Audience solennelle de début d'année judiciaire 2021

L’audience solennelle de début d’année judiciaire 2021 de la Cour de cassation s’est tenue le lundi 11 janvier, en présence de M. le Premier ministre Jean Castex et de M. le ministre de la justice, garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti.

M. Souheil Abboud, premier président de la Cour de cassation du Liban et président de l’AHJUCAF était l’invité d’honneur de Mme la première présidente Chantal Arens.

Monsieur le premier ministre,

La Cour de cassation vous remercie de votre présence à cette audience solennelle, qui marque le début de l’année judiciaire. Ces audiences sont parfois l’occasion de faire le bilan des années passées. Celle-ci sera porteuse de projets d’avenir pour notre institution. A sa mesure, sachez que la Cour de cassation est résolument engagée dans cette voie.

Monsieur le Garde des Sceaux,

Soyez également remercié pour votre présence qui témoigne de l’intérêt que vous portez aux conditions dans lesquelles magistrats et fonctionnaires de justice accomplissent leur mission, très souvent avec dévouement et abnégation.

Madame et Monsieur les parlementaires

Mesdames et Messieurs les présidents et procureurs généraux des Cours suprêmes,

Monsieur le président de la Cour européenne des droits de l’homme,

Monsieur le président du Conseil Constitutionnel,

Monsieur le vice-président du Conseil d’Etat,

Madame la Défenseure des droits,

Monsieur le premier président de la Cour des comptes,

Madame la procureure générale près ladite Cour,

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil supérieur de la magistrature,

Mesdames et Messieurs les hautes personnalités représentant les autorités civiles et militaires,

Monsieur le Président de l’Ordre des avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation,

Mesdames et Messieurs les représentants des professions judiciaires,

Mesdames et Messieurs, ici présents

Mais aussi vous tous qui suivez cette audience solennelle à distance, retransmise en direct sur le site internet de la Cour de cassation, faute de pouvoir partager ce moment fort de l’année judiciaire avec nous, en raison de l’épidémie de Covid 19 qui sévit encore aujourd’hui en France et dans le monde,

En effet, et alors que la Cour de cassation a traditionnellement le plaisir d’accueillir à son audience solennelle de rentrée près de 600 invités, et parce qu’avec Monsieur le procureur général nous avons pris la décision de maintenir cette audience malgré le contexte sanitaire actuel, le nombre d’invités a dû être très sensiblement réduit et nous adressons, aux personnalités qui suivent cet événement à distance, nos sincères remerciements pour leur compréhension et leur fidélité,

Cette rentrée solennelle s’inscrit donc dans un contexte tout particulier.

Un contexte de crises protéiformes : crise terroriste, alors que plusieurs attentats ont encore frappé notre pays et que les défis et enjeux sécuritaires sont de plus en plus prégnants ; crise sanitaire, qui a confronté la France et le monde à une situation inédite par son ampleur et sa gravité, insécurisante en l’absence de toute certitude sur les perspectives à moyen et long terme ; crise économique et sociale, dont on ne mesure encore pas totalement l’ampleur, mais dont on voit hélas déjà les conséquences dramatiques pour les plus fragiles.

Vous le savez, cette crise a bouleversé le fonctionnement de l’institution judiciaire.

Au printemps dernier, la Justice confinée a fonctionné au ralenti, réduite au traitement des contentieux les plus essentiels.

Cet épisode a révélé l’impérative nécessité de faire évoluer, rapidement et profondément nos méthodes de travail, nos organisations et nos systèmes informatiques, afin que les juridictions puissent poursuivre leur activité juridictionnelle en toutes circonstances.

Lors de la deuxième vague de l’épidémie, la Justice bien que non épargnée était mieux préparée pour maintenir son activité.

Malgré ce contexte difficile, je me félicite que la Cour de cassation ait pu poursuivre ses différentes missions grâce à l’investissement essentiel et déterminant de tous, et en particulier, celui du personnel de greffe, représenté ici par Madame la directrice du greffe de la Cour de cassation, que je remercie solennellement.

Au-delà de la seule Cour de cassation, je salue le fort investissement de l’ensemble des magistrats et fonctionnaires des juridictions et leur mobilisation sans faille, alors que leurs conditions de travail étaient encore plus difficiles que les années précédentes. 

Je vous annonçais, l’an dernier, la mise en place de nombreux groupes de travail, appelés à réfléchir à l’évolution et l’amélioration de l’action de la Cour. Je pense notamment aux réflexions menées sur le contrôle de conventionalité ou le traitement des questions prioritaires de constitutionnalité, qui occupent une place croissante dans l’office du juge de cassation, comme l’actualité jurisprudentielle l’a encore récemment illustré.

Je pense encore aux actions menées en faveur du renforcement du dialogue et des relations avec les juridictions du fond comme avec les avocats aux Conseils, ou bien aux avancées réalisées en matière d’éthique et de déontologie du juge de cassation.

Je pense enfin au travail essentiel tendant à l’harmonisation des méthodes de travail à la Cour de cassation, pour une meilleure lisibilité et une efficacité accrue du traitement des pourvois. L’ensemble de ces travaux a été conduit avec succès, et je souhaite remercier solennellement tous ceux qui ont contribué à cette avancée majeure pour la Cour : les présidents de chambre, dont la contribution a été essentielle, les magistrats du siège et du parquet général, personnels de greffe, avocats aux Conseils.

