François Molins  : «  Personne n’est jamais tout à fait mauvais  » - La Croix (03.01.2020)

Vendredi 3 janvier 2020

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Procureur général près la Cour de cassation, François Molins est devenu au fil des ans un visage familier des Français, notamment lors de la vague d’attentats de 2015 et 2016. Il a accepté de revenir sur la justice, ses coulisses, ses ratés, ses défis. Son look, austère, cache un homme qui ne l’est pas.

Par Marie Boëton


Photo par Frédéric Stucin

La Croix L’Hebdo : Avec le recul, et après plus de quarante ans dans la magistrature, qu’est-ce qui pour vous fait un « bon » magistrat ?

François Molins : Je dirais l’humanité, l’humilité et le courage. La première, parce qu’on est dans l’humain en permanence : derrière chaque dossier, il y a des hommes et des femmes qui attendent qu’on leur rende justice. Et, à force de traiter des dizaines de milliers de dossiers, le risque est de tomber dans une gestion mécanique.

Il faut aussi aborder le métier avec humilité. Sans elle, on peut devenir dangereux. Il ne faut jamais se croire dans le vrai mais, au contraire, cultiver le doute. Cela me fait toujours peur quand j’entends des magistrats dire, après trente ou quarante ans de carrière, « moi, je ne me suis jamais trompé ». Et puis, enfin, le courage, car il faut trancher en permanence. Et il y a des décisions plus difficiles à prendre que d’autres.

On commémore dans quelques jours les cinq ans de l’attentat contre Charlie Hebdo. Quels souvenirs en gardez-vous ?

F. M. : Ce qui me revient en pensant à Charlie, c’est l’odeur de sang et de poudre lorsqu’on pénétrait dans l’immeuble. Et puis, quand on entrait dans la salle de rédaction… (Il détourne le regard un instant.) Non, je n’ajouterai rien de plus.

Vous étiez toujours parmi les premiers à être dépêché sur les scènes d’attentats. Comment gère-t-on ses émotions dans de tels moments ?

F. M. : Moi, j’ai toujours éprouvé le besoin de me claquemurer quelques instants en arrivant sur les lieux. J’ai besoin d’un moment de recueillement. C’est une aspiration profonde, en même temps qu’une question de respect pour les victimes. Et puis, après ce moment, je reviens pleinement à mon office.

Au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, j’ai demandé qu’une psychologue accompagne les magistrats qui, pour certains, allaient vraiment mal. Pour vaincre leurs résistances – on craint toujours d’être jugé par sa hiérarchie quand on demande à voir un psy –, j’ai amorcé le mouvement en y allant en premier.

Juste pour l’exemple ou, aussi, parce que vous en ressentiez le besoin ?

F. M. : En fait, moi, je trouvais que je n’avais pas trop mal supporté, et c’était justement ça qui m’inquiétait. Je m’étonnais de ne pas avoir craqué par moments. Je me disais : « T’es pas normal ! » J’ai mis des mots là-dessus, et la psy m’a plutôt rassuré.

La France vous a découvert lors des points presse post-attentat. Pourquoi avoir choisi de communiquer dans ces moments de chaos ?

F. M. : Parce que l’attente des médias et du public était immense. Ce n’était pas simple d’ailleurs : il fallait arbitrer entre ce qui pouvait être dit, et ce qui ne le pouvait pas. Je ne savais vraiment ce que j’allais dire que quinze minutes avant ma prise de parole.

Ensuite, j’exposais les faits en veillant toujours à proscrire toute recherche de morbide ou de sensationnel. Je cite souvent un éditorialiste – de La Croix, d’ailleurs ! –, Bruno Frappat, qui a écrit un jour « il faut retenir sa plume ». Ça résume tout ! Je m’y retrouve complètement.

Lors de ces points presse, vous nommiez l’horreur et c’était aussi, et étonnamment, cathartique pour nous tous. Comment l’expliquez-vous ?

