1866 ; Journal de Toulouse, du 16 au 23 mai 1866 ; Réforme, 9 décembre 1880.

[39] Gazette des Tribunaux, du 3 au 9 mars 1869 ; Messager de Toulouse du 4 au 9 mars 1869 ; Réforme du 9 décembre 1880.

[40] Monsieur Manau défendit ainsi, notamment devant le tribunal de Saint-Girons, messieurs Armand Duportal et Jean-Baptiste Mègre, dit Gentil, poursuivis pour diffamation envers le bureau électoral de Saint-Lizon (Messager de Toulouse, 4 août 1869).

[41] Cicéron : De officiis, II 7 : « Acriores autem morsus sunt intermissae libertatis quam retentae ».

[42] Emancipation, 12 novembre 1869 ; Messager de Toulouse, 14 octobre et 12 novembre 1869. Monsieur Manau fut aussi élu, en juin 1870, membre du conseil d’arrondissement pour le canton sud de Toulouse, Emancipation du 14 juin 1870.

[43] Voir, sur le rôle de M. Manau au conseil municipal, le Messager de Toulouse du 2 6novembre 1869, l’Emancipation des 16 février et 11 avril 1870, et les procès-verbaux des séances du conseil en 1869-1870, et les procès-verbaux des séances du conseil en 1869-1870 : ils établissent la grande activité déployée par lui dans toutes les questions d’intérêt local. Voir aussi, dans l’Emancipation des 24, 25 et 30 mai 1870 , les débats du curieux procès que MM. Manau, Grandin et Durand, président et assesseurs de la 2ème section du canton sud de Toulouse, intentèrent à M. Filhol, ancien maire de Toulouse, pour outrages au bureau électoral.

[44] Allou : Plaidoyer pour le général Trochu c. de Villemessant et Vitu (Gazette des Tribunaux du 31 mars 1872).

[45] Emancipation des 7, 8, 11 et 14 septembre 1870.

[46] Décret du 11 septembre 1870.

[47] Décret du 31 décembre 1870.

[48] Cour d’appel de Toulouse, audience du 12 janvier 1871 ; Emancipation du 17 janvier

[49] Discours d’installation de M. Manau, audience de la Cour d’appel de Toulouse, 12 juin 1871 ; France Nouvelle, 15 janvier 1871 ; Siècle, février 1877.

[50] Saisie de la connaissance de l’affaire par arrêt de la Cour de cassation du 22 juin statuant pour cause de suspicion légitime.

[51] Voir réponse de M. Manau à M. de Kératry : Emancipation du 24 août 1871.

[52] Emancipation du 15 août 1871.

[53] Affaire des troubles de Toulouse : procédure déposée au greffe de la Cour d’assises des Basses-Pyrénées ; Gazette des Tribunaux des 21, 22 et 23 août 1871 ; Emancipation, de Toulouse du 15 août 1871 ; Journal de Toulouse, 8 mars 1871 ; Progrès Libéral, 29 mars 1871 ; Siècle, 24 février 1877.

[54] Rapport de M. de Rességuier sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, T. XX, p. 225.

[55] Lettre de M. Dufaure à M. Manau, 1er avril 1871.

[56] Horace, Satires, liv. II ; Sat., II, vers 155-156.

[57] Décret du 13 novembre 1879.

[58] Décret du 25 novembre 1880.

[59] Monsieur le procureur général Dauphin : 16 octobre 1879.

[60] Patientia judicis pars magna justiciae est, disait judicieusement Pline le jeune, Epistolae, lib. VI, ch.II.

[61] Tribunal de la Seine(5ème chambre, 1er février 1878 : D. P, 1879.2.225 ; Droit, 31 janvier et 2 février 1878 ; XIXème Siècle, 5 février 1878 ; article de M. Francisque Sarcey.

[62] Les recueils de jurisprudence ont publié divers rapports que M. Manau a présentés à la chambre civile, voir notamment : Civ, 24 novembre 1886, Sirey, 88.1.435 ; 1er décembre 1886, Sir, 88.1.145 ; 6 décembre 1886, Sir, 87.1.166 ; 18 janvier 1887, Sir, 87.1.100 ; 29 mars 1887, Sir, 87.1.126 ; 10 mai 1887, Sir, 88.1.99 ; 19 juillet 1887, Sir, 88.1.292 ; 19 novembre 1888, Sir, 88.1.151 ; 30 avril 1889, Sir, 89.1.270 ; D.P, 98.1.374 ; 11 novembre 1890 ; D.P, 91.1.430 ; 29 janvier 1892 ; Sir, 93.1.20.

[63] Décret du 31 mars 1893.

[64] Discours d’installation, audience du 26 avril 1893.

[65] Monsieur le procureur général Ronjat  : Discours prononcé par M. Manau à l’audience de rentrée du 16 octobre 1893.

