Arrêt n° 149 du 7 février 2018 (17-14.866) - Cour de cassation - Première chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2018:C100149

Cassation partielle sans renvoi


Demandeur(s) : M. Mohamed X...

Défendeur(s) : le procureur général près la cour d’ appel de Rennes, et autre


Attendu, selon l’ordonnance attaquée, rendue par le premier président d’une cour d’appel, et les pièces de la procédure, que M. X…, de nationalité algérienne, a été interpellé le 11 janvier 2017 à l’occasion d’une enquête de flagrance pour des faits de vol aggravé et placé en rétention administrative le lendemain, en exécution d’une décision du préfet du même jour, dans l’attente de la réponse aux demandes de prise en charge par l’Etat responsable de l’examen de sa demande d’asile, adressées aux autorités bulgares, suédoises, danoises et hollandaises ;

 

 Sur le moyen unique, pris en sa troisième branche, qui est préalable :

 

 Vu l’article 28 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, dit « Dublin III », et l’article L. 742-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;

 

 Attendu qu’il résulte de ces textes, tels qu’interprétés par le Conseil d’Etat dans son avis contentieux n° 408919 du 19 juillet 2017, que le législateur n’a pas entendu que l’autorité administrative puisse placer en rétention administrative le demandeur d’asile faisant l’objet d’une procédure de transfert avant l’intervention de la décision de transfert ; que, dans ce cas, la loi n’a prévu que la possibilité d’assigner l’intéressé à résidence, un placement en rétention n’étant susceptible d’être prononcé, sur le fondement de l’article L. 551-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qu’après la notification de la décision de transfert ;

 

 Attendu que, pour prolonger la mesure, l’ordonnance retient que le placement en rétention est régulier, dès lors qu’il résulte des dispositions de l’article 28 précité que le placement en rétention administrative d’une personne faisant l’objet d’une requête aux fins de reprise en charge en qualité de demandeur d’asile auprès d’un autre État membre de l’Union européenne peut intervenir avant même la présentation de cette requête et, par voie de conséquence, avant l’acceptation implicite ou explicite de la part de l’État membre saisi ;

 

 Qu’en statuant ainsi, alors que l’étranger ne pouvait être placé en rétention, avant la décision de transfert, aux fins de mise en oeuvre de la procédure de détermination de l’État responsable de l’examen de la demande d’asile, le premier président a violé les textes susvisés ;

 

  Et sur les deux premières branches du moyen :

 

 Vu les articles 2 et 28 du règlement « Dublin III » ;

 

 Attendu, d’une part, qu’il résulte de ces textes que, si les États membres de l’Union européenne peuvent placer les personnes concernées en rétention en vue de garantir les procédures de transfert conformément au règlement lorsqu’il existe un risque non négligeable de fuite de ces personnes, ce risque s’entend, dans un cas individuel, comme l’existence de raisons, fondées sur des critères objectifs définis par la loi, de craindre la fuite d’un demandeur de protection internationale, ressortissant de pays tiers ou apatride, qui fait l’objet d’une procédure de transfert ;

 

 Attendu, d’autre part, que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE, arrêt du 15 mars 2017, Al Chodor, C-528/15) a dit pour droit que ces textes doivent être interprétés en ce sens qu’ils imposent aux Etats membres de fixer, dans une disposition contraignante de portée générale, les critères objectifs sur lesquels sont fondées les raisons de craindre la fuite du demandeur d’une protection internationale qui fait l’objet d’une procédure de transfert et que l’absence d’une telle disposition entraîne l’inapplicabilité de l’article 28, paragraphe 2, de ce règlement ; qu’au point 45 de l’arrêt, elle précise qu’en tout état de cause, une jurisprudence établie, sanctionnant une pratique constante de la police des étrangers ne saurait suffire ;

 

 Attendu que, pour prolonger la rétention, l’ordonnance retient que cette mesure est régulière dès lors que M. X… ne dispose pas de garanties de représentation effectives propres à prévenir le risque de fuite avéré en ce que l’intéressé, dépourvu de tout document d’identité et en possession d’un titre de séjour provisoire délivré par les autorités néerlandaises, a déposé des demandes d’asile dans quatre Etats membres différents, avant de quitter ces mêmes Etats ;

 

 Qu’en statuant ainsi, alors qu’en l’absence de disposition contraignante de portée générale, fixant les critères objectifs sur lesquels sont fondées les raisons de craindre la fuite du demandeur d’une protection internationale qui fait l’objet d’une procédure de transfert, l’article 28, paragraphe 2, du règlement était inapplicable, le premier président a violé les textes susvisés ;

 

 Et attendu qu’en l’absence de doute raisonnable quant à l’interprétation des articles 2 et 28 du règlement, il n’y a pas lieu de saisir la Cour de justice de l’Union européenne d’une question préjudicielle ;

 

 Vu les articles L. 411-3 du code de l’organisation judiciaire et 1015 du code de procédure civile ;

 

  PAR CES MOTIFS :

 

 CASSE ET ANNULE, sauf en ce qu’elle déclare l’appel recevable, l’ordonnance rendue le 17 janvier 2017, entre les parties, par le premier président de la cour d’appel de Rennes ;

 

 DIT n’y avoir lieu à renvoi ;

 


Président : Mme Batut

Rapporteur : Mme Gargoullaud, conseiller référendaire

Avocat général : M. Sassoust

Avocat(s) : SCP Spinosi et Sureau