F. M. : J’ai compris, bien plus tard, que ça rassurait en effet. Pourquoi ? Parce que la parole d’un procureur, c’est crédible. Loin des rumeurs et de la confusion ambiante. On explique les choses telles qu’elles sont, sans calcul politique, sans travestissement de la vérité. Sans en rajouter.

Et c’est d’ailleurs ainsi qu’on lutte contre la vengeance privée, ce qui est une fonction sociale majeure de la justice. En nommant les choses, en identifiant les auteurs, en les poursuivant, on renvoie la violence hors de la cité. Ce qui nous permet ensuite de mieux gérer collectivement nos peurs.

À l’étranger, ce ne sont pas toujours les procureurs qui assurent ces points presse. Pourquoi avoir endossé ce rôle ?

F. M. : Parce que communiquer sur les dossiers terroristes vous expose… et que c’est au chef d’assumer ce genre de chose. Cela allait d’autant plus de soi que j’étais placé sous protection depuis 2012 après une rumeur de fatwa sur moi.

Une fatwa sur vous ?

F. M. : Oui. (Soupirs.). Elle venait de Fresnes. On n’a jamais réussi à faire la part des choses entre la rumeur et la menace réelle, mais, par précaution, j’ai été placé sous protection à partir de ce moment-là.

Comment vit-on avec une telle menace ?

F. M. : Vivre sous la menace d’une fatwa, c’est dur au début. Après, on finit par évacuer la peur.

Après 2015, la France a musclé son arsenal sécuritaire. De nombreux juristes se sont émus de voir certaines libertés fondamentales bafouées. Qu’en pensez-vous ?

F. M. : Franchement, pour moi, on a su maintenir un équilibre. Certaines dispositions ont en effet été sorties de l’état d’urgence pour être ensuite pérennisées, mais, dans l’ensemble, on a réussi à combattre le terrorisme sans fouler aux pieds nos libertés.

Les fondamentaux de l’État de droit – les droits de l’homme, les libertés publiques – ont été respectés. Les contrôles ont bien fonctionné : le Conseil d’État et la Cour de cassation ont annulé des procédures irrégulières ; le Conseil constitutionnel a invalidé certains textes. Et, rappelons-le, on a su résister à l’emprisonnement des personnes fichées S. Là, oui, on aurait basculé du côté obscur de la force ! Ça n’a, heureusement, pas été le cas.

Qu’est-ce qui vous a amené à la magistrature ? Des parents dans le métier ?

F. M. : Pas du tout ! Dans ma famille, on est médecin, militaire, viticulteur… Il y a quelques curés aussi. Pas de père en fils, je vous rassure ! (Rires.) Moi, je voulais être magistrat : c’est vivant, humain. On pèse sur le cours des choses.

Les magistrats décident du sort de leurs semblables. Vous est-il arrivé d’en tirer une certaine forme de jouissance ?

F. M. : Jamais ! Et je peux même vous dire que chaque fois que j’ai requis aux assises, j’ai toujours éprouvé un pincement au cœur au moment où la cour annonçait à l’accusé sa peine.

En tant que représentant du parquet, vous avez quelque part participé à la décision. Donc, non… aucune jouissance du fait du pouvoir qu’on exerce, mais, à l’inverse, un fort sentiment de responsabilité. Et ce pincement au cœur, toujours.

Vous souvenez-vous de votre premier réquisitoire, il y a quarante ans ?

F. M. : Oh oui ! C’était dix jours après ma prise de fonction, un dossier de viol… J’avais une trouille terrible. La prise de parole publique n’allait pas de soi pour moi. Gérer son sang-froid, c’était très difficile. Pour ça, la montagne m’a beaucoup aidé.

La montagne ?

F. M. : Oui, j’y passe beaucoup de temps. J’ai découvert cet univers sur le tard, lors d’un stage professionnel. La randonnée d’abord, puis l’alpinisme. Ça m’a appris à gérer le stress. Vous connaissez la montagne un peu ? C’est fabuleux ! En cordée, on partage tout.