J’en profite pour saluer la très grande qualité des relations entretenues avec Monsieur le procureur général, la richesse des contributions des membres du parquet général tout au long de ces travaux, et leur complète adhésion aux projets menés pour la Cour. 

Je remercie chaleureusement le président Louis Boré pour son entière coopération aux réflexions engagées tout au long de l’année qui vient de s’achever et qui ont vocation à se poursuivre au cours de cette nouvelle année. A n’en pas douter, le président Molinié qui lui succède aura à cœur de consolider la qualité de nos échanges avec l’Ordre, dans l’intérêt de la Cour comme des justiciables.

Des propositions concrètes ont été faites et des réformes mises en place, dont vous retrouverez le détail dans un document annexe, mis à votre disposition.

Je rappellerai simplement que l’objectif de ces réflexions et réformes a été de renforcer la cohérence de l’action de la Cour de cassation et de consolider son rôle normatif.

Ainsi, trois circuits différenciés ont été mis en place afin d’adapter les méthodes de travail de la Cour à la complexité de certains dossiers et de se concentrer sur les seules affaires nécessitant un examen approfondi, les affaires plus simples étant orientées vers des circuits de traitement plus rapides. Le renforcement du dialogue avec les juges du fond, que j’évoquais il y a un instant, est à l’origine de nouveaux outils pédagogiques de présentation et de diffusion des arrêts de la Cour. Enfin, au niveau national comme international, le dialogue des juges s’est très sensiblement enrichi, grâce à des rencontres régulières autour de sujets communs, et parfois, selon de nouveaux formats en raison du contexte actuel.

A cet égard, je remercie de leur présence à cette audience Monsieur le président du Conseil constitutionnel et Monsieur le vice-président du Conseil d’Etat, qui témoigne de l’excellence des relations entretenues avec la Cour de cassation sur des thèmes d’intérêt commun.

Je salue également la présence de nos partenaires européens et internationaux : Monsieur Spano, Président de la Cour européenne des droits de l’Homme, Madame Solovieff, Procureure générale près la Cour Supérieure de Justice de Luxembourg et Monsieur Ondo Mve, Président de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage de l’OHADA. La crise sanitaire n’a hélas pas permis à plusieurs de nos homologues étrangers d’être présents, tels Monsieur Wiwinius, Président de la Cour supérieure de Justice de Luxembourg et président du Réseau des présidents des Cours supérieures judiciaires de l’Union européenne, que je tiens à remercier pour son action déterminante au service de la coopération judiciaire.

La crise à laquelle nous sommes confrontés a illustré la nécessité de renforcer le dialogue des juges. A cet égard, je tiens plus particulièrement à saluer le premier président de la Cour de cassation du Liban, Monsieur Souheil Abboud, invité d’honneur de cette audience de rentrée à laquelle, fort malheureusement, il n’a pas pu se rendre. Le président Abboud mène une action déterminante dans le renforcement du dialogue des juges, tant sur le plan bilatéral qu’au sein de l’Association des hautes juridictions de cassation des pays ayant en partage l’usage du français (AHJUCAF) qu’il préside, et dans la défense de la démocratie, des droits fondamentaux et de l’Etat de droit, valeurs qui sont au cœur des actions de coopération de la Cour de cassation. Il nous a fait parvenir un message du Liban, que nous aurons le plaisir de vous faire partager à la fin de cette audience solennelle.

Les réflexions de la Cour de cassation se poursuivent aujourd’hui avec la mise en place de comités de suivi ou de nouvelles commissions, par exemple en matière de médiation à la Cour de cassation ou encore, sur la dématérialisation des procédures nécessaires au traitement des pourvois en matière pénale ou chaque fois que la représentation par avocat n’est pas obligatoire.

Dans cette même approche dynamique, et pour donner sens et cohérence à son action, j’ai souhaité que la Cour de cassation se projette dans une perspective à plus long terme et qu’elle réfléchisse à ce qu’elle pourrait devenir à moyenne échéance. Nous avons, avec Monsieur le procureur général, mis en place une Commission de réflexion, intitulée « Cour de cassation 2030 », chargée d’identifier les grandes tendances qui se dessinent dans l’environnement juridique, institutionnel et international de la Cour de cassation et d’envisager leurs conséquences sur sa place et son office. Le président Potocki a accepté de conduire cette mission qui se traduira par la remise d’un rapport en septembre 2021. Je le remercie vivement, ainsi que l’ensemble des membres de la Commission, pour leur implication dans ce projet ambitieux.

Depuis peu, une réflexion sur la mise en place de formations ad hoc à la Cour de cassation a été engagée, afin de permettre le traitement rapide et efficace des affaires d’une particulière complexité, nécessitant l’expertise croisée de plusieurs magistrats reconnus pour leur compétence dans les domaines concernés, et pouvant appartenir à différentes chambres de la Cour. 

Le traitement des pourvois formés contre les arrêts rendus par la chambre commerciale internationale de la cour d’appel de Paris, qui couvrent des questions de droit commercial international, d’arbitrage et de procédure, est un parfait exemple de ces affaires à forts enjeux qui méritent une appréhension globale, par des magistrats spécialisés réunis en une formation ad hoc.

Vous le voyez, la Cour de cassation souhaite, plus que jamais, ancrer son action au cœur même de notre société et relever les défis du XXIe siècle dans toute leur complexité. La période actuelle révèle ce que ces défis peuvent avoir d’imprévisible, dessinant de nouvelles priorités pour la justice de demain.