[66] Chambres réunies, 16 mai 1893 ; D.P, 93.1.441 ; Gazette du Palais, 19 au 22 juin 1893.

[67] Chambres réunies, 9 décembre 1896 ; D.P, 97.1.161 ; Gazette des Tribunaux, 11 et 12 décembre 1896.

[68] Chambres réunies, 8 décembre 1896 ; D.P, 97.1.251.

[69] Ch. Crim., 16 février 1895 : Gazette du Palais, 16 au 20 février 1895 ; Bulletin de la société protectrice des animaux, numéros de février, mars et avril 1895.

[70] Tribunal de Montdidier, 4 février 1892 ; Cour d’appel d’Amiens, 21 février 1893 : D.P, 95.2.457, et la note de M. Charles Dupuy ; Sir, 95.2.57, et la note de M. Pillet.

[71] Chambres réunies, 28 mars 1895 ; Gaz. des Tribunaux, 8, 9, 10 avril 1895.

[72] Civ, 27 décembre 1893 : D.P, 94.1.297 ; Gaz. des Trib, 31 décembre 1893.

[73] Chambres réunies, 22 mars 1897 ; D.P, 97.1.297 ; Gazette des Tribunaux, 27 mars 1897.

[74] Civ, 11 mai 1896 : D.P 96.1.225 ; Gazette du Palais, 16 mai 1896.

[75] Chambres réunies, 29 décembre 1898 ; Gazette des Tribunaux, 30 mars 1899.

[76] Crim, 13 avril 1894 : D .P, 95.1.129 ; Gazette des Tribunaux, 20 avril 1894.

[77] Chambres réunies, 30 octobre 1899 : D.P, 1900.1.337-339.

[78] Chambres réunies, 28 mars 1895 ; D.P, 95.1.313 ; Gazette des Tribunaux, 2 avril 1895.

[79] Req. ; 14 mars 1894 ; Gazette des Tribunaux du 12 au 17 mars 1894.

[80] Chambre criminelle, 16 décembre 1897 ; rapporteur, M. le conseiller Sevestre : D.P, 98.1.338.

[81] Gazette du Palais du 10 au 16 décembre 1897 ; Gazette des Tribunaux du 10 au 15 et 18 décembre 1897 ; Revue des grands procès contemporains.

[82] Voir Gazette du Palais, 1er avril 1898 (affaire Zola) : 28, 29, 30 octobre 1898 (Chambre crim, premiers débats de l’affaire Dreyfus) ; Règlement de juges Picquart, Crim, 3 mars 1899 ; Gazette des Tribunaux, 4 mars 1899 ; Récusation des conseillers ayant fait partie de la commission consultative, chambres réunies, 24 mars 1899 ; Gazette des Tribunaux, 25 mars 1899 ; La Révision du procès Dreyfus (débats devant les chambres réunies du 29 mai au 3 juin 1899), Stock, 1 volume in-8°.

[83] Ovide, Fastes, VI, 171.

[84] Horace : Odes, lib. III, v.

[85] Lettre de M. Manau à M. le garde des Sceaux.

[86] Voir notamment : D.P, 1879.307 ; 1880.9.380.448 ; 1881.49.177.206.297.378.449 ; 1882.58.284.342.409 ; 1883.58.267 ; 1884.69.82.148.175.410 ; 1885.98.278.410 ;1886.265 ; 1888.401 ; 1889.253.260.354.444 ; 1890.226.266.397 ; 1891.213 ; 1892.88 ; 1893.491.

Sirey, 1880.310.396 ; 1881.69.83.307.358 ; 1882.34.100.159.291 ; 1883.75.76.79.122.291 ; 1884.268.283.434 ; 1885.22 ; 1886.171 ; 1887.75.371 ; 1888.358 ; 1889.227 ; 1890.62.254 ; 1891.476 ; 1892.82.

[87] Voir la liste des principales publications de M. Féraud-Giraud dans Le Tribunal et la Cour de cassation : Notices sur le personnel, 1879, P. 362, et 2ème supplément, 1905, p. 19.

[88] Monsieur Féraud-Giraud avait été nommé, en 1867, membre de la Commission instituée au ministère des Affaires étrangères pour l’étude des questions concernant la juridiction des Echelles du Levant, et, en mars 1870, de la commission de la réforme judiciaire en Egypte. Il était membre du Comité du contentieux au ministère des Affaires étrangères, correspondant de l’Académie de législation de Toulouse depuis sa fondation, membre ou correspondant des Académies d’Aix, de Marseille, de Toulon, de Saint-Etienne, d’Angers, de l’Institut d’Egypte, etc. Il avait été élu, le 14 décembre 1892, président de la Société de législation comparée. Il était officier de la Légion d’honneur et officier de l’Instruction publique.