Je ne sais plus qui disait que c’était assez proche, au fond, de l’idéal communiste : chacun est responsable de l’autre ; tout le monde est à égalité ; on ne peut rien faire sans l’autre. Et les unités de secours en montagne ! Des gens extraordinaires d’humanité et d’altérité, qui passent leur temps à sauver des vies au péril de la leur. La montagne, c’est vraiment le dépassement de soi.

Vous pratiquez toujours l’escalade…

F. M. : Tant que ça peut ! (Rires.)

On m’a dit que vous aviez récemment escaladé la tour Eiffel avec les hommes de la BRI (Brigades de recherche et d’intervention, aussi appelées l’Antigang, NDLR). C’est vrai ?

F. M. : Comment savez-vous ça ? (Interloqué.) Euh… oui, c’est vrai ! On a été jusqu’au deuxième étage de la tour Eiffel. Magnifique ! C’était aux aurores, le soleil se levait. En général, quand vous montez, vous êtes face à une paroi, alors que là on voyait tout Paris au travers des piliers métalliques.

Traiter quotidiennement de la criminalité, c’est aborder l’être humain par sa face obscure. Cela n’altère-t-il pas, à force, votre vision de l’humanité ?

F. M. : Pour moi, la grande leçon des assises, c’est que personne n’est jamais tout à fait mauvais. Ni tout à fait bon d’ailleurs

Après, bien sûr, il y a des gens qui ne sont pas loin du mal absolu. Les viols suivis d’assassinats sur des gamines de 12 ans, dans ces cas-là, évidemment, c’est l’horreur qui prend le dessus.

Après quarante ans de carrière, quel regard portez-vous sur l’évolution de la délinquance ?

F. M. : Question difficile… On a assisté à une explosion du trafic de stupéfiants, à une montée des violences, des discours de haine aussi, en lien sans doute avec le développement des réseaux sociaux. Nous nous sommes aussi mis à traiter différemment certains contentieux. Je pense notamment à la délinquance sexuelle sur mineurs, aux violences faites aux femmes.

Les causes de la délinquance ont-elles beaucoup évolué ?

F. M. : Pas vraiment. On retombe toujours sur les carences morales et éducatives. On trouve aussi l’influence de facteurs psychologiques ou psychiatriques, avec beaucoup de troubles de la personnalité. Je note également énormément d’infractions commises sous l’emprise des stupéfiants. Beaucoup plus que lorsque je suis entré dans la magistrature…

Ces infractions sont aussi commises sur fond de misère économique, non ?

F. M. : Sûrement, mais je ne suis pas toujours à l’aise avec cela, car il ne faudrait pas justifier l’infraction au motif qu’elle est commise sur un fond de misère. Après, c’est sûr que celle-ci explique un certain nombre de choses.

Quand on ne vous a inculqué aucun sens de l’interdit, que vos parents sont au chômage, on peut comprendre l’intérêt qu’a un adolescent à toucher 60 ou 80 € par jour pour « faire le chouf » (faire le guet, NDLR) dans son immeuble.

Vous avez été procureur à Bobigny, une juridiction connue pour crouler sous les contentieux et pâtir d’un cruel manque de moyens. Avez-vous, parfois, été gagné par un sentiment d’impuissance ?

F. M. : Non. Je n’ai jamais eu de lassitude par rapport à cela. J’ai toujours eu le même enthousiasme… et la même capacité d’indignation. Les difficultés, ça me « rebooste » plus qu’autre chose. Je suis plutôt sur un mode « résilience ».

Vous évoquiez tout à l’heure les violences sexuelles sur mineurs ou les violences faites aux femmes. Sur ces deux contentieux, l’impuissance de la justice est souvent pointée du doigt. Que répondez-vous ?

F. M. : Qu’elle n’est pas impuissante ! La loi a évolué, rappelons-le : la prescription concernant les crimes sexuels sur mineurs court désormais sur trente ans à compter de la majorité de la victime. Simplement, plus le procès est éloigné des faits, plus il est difficile de les prouver. D’autre part, il y a eu de vrais progrès sur les prises en charge des victimes. Elles arrivent d’ailleurs progressivement à se libérer des carcans et parlent. Tout cela va dans le bon sens. Pour autant, ça ne doit pas se terminer en tribunal médiatique.