Dans des temps aussi incertains, marqués par la peur et l’isolement, il est crucial que la justice occupe toute sa place : celle d’une institution essentielle à la cohésion de la Nation. 

Pour cela, je voudrais revenir quelques instants sur la figure du juge ; celui qui, étymologiquement, dit le droit, mais qui ne saurait être réduit à cela.

Le juge est avant tout ce tiers indépendant et impartial dont chaque société constituée a besoin pour faire valoir et veiller au respect des droits de chacun ; pour faire cesser les troubles, mettre fin aux litiges, réparer les dommages, apaiser les conflits, protéger les plus vulnérables, rappeler la dignité et le respect des droits de chacun et de la liberté individuelle, en bref, assurer la paix sociale.

Je voudrais vous parler de ce juge auquel, depuis la nuit des temps, chacune et chacun a recours lorsque le conflit s’installe et que le dialogue n’a plus sa place ; lorsque l’injustice ou la loi du plus fort cherche à opprimer, à bafouer les droits d’autrui ; lorsqu’il est porté atteinte à la sécurité et à l’ordre public.

Je voudrais vous parler de ce juge qui protège, qui répare, qui pacifie, qui régule, précisément parce qu’aujourd’hui, alors que la société a plus que jamais besoin de lui, son image se brouille.

Pour évoquer ce juge, j’ai choisi une fable de tradition bédouine : la fable du « douzième chameau », si bien contée par François Ost. Ce bref récit nous dit beaucoup de la place du juge dans la société et plus largement du rôle que le droit y tient. Permettez-moi de la partager avec vous :

« Trois fils se disputent l’exécution du testament de leur père, récemment décédé. Non pas en raison de l’inégalité des parts, coutumière en ces temps reculés, mais plutôt en raison de l’héritage à partager : un cheptel réduit à onze chameaux. L’ainé devant recevoir la moitié du cheptel, le puîné le quart, et le cadet le sixième, le partage semblait impossible. Sur le point d’en venir aux mains, les frères font alors appel à la sagesse du khadi qui, après avoir réfléchi, leur dit : « Prenez un de mes chameaux, faites votre partage, puis vous me le rendrez ». Interloqués, les frères ne tardèrent pas à réaliser l’ingéniosité du khadi : avec douze chameaux, le partage devenait fort aisé - chacun reçut sa part et le douzième chameau, ne manqua pas d’être restitué ».

Cette parabole illustre, sans doute, le véritable office du juge, dans ce moment au cours duquel les êtres humains décident de confier le règlement de leur litige à un tiers reconnu lequel, par sa seule intervention et son aptitude à résoudre le différend qui lui est soumis, en appelle à la règle de droit et donne ainsi naissance à une situation juridique nouvelle. A égale distance des parties, ce tiers rend l’échange possible, mettant au même niveau les protagonistes et restaurant le lien social.

Cette mission originelle semble pourtant bouleversée face à une complexification de l’environnement juridique, à une demande croissante de Justice, et à des impératifs quantitatifs toujours plus prégnants. Le juge, fragilisé dans l’exercice de sa mission, se retrouve aussi, parfois, interrogé dans son office.

Ainsi, il doit faire face à une complexification croissante du droit : la norme applicable devient multiple quant à son origine, sa portée ou sa valeur normative, sans compter la multiplication des lois de circonstances, qui changent ou évoluent constamment.

La densification du paysage normatif entraîne alors, inexorablement, la complexification de la tâche du juge mais aussi, paradoxalement, le dévoiement de son office.

Trop souvent appelé en bout de chaîne, tardivement, pour sanctionner la violation de règles de toutes natures, mobilisé par cet office sanctionnateur, le juge se voit contraint de délaisser ses autres missions, régulatrice et interprétative, pourtant essentielles.

Ce même juge est, par ailleurs, destinataire d’injonctions contradictoires, tiraillé entre des exigences de quantité et de qualité, enfermé dans une logique de gestion qui le conduit à emprunter les codes d’une administration de production en termes de flux, de stocks ou de délais, l’éloignant du cœur de sa mission. Les citoyens attendent de lui qu’il soit à la fois répressif, protecteur, psychologue, administrateur.

Sur un plan plus institutionnel, la justice est affectée de plusieurs maux qu’il convient d’identifier clairement et de prendre en compte.

Je veux souligner ici la solitude que connait particulièrement le juge civil et qui contribue à la désaffection de ces fonctions. La réduction de la collégialité, parfois justifiée, en a fait un juge solitaire, isolé dans son exercice. La fonction a beaucoup perdu de son attractivité. Le travail à distance des tribunaux se généralise à bas bruit, ce que la crise sanitaire accentue. Le juge, seul, dans un colloque singulier avec ses dossiers, est souvent amené à renoncer à s’investir plus avant dans la vie de sa juridiction.

Je veux également évoquer la crise de légitimité que connaît l’institution judiciaire, révélatrice du déficit de confiance qu’on lui accorde.

Beaucoup ont encore du mal à se départir d’une conception réductrice du juge « bouche de la loi ». Le spectre d’un « gouvernement des juges » dénués de légitimité démocratique est prompt à ressurgir chaque fois qu’une décision de justice dérange ou n’est pas suffisamment comprise, de sorte que l’acceptation même de l’office du juge juridictionnel est parfois difficile.

Or, plutôt que de présenter le juge dans une logique d’opposition avec les autres pouvoirs, ne faut-il pas l’accepter à sa juste place de défenseur de l’Etat de droit et de la démocratie, dans le cadre d’une interaction renforcée avec les auxiliaires de justice et plus particulièrement les avocats ? 

L’un des fondements de la confiance des citoyens en la Justice est certainement la légitimité de ceux qui prennent des décisions « Au Nom du Peuple Français ». En France, le juge ne tient pas sa légitimité de l’élection, mais bien plutôt de son indépendance et de son impartialité, de la responsabilité qui découle de ses fonctions, de sa déontologie, de sa formation et de ses méthodes de travail.

C’est une légitimité tout à la fois constitutionnelle et éthique, fruit, je le répète, d’une formation extrêmement rigoureuse, à la hauteur des responsabilités qui sont les siennes.

Pourtant, cette légitimité vacille aujourd’hui : elle est régulièrement interrogée, certains cherchant même à faire naître le doute.

Pour que la confiance des justiciables soit restaurée et que la justice puisse retrouver la place qui est la sienne dans un fonctionnement harmonieux des institutions qui concourent à l’État de droit, il faut penser d’autres voies pour demain.

Je vous le dis : l’allocation impérieuse de moyens supplémentaires et l’augmentation des effectifs, toujours d’actualité, ne suffiront pas.

De nouveaux défis se présentent à nous, que la crise sanitaire a exacerbés : la question de l’accès au juge, celle des méthodes de travail des magistrats mais aussi des greffiers, qui se posent avec une nouvelle acuité. Une nouvelle transformation numérique devient à la fois une urgence absolue et un défi technologique, face à la vétusté de l’équipement informatique des cours et tribunaux.

Au-delà de ces aspects, il est urgent d’intervenir et de reconfigurer l’institution judiciaire, dans une approche systémique. Le juge doit être acteur de cette refondation dans le cadre d’une mobilisation collective de l’ensemble des partenaires et interlocuteurs concernés.

Le juge de demain est un juge ouvert sur le monde. Il lui faudra les moyens de consulter des sachants, de connaître et de s’inspirer des pratiques de ses homologues étrangers, comme du fonctionnement des autres institutions ou administrations.

Cela implique de réfléchir à son périmètre d’action, et surtout, de promouvoir et de donner vie à l’équipe autour de lui, à l’instar de ce qui existe dans d’autres institutions comparables, pour lui permettre de se recentrer sur son activité juridictionnelle, pour rompre avec l’isolement et pour favoriser la réflexion collective, non pas uniquement avec ses pairs mais avec ses interlocuteurs du quotidien : greffiers, avocats, universitaires.

Le juge de demain, au cœur d’une équipe structurée, doit être formé à la gestion des ressources humaines. L’Ecole nationale de la magistrature, qui a beaucoup enrichi son offre de formation ces dernières années en ce domaine, pourrait encore plus lui donner les outils indispensables à la direction d’une équipe, d’un service ou d’une juridiction. Permettez-moi de saluer cette prestigieuse Ecole et plus particulièrement sa nouvelle directrice, animée de grandes ambitions pour maintenir au plus haut la qualité de l’enseignement qui y est dispensé.

Le juge de demain, mieux entouré, doit aussi être mieux préparé, pour faire face à des contentieux qui se complexifient. Il faut favoriser la spécialisation dans certains domaines de contentieux, par la formation de juges experts ou la création de chambres spécialisées. Le droit économique, bancaire et financier ; le droit de l’environnement ; le droit commercial international sont quelques exemples de domaines du droit dans lesquels une spécialisation des juges constituerait un réel atout, en ce qu’il pourrait favoriser la confiance des acteurs économiques et l’attractivité de notre système juridique. En l’état de la gestion des ressources humaines des magistrats, cette approche mériterait d’être exploitée par la création de viviers de compétence.

 A ces égards, je tiens ici à saluer l’action déterminante du Conseil Supérieur de la magistrature, qui a un regard ouvert sur le monde, qui veille à l’indépendance de la Justice et qui, par son rôle dans le recrutement, la mobilité et la carrière des magistrats, participe à l’émergence du juge de demain.

Le juge de demain doit statuer dans un cadre territorial rénové. Il doit pouvoir remplir son office au sein d’une juridiction dont la taille, plus adaptée, lui permettra de se recentrer sur ses fonctions essentielles et de rendre une justice de qualité dans l’intérêt du justiciable.

Le juge de demain doit être dans la bonne temporalité : c’est-à-dire, être dans le juste temps et dans son temps.

Dans le juste temps car, s’il est essentiel que la justice soit rendue dans des délais conformes aux standards européens, il importe aussi de veiller et de rappeler que toute affaire doit pouvoir donner lieu à un traitement adapté à sa complexité. La temporalité de la justice n’est pas nécessairement celle de la société et des médias.

Le juge de demain est aussi celui qui est dans son temps, dans son époque, ouvert aux nouvelles technologies et à la hauteur des enjeux numériques.

L’ouverture progressive, mais massive et gratuite, des bases de jurisprudence à tous – l’open data – corrélée au développement des algorithmes, pourra renforcer la sécurité juridique en améliorant la prévisibilité des décisions de justice et la convergence des jurisprudences. Cette ouverture pourra aussi favoriser les modes amiables de résolution des différends. La Cour de cassation, responsable de la diffusion en open data des décisions judiciaires, met tout en œuvre pour remplir sa mission. Il est bon de rappeler que ces outils n’ont bien évidemment pas vocation à se substituer au juge qui, toujours, doit garder à l’esprit qu’une bonne justice est avant tout une justice humaine, rendue publiquement, contradictoirement et, chaque fois que nécessaire, collégialement.