Vous craignez le tribunal médiatique ?

F. M. : Il faut en tout cas veiller à ce que l’information se fasse dans le respect de la présomption d’innocence. Contrairement à la presse ou aux réseaux sociaux, la justice est tenue à un certain nombre de principes éthiques, dont le respect de la présomption d’innocence, le respect du contradictoire ou celui du procès équitable.

Nous sommes aussi soumis à une exigence probatoire : si les preuves ne sont pas là, on relaxe ou on acquitte. Donc, pour revenir à votre question, oui, je pense que le tribunal médiatique est un risque. Mais dire cela ne doit pas empêcher la magistrature de faire son examen de conscience et de repenser ses pratiques.

Certains dénoncent une justice à deux vitesses : une justice d’abattage, celle des comparutions immédiates, et une justice des « cols blancs », dont les procès se tiennent des années après les faits avec, à la clé, de rares peines de prison. Qu’en pensez-vous ?

F. M. : D’abord, une justice rapide n’est pas forcément une « justice d’abattage ». Si les faits sont établis, si on respecte les droits des justiciables et leur dignité, je ne vois pas pourquoi on s’empêcherait de juger les choses rapidement. C’est aussi une façon de répondre aux attentes sociales. Ce type de réponse rapide est parfois indispensable. Par exemple, pour les violences faites aux femmes. Il faut une réponse qui ait du sens et qui fasse effet dans la tête des auteurs.

Concernant ensuite le traitement des affaires économiques et financières, oui il est très choquant. J’en conviens tout à fait. Il est beaucoup trop lent. À Paris, vous avez des centaines de dossiers de fraude fiscale qui attendent. Il faut des mois avant de commencer à en ouvrir un. Alors, pourquoi ?

On n’a pas assez de services de police judiciaire spécialisés. Nous pâtissons aussi d’un fort turnover des magistrats sur ces dossiers. Ensuite les cols blancs, comme on dit, sont défendus par des avocats très compétents sachant utiliser toutes les voies de recours à leur disposition – je ne critique pas, c’est leur droit le plus absolu ! – et cela contribue au ralentissement de la procédure. C’est très complexe.


Photo par Frédéric Stucin

Au tribunal, on juge l’acte, l’homme, les deux ?

F. M. : Délicate question. On ne juge pas qu’un acte, on juge aussi l’individu mais sans jamais y intégrer une quelconque vision morale de l’homme jugé. On conjugue à la fois la personnalité de l’individu – et ses risques de récidive – et la gravité de l’acte commis. Donc, oui, vous jugez un homme. Mais, encore une fois, ce n’est pas un jugement moral.

Avez-vous toujours réussi, dans l’exercice de vos fonctions, à vous départir de vos propres préjugés ?

F. M. : En tant que magistrat, il faut toujours s’interroger sur ses propres dépendances. Lutter contre ses a priori, ses préjugés, c’est fondamental. Pour ma part, je me suis rendu compte très jeune, dès mon premier poste à Carcassonne, que j’avais tendance à être plus indulgent avec les individus de la même classe sociale que moi, avec ceux qui partageaient le même mode de vie. Une sorte de réflexe de classe, quoi ! Ça m’a sauté aux yeux, très jeune. J’ai toujours veillé ensuite à lutter contre ce biais.

Comme vous le dites vous-même, aucun magistrat ne fait un sans-faute. En 2005, après la mort par électrocution de Zyed Benna et Bouna Traoré, on vous a reproché d’avoir trop tardé à ouvrir une information judiciaire. Le regrettez-vous ?

F. M. : Je me suis toujours inscrit en faux contre cette accusation. J’ai ouvert l’information judiciaire un ou deux jours après les faits. C’est-à-dire dès qu’on a eu les bandes audio de la police ! Ce laps de temps n’a d’ailleurs eu aucune incidence sur la suite des investigations. Mais, peu importe, on me l’a reproché.