A cet égard, la visioconférence et la présence à distance, éprouvées avec la crise sanitaire, doivent-elles être pensées comme une solution d’avenir ?

Si la justice de demain devait prendre ce nouveau visage, c’est sous la seule mais impérieuse réserve que ce ne soit pas au détriment des principes fondamentaux de la procédure, au premier rang desquels le respect du principe de la contradiction et des droits de la défense. 

Pour que la justice de demain ne soit pas désincarnée, l’exigence de motivation est un garde-fou essentiel, à la préservation de laquelle la Cour de cassation s’est engagée. Ainsi, par le recours à la motivation enrichie ou au contrôle de proportionnalité, inspirés des méthodes du juge européen, le juge de cassation veille à l’individualisation et à la compréhension de ses arrêts.

Enfin, le juge de demain doit aussi être un juge qui communique, conscient de son environnement et de l’incidence que sa décision a sur celui-ci.

La communication est un enjeu majeur, pour que la confiance en la justice soit restaurée.

Consciente de cela, la Cour de cassation développe sa communication sous des formats renouvelés : formations à distance, colloques diffusés en direct, visioconférences et web-séminaires avec ses interlocuteurs, en France comme à l’étranger.

Nous devons, collectivement, avoir le courage d’agir et de nous mobiliser pour une nouvelle justice : la justice de demain.

Il est temps d’abandonner cette approche linéaire et horizontale de la Justice, marquée par un début et une fin, une succession d’étapes, une chaîne dont les maillons seraient cloisonnés, pour lui préférer une approche systémique. A l’image du khadi de notre fable, voyons-la plutôt comme une intervention juridique, par un tiers légitime, dans une situation sociale, qui vient combler un manque.

La justice serait ainsi restaurée dans la place qui doit être la sienne, forte de la confiance retrouvée, en mesure de remplir son rôle de tiers, indispensable à tout Etat démocratique, porteur de paix sociale et de régulation.

Je rappelais l’année dernière, dans mon discours de rentrée, que la justice est une vertu. Faisons en sorte que, collectivement, elle puisse s’inscrire dans un cercle vertueux.

« Monsieur le Procureur général, vous avez la parole. »

[...]

« Nous allons désormais partager ensemble le message que M. le premier président de la Cour de cassation du Liban, Souheil Abboud, invité d’honneur de cette audience de rentrée, a bien voulu nous adresser ».

[...]

 « Monsieur le premier président, la Cour vous remercie pour votre message, porteur d’espoir. L’audience solennelle va ainsi s’achever sur vos paroles ».

« La Cour,

Constate qu’il a été satisfait aux prescriptions du code de l’organisation judiciaire.

Dit que du tout, il sera dressé procès-verbal pour être versé au rang des minutes du greffe

Et déclare l’audience solennelle de début d’année de la Cour de cassation, levée ». 

Monsieur le premier ministre,

Vous avez accepté d’assister à l’audience solennelle de rentrée de la Cour. Je voudrais vous dire notre gratitude : votre présence aujourd’hui est la marque de la considération que vous portez à la justice, considération que vous avez déjà clairement manifestée le 22 octobre dernier, avec le garde des sceaux, devant l’ensemble des chefs de cour d’appel et de tribunaux judiciaires en leur disant toute votre volonté de la moderniser et d’augmenter ses moyens, et en réaffirmant que la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice fondent les principes mêmes de l’Etat de droit.

De cet état de droit, de cette indépendance de la justice, le président de la République est le garant avec l’assistance du Conseil supérieur de la magistrature.

Monsieur le ministre, en assistant pour la première fois à cette audience de la Cour, vous lui manifestez votre intérêt et votre considération pour le rôle éminent qui est le sien. Soyez-en remercié.

Mesdames et messieurs les hautes personnalités, nous sommes très sensibles à votre présence qui traduit l’intérêt que vous portez à la Justice et à celles et ceux qui sont chargés de la faire vivre au quotidien.

Je tiens à saluer tout particulièrement M. Abboud, premier président de la Cour de cassation libanaise et président de l’AHJUCAF, qui suit notre audience à distance, et je souhaite rappeler l’importance des liens d’amitié qui unissent nos deux pays et nos deux institutions, bien au-delà de nos liens de coopération et de solidarité, et à réaffirmer la prééminence des valeurs que nous partageons sur le rôle de la Justice dans un Etat de droit.

Rite désuet pour certains, l’audience de rentrée a pourtant un véritable sens : elle permet de faire le bilan de l’année écoulée, de rendre compte de son action et de tracer des perspectives. Car la Justice n’est pas la seule affaire des juges et des procureurs, elle est l’affaire de tous les citoyens.

Ce mois de janvier met un terme à une année de crise au cours de laquelle notre République a été à nouveau rattrapée par l’horreur du terrorisme islamiste dans toute sa dimension d’obscurantisme criminel. Elle a dû aussi affronter un nouveau danger, un virus qui a donné lieu à un état d’urgence d’un genre nouveau, l’état d’urgence sanitaire qui a eu des conséquences profondes sur la vie quotidienne et les libertés de l’ensemble de nos concitoyens.

Cette crise sanitaire inédite a mis en lumière la place centrale du juge dans un monde dominé par les rapports de force politiques, économiques, culturels et médiatiques où le droit risque plus que jamais d’être instrumentalisé et le juge d’être stigmatisé alors qu’il assure son rôle de bouche de la loi et de gardien des libertés.

Le juge judiciaire aurait pu être absent de cet état d’urgence sanitaire. N’ayant pas été considéré en mars et en avril dernier comme un service public essentiel de l’Etat, et ses personnels n’ayant en conséquence pas été considérés comme prioritaires, l’institution judiciaire s’est pourtant adaptée. Confrontés à une forme de solitude institutionnelle, comme a pu le souligner la commission de contrôle du Sénat sur les mesures liées à l’épidémie du Covid 19, les chefs de juridictions ont établi des plans de continuité d’activité qui ont conduit à limiter leurs activités aux contentieux urgents et essentiels, en mettant en œuvre les ordonnances adaptant les procédures aux contraintes sanitaires.

Cette crise sanitaire a montré les faiblesses de notre institution et notamment ses failles numériques, démontrant par là même l’importance de nos marges de progression dans le domaine informatique. Elle a aussi été un formidable révélateur social et a permis de rappeler l’attention que l’institution judiciaire doit constamment porter aux plus fragiles, aux plus vulnérables, aux plus pauvres, aux gens qui ont du mal à s’en sortir et qui forment, de fait, l’essentiel des justiciables.

La justice a joué son rôle, à plusieurs reprises. La Cour de cassation a ainsi participé au contrôle juridictionnel des ordonnances prises par le gouvernement dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire : la chambre criminelle a ainsi jugé que le système de prolongation de droit des détentions provisoires, instauré par l’ordonnance du 25 mars 2020, n’était compatible avec la Convention européenne qu’à la condition qu’un juge judiciaire examine à bref délai la nécessité de la détention en cause, rappelant que le juge est une nécessaire garantie contre l’arbitraire. Quelques semaines plus tard, la chambre criminelle a aussi rappelé et précisé les principes et modalités d’application de la loi dans le temps à propos des dispositions de la loi du 23 mars 2019 réformant le droit de l’exécution et de l’aménagement des peines.

La prééminence du droit est la meilleure arme contre l’arbitraire même si on ne doit jamais le tenir pour acquis. C’est ce qui fait la grandeur de toute démocratie.

Enfin, en 2020, pour la première fois dans l’histoire récente de nos institutions, et alors que la crise sanitaire n’est toujours pas terminée, la justice a été attraite dans la critique de la gestion de cette crise à tous les niveaux, avec la judiciarisation de l’action de nos responsables politiques et décideurs publics, à la suite des nombreuses plaintes déposées devant la Cour de justice de la République et le tribunal judiciaire de Paris. Ces juridictions n’auront bien sûr aucune leçon politique à donner mais seulement à apprécier, au regard des données de la science, si des infractions ont été commises.

Ce phénomène n’est pas nouveau : cette judiciarisation, par laquelle le juge devient un régulateur de notre société, va toujours croissant et contribue à alimenter les critiques contre l’institution judiciaire.

La justice est ainsi de plus en plus contestée, brocardée, au risque de dresser la société contre les juges. Ces derniers mois, ces attaques se sont multipliées pour dénoncer un empiètement des magistrats dans le champ de compétence des autres pouvoirs et agiter le spectre d’un gouvernement des juges. Ces attaques sapent la confiance de la société dans la Justice, blessent la République et déstabilisent la démocratie alors que notre société n’a jamais eu autant besoin de transparence et de confiance dans ses institutions et tout particulièrement dans sa justice.

Le gouvernement des juges, pour reprendre la formule du doyen Vedel, commence quand les juges ne se contentent plus d’appliquer ou d’interpréter les textes, mais imposent des normes qui sont en réalité le produit de leur propre esprit. Tant qu’ils appliquent la loi, les magistrats du siège et du parquet sont légitimes dans leur action.

Dans ce contexte si particulier, je voudrais rappeler que dans notre démocratie, la Justice assure, en dernier ressort, la garde de notre pacte social et la promesse de la République ce qui impose pour elle des garanties nécessaires. Il n’y a en effet pas de justice sans séparation des pouvoirs ni sans indépendance et impartialité du juge. Dans notre démocratie, l’office du juge est de dire le droit et de contrôler le respect par la loi, des normes constitutionnelles et conventionnelles. Dire le droit applicable, l’interpréter, pallier ses obscurités et ses insuffisances, trancher les conflits et sanctionner les violations de la loi pénale. Notre ordre juridique est en effet fondé sur les libertés, il a pour fin leur conservation et le but de l’action des pouvoirs publics est leur sauvegarde et leur jouissance par chacun. L’Etat de droit est donc un Etat qui se soumet au droit mais pas n’importe lequel : un droit fondé fondé sur la séparation des pouvoirs et sur un système de valeurs dont l’expression réside dans les droits de l’homme et les libertés publiques.

La légitimité du juge tient donc aujourd’hui à sa capacité à mettre en œuvre la garantie des droits fondamentaux en toute indépendance et impartialité. C’est pour cette raison que les magistrats bénéficient de garanties d’indépendance au regard des pouvoirs politiques. Les juges sont inamovibles et les procureurs ne peuvent plus recevoir d’instructions du garde des sceaux dans les affaires individuelles. La légitimité du procureur dans sa mission d’application de la loi et de mise en œuvre d’une politique pénale, se retrouve également dans sa mission de contrôle de la légalité des moyens mis en œuvre par les enquêteurs de la police et de la gendarmerie, et de la proportionnalité des actes d’investigations au regard de la nature et de la gravité des faits. Cela participe de sa mission de gardien des libertés telle qu’édictée par l’article 66 de la Constitution.