C’est vrai qu’aujourd’hui, j’ouvrirais une information judiciaire dans l’heure. Dans cette affaire, je m’en veux d’avoir employé le terme de « course-poursuite ». On s’est enfermé dans cette sémantique. Il aurait fallu employer d’autres mots. Quinze ans après, je me demande toujours lesquels. Mais pas ceux-là, c’est sûr.

Comment avez-vous « géré » ensuite les émeutes qui ont suivi ?

F. M. : (Soupirs) J’ai cru qu’on n’en sortirait jamais. Toutes les nuits, j’étais aux côtés du chef de la sûreté pour décider des gardes à vue. Je rentrais chez moi vers les 5 heures du matin en prenant des raccourcis, en modifiant à chaque fois mon itinéraire.

Il y avait des feux de poubelles partout, on ne savait pas ce qu’on pouvait trouver… On a eu la visite du procureur général et du ministre huit jours plus tard. Pendant une semaine, on s’est démerdés tout seuls. Sans aucune protection. Une période stressante.

Vous avez été soumis à d’autres formes de stress, ces dernières années, en lançant des investigations sur des dossiers politico-financiers très sensibles (l’affaire Cahuzac, le dossier Bygmalion). Comment y fait-on face ?

F. M. : Là ce n’est pas du stress, c’est de la pression. Une pression liée au développement du journalisme d’investigation. Des articles sortent, qui mettent en cause le comportement de telle personne ou le fonctionnement de tel parti.

Et là, quoi que vous fassiez, vous êtes critiqué. Si on « fait », on est accusé de politiser son action. Vous êtes soupçonné d’être téléguidé par le pouvoir, ou d’agir contre le pouvoir. Et si on ne fait rien, on est critiqué pour ne pas avoir répondu aux accusations portées par la presse. C’est ainsi, il faut faire avec.

Cela rejoint une critique récurrente faite à la justice, celle de sa « politisation ». Réformer le statut du parquet changerait-il la donne ?

F. M. : C’est évident. Il faut que l’avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) lie le gouvernement. Vous savez, le risque, c’est qu’un jour un parti, disons moins démocratique, arrive au pouvoir et choisisse lui-même ses procureurs.

Il faut avancer sur cette réforme, je l’ai dit en haut lieu. Après, à un tout autre niveau, je pense qu’une manière de contrer cette accusation de politisation de la justice requiert de la part des magistrats qu’ils s’interdisent toute expression publique pouvant faire douter de leur impartialité ou de leur neutralité.

Vous pensez à quoi ?

F. M. : Moi, par exemple, je ne suis jamais allé manifester. Même si je suis en désaccord avec un certain nombre de choses. J’estime que je n’ai pas le droit. Oui, je sais, j’ai une conception assez rigoriste de l’obligation de réserve. Tout le monde ne la partage pas. Mais, je ne veux pas que mon comportement puisse être utilisé pour mettre en cause mon impartialité.

Vous avez toutefois été directeur de cabinet de deux gardes des sceaux successifs sous Nicolas Sarkozy, ce qui vous a étiqueté politiquement… La gauche a d’ailleurs contesté votre nomination à la tête du parquet de Paris. Avec le recul, regrettez-vous ce passage en cabinet ?

F. M. : Quand on m’a proposé ce poste, je n’ai absolument pas compris ce qui m’arrivait. Je n’avais pas du tout cherché à y aller. Je n’étais pas dans les réseaux. J’ai hésité et puis j’y suis allé. Je ne le regrette pas, j’y ai énormément appris.

Après, est-ce que je le referais ? Je ne sais pas. Pas sûr. Je suis passé par des choses difficiles. C’est dur le cabinet, vraiment dur… Bon, après, je n’y ai jamais perdu mon âme, c’est l’essentiel. (Rires.)

On accuse parfois la justice de se substituer au législateur. Un reproche adressé aux hautes cours, et parmi elles la Cour de cassation. Que répondez-vous ?