L’office du magistrat impose aux juges et aux procureurs des responsabilités et une vigilance accrue dans l’exercice de leurs fonctions, qui passent par un respect scrupuleux de leurs obligations déontologiques, et par un devoir renforcé de la motivation de leurs décisions. C’est ainsi qu’ils doivent rendre compte de ce qu’ils font, des décisions qu’ils rendent, sous le contrôle des juridictions supérieures d’appel et de cassation, le tout dans le respect de la séparation des pouvoirs qui a, on l’oublie trop souvent, une double dimension. Le juge ne peut se substituer au politique et le politique ne peut s’immiscer dans l’office du juge.

C’est seulement ainsi que, restant dans les limites de ses pouvoirs et de ses compétences, mais ne cédant en rien sur ce qui est nécessaire pour remplir sa mission, le magistrat pourra conserver la confiance de ses concitoyens et celle qu’il se doit à lui-même.

Je voudrais enfin aborder les promesses de renouveau que constitue cette année 2021, grâce au travail de réflexion et à la dynamique que vous avez su impulser dans cette Cour Madame la première présidente et, que, vous le savez, je partage sans réserve et en confiance.

La réforme constituée par l’instauration de circuits différenciés de procédure, circuit court pour les affaires simples, circuit approfondi pour les pourvois complexes et circuit intermédiaire pour les autres pourvois doit permettre à la Cour de mieux remplir son office en continuant de juger, sans aucun filtrage, mais en différenciant leur traitement afin de consacrer le temps et les moyens nécessaires aux pourvois les plus complexes ou dont la portée juridique sera la plus importante.

C’est ainsi que pour les pourvois orientés en circuit approfondi, le conseiller rapporteur et l’avocat général seront, dès ce choix d’orientation, désignés de façon concomitante, permettant un double regard immédiat et suffisamment en amont de l’examen du dossier par la chambre, autorisant des échanges riches et fructueux. C’est ainsi que sera systématiquement organisée pour ces pourvois une séance d’instruction à laquelle participeront à minima le président de chambre, le doyen, le conseiller rapporteur et l’avocat général.

Cette réforme qui a d’ores et déjà commencé à se mettre en place et qui sera pleinement effective le 1er mars prochain, est une véritable avancée dont le parquet général se réjouit.

Elle se double d’un projet que j’ai souhaité porter afin que les textes relatifs au statut du parquet général et à l’office de l’avocat général soient mis en conformité avec la réalité, et qui vise, tout en maintenant l’architecture actuelle du parquet général de la Cour de cassation, à changer l’appellation d’avocat général dans l’exercice de ses fonctions devant les chambres de la Cour, afin de mettre fin à toute ambigüité qui pourrait encore exister entre le parquet général de la Cour de cassation et les parquets des juridictions du fond.

En effet, le mot d’avocat général, quand il désigne le représentant du parquet général à la Cour de cassation, semble le rattacher à la cohérence d’une structure pyramidale du parquet.

Or, le procureur général et les membres du parquet général de la Cour de cassation ne sont ni au sommet d’une hiérarchie, pour ne disposer d’aucune compétence en matière d’action publique et d’aucune autorité sur les parquets placés auprès des juridictions du fond, ni soumis à l’autorité du garde des Sceaux, hormis le cas particulier de l’ordre de former pourvoi dans l’intérêt de la loi.

Les avocats généraux sont indépendants du procureur général, qui n’a d’autre pouvoir que de les affecter dans une chambre.

Leurs fonctions sont très différentes de celles des magistrats du parquet dans les juridictions du fond. Ils ne soutiennent pas l’accusation devant les chambres, même devant la chambre criminelle, puisque ce sont uniquement des décisions qui sont attaquées. Selon la loi, l’avocat général rend des avis sur les pourvois, dans l’intérêt de la loi et du bien commun, et éclaire la Cour sur la portée de la décision à intervenir.

N’étant soumis à aucune autorité hiérarchique dans l’exercice de sa mission juridictionnelle et détaché de tout intérêt particulier, c’est en toute indépendance que l’avocat général, qui n’est pas une partie au procès, exprime son avis. Partie intégrante de la chambre, il exprime son avis publiquement, le soumet à la discussion contradictoire, et participe ainsi à l’élaboration de la décision, sans pour autant assister au délibéré.

Il est en quelque sorte l’avocat de la loi et participe à la mission confiée à la Cour de cassation de veiller à l’application uniforme de la loi sur le territoire national et au respect de l’Etat de droit et des principes fondamentaux.

Les textes qui régissent actuellement le statut et le rôle de l’avocat général à la Cour de cassation ne sont donc pas en adéquation avec cette réalité. Il apparaît ainsi nécessaire, comme l’avait préconisé le rapport Nallet, d’inscrire dans les textes l’indépendance du parquet général de la Cour de cassation, et de faire apparaître clairement la spécificité des fonctions exercées en son sein.

Je vous ai donc officiellement saisi, monsieur le garde des sceaux d’une demande visant à modifier les textes législatifs et réglementaires en vigueur pour mentionner explicitement que les membres du parquet général ne relèvent pas de l’autorité du garde des Sceaux.