F. M. : La Cour de cassation a pour mission d’unifier l’application du droit et son interprétation en veillant au respect des principes fondamentaux. L’office de la loi, lui, est de fixer les maximes générales du droit. Mais la loi ne peut pas tout prévoir !

Le juge est donc, en quelque sorte, le législateur des cas particuliers et il peut, dans ce cadre, être amené à créer de la norme. Mais, attention, toujours en marge ou à partir des textes de loi. Il ne peut jamais aller contre l’intention du législateur ni s’y substituer. À la Cour de cassation, le parquet général est, d’une certaine manière, une passerelle entre le juge et le citoyen. Nous contribuons, quelque part, à l’expression d’un droit vivant.


Photo par Frédéric Stucin

En juillet, la Cour de cassation a examiné le cas de Vincent Lambert. Est-ce un dossier qui vous a marqué ?

F. M. : Ah, l’affaire Lambert… En principe, je dors bien, mais là j’ai passé des nuits agitées. Il y a l’office du juge, bien sûr, mais nous sommes aussi des hommes doués de conscience, et certains dossiers, sur un plan humain, peuvent vous troubler.

Vous avez été scolarisé chez les jésuites. Qu’en avez-vous retenu ?

F. M. : J’en ai retenu… que la ligne droite n’est pas le chemin le plus court d’un point à un autre. (Rires.) Non, plus sérieusement, j’y ai appris l’importance du discernement, l’ouverture au monde, les valeurs de tolérance et d’humanité.

« Que l’Autre soit et qu’il soit autre » (1), c’est pour moi la plus belle définition de l’humanisme chrétien. L’autre a le droit d’être ce qu’il est, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Ah, les jésuites… J’ai vécu Mai 68 chez eux, ce n’était pas rien ! On est passé de règles très strictes à une totale autodiscipline.

Et cela s’est bien passé ?

F. M. : Super ! Bon, moi j’étais un adolescent très dissipé, j’étais collé tout le temps !

C’est de ces années-là que date votre goût pour Pink Floyd ? On m’a dit que vous les écoutiez même en travaillant, parfois…

F. M. : (Rires.) C’est vrai. Enfin, je suis très éclectique, ça peut aussi être Mozart !

De votre passage chez les jésuites, avez-vous tiré un certain rapport à la foi ?

F. M. : Je pense qu’une expérience comme celle-là, soit ça vous conforte, soit vous avez un phénomène de rejet. Moi, je n’ai pas rejeté. Je suis croyant pratiquant.

Une fois à la retraite, lorsque vous n’aurez plus d’obligation de réserve, que vous permettrez-vous ?

F. M. : À la retraite ? J’irai en boîte ! (Rires.) Et je ferai pas mal d’autres choses…

Davantage de montagne, et de moments en famille ?

F. M. : Avec mon épouse, on part déjà en vacances une semaine tous les ans avec nos trois petits-enfants. On se régale. C’est quand même beaucoup plus facile d’être grand-parent que parent, on n’a plus à éduquer… Le bonheur !

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Ses dates

26 août 1953. Naissance à Banyuls-dels-Aspres (Pyrénées-Orientales).

1979. Nommé substitut du procureur de la République de Carcassonne.

2001-2004. Devient chef de service à la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) à la chancellerie.

2004. Nommé procureur de la République auprès du TGI de Bobigny.

2009-2011. Devient directeur de cabinet de la ministre de la justice Michèle Alliot-Marie, puis de son successeur, Michel Mercier.

2011. Nommé procureur de la République auprès du tribunal de grande instance de Paris.

2012. Se fait connaître du grand public après l’attentat de Mohamed Merah. De nombreux points presse suivront après l’attentat contre Charlie Hebdo, notamment ceux du 13 novembre 2015 à Paris et celui de la Promenade des Anglais à Nice en 2016.

2018. Devient procureur général près la Cour de cassation.

(1) Citation du père jésuite François Varillon.