D’autre part, et afin de dissiper toute confusion entre le parquet général de la Cour de cassation et les parquets des juridictions du fond, entretenue par l’emploi de la dénomination d’« avocat général », il a été proposé de retenir la dénomination de « rapporteur public » s’agissant des fonctions exercées par les avocats généraux lorsqu’ils concluent devant les différentes formations de la Cour. Statutairement le magistrat serait nommé avocat général mais exercerait devant les chambres de la Cour la fonction de rapporteur public.

Cette dissociation de l’emploi et de la fonction n’est que la transposition du dispositif en vigueur au Conseil d’État, puisque c’est en qualité de rapporteurs publics que concluent les maîtres des requêtes ou les conseillers d’État lorsqu’ils exercent cette fonction. Par ailleurs, les avocats généraux interviennent déjà devant le tribunal des conflits comme rapporteurs publics.

Le nouvel article L. 432-1 du code de l’organisation judiciaire serait libellé comme suit : « Les membres du parquet général sont chargés des fonctions de rapporteur public. Le rapporteur public expose publiquement, et en toute indépendance, son avis sur les questions que présentent à juger les pourvois et les requêtes dont est saisie la Cour de cassation. Il rend des avis dans l’intérêt de la loi et du bien commun. Il éclaire la Cour sur la portée de la décision à intervenir. »

Ainsi, l’architecture actuelle du parquet général serait conservée, mais le rôle de l’avocat général devant les chambres serait plus justement défini, et le rôle du procureur général en termes d’organisation et d’animation de son parquet général mieux rappelé, puisqu’il est proposé d’inscrire dans les textes que celui-ci veille au fonctionnement collectif du parquet général dans le respect de l’office de l’avocat général.

L’indépendance de ce dernier doit en effet s’inscrire dans un exercice collectif permettant d’assurer la cohérence de l’action du parquet général. Car la légitimité de celui-ci ne peut reposer exclusivement sur celle des magistrats qui le composent, mais doit aussi résider dans la définition et la mise en œuvre de sa mission.

Il s’agit donc, pour le procureur général, d’animer directement, ou par l’intermédiaire des 1ers avocats généraux, des échanges fructueux entre tous les avocats généraux afin de favoriser une réflexion commune et un partage d’informations sur des sujets d’intérêt commun, qui permettront également de faciliter un dialogue au sein des chambres entre le siège et le parquet général, dans le respect de l’office de chacun.

Le fonctionnement collectif du parquet général se traduit en outre par la mise en place de groupes de travail sur des méthodes de travail nouvelles, par l’organisation de rencontres avec d’autres institutions, ou encore de colloques sur des thématiques d’actualité.

De cette dimension collective du parquet général résultera une plus grande cohérence de sa parole vis-à-vis de l’extérieur, et notamment dans ses échanges avec le Conseil d’Etat, le Conseil constitutionnel et les juridictions européennes.

Je vous remercie Madame la première présidente, d’avoir immédiatement apporté votre soutien à cette réforme confirmant en cela votre volonté, affichée dès votre installation, de donner au parquet la place et les moyens lui permettant de mieux remplir son office. Cette réforme est donc consensuelle au sein de la Cour, ce qui n’est pas arrivé depuis longtemps dans notre juridiction. Elle permettrait de clarifier le rôle et le statut du parquet général et de son office tout en consacrant son indépendance.

Je vous remercie, messieurs les présidents de l’ordre des avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation d’avoir vous aussi manifesté immédiatement et sans réserve votre soutien à cette réforme. Maître MOLINIE, je vous félicite pour votre élection à la tête de l’ordre des avocats aux conseils. Je sais que nous poursuivrons, dans l’estime et le respect mutuel, le travail riche et fructueux que nous avions engagé avec votre prédécesseur Maître BORE, à qui j’adresse un très cordial message.

Je ne saurais terminer mon propos sans évoquer ici la mémoire de Pierre TRUCHE successivement procureur général puis premier président de la Cour de 1992 à 1999 et décédé au cours du confinement en mars dernier. Pierre TRUCHE a constitué un modèle et une référence pour des générations de magistrat. Dans le cadre de l’ensemble des responsabilités qu’il a exercées en juridiction ou à l’école nationale de la magistrature, sa vision et son analyse des choses démontraient toujours une hauteur de vues et un avant-gardisme qui impressionnent encore aujourd’hui quand on relit ses écrits. Doté d’une conception particulièrement élevée de ses fonctions, il a toujours prôné un office du juge fondé sur la loyauté, l’humilité, l’humanité et le respect de la dignité de l’homme, du justiciable. Il se plaisait à rappeler que la Justice n’appartenait pas aux magistrats mais qu’elle appartenait au corps social par l’intermédiaire de ses représentants qui sont ceux qui doivent dire ce que sera la Justice dans un Etat de droit, une justice que les magistrats doivent rendre dans de meilleures conditions, une justice qui ne devrait jamais être un enjeu politique mais bien au contraire résulter d’un consensus reposant sur une grande ambition.

Puissent ces mots continuer à raisonner et à inspirer notre action. 

Allocution de M. Souheil Abboud, premier président de la Cour de cassation du Liban et président de l’AHJUCAF

Chiffres-clefs de l'année 2020

Délais de jugement 2020
Répartition des dossiers jugés en 2020
Répartition des QPC jugées en 2020
Ressources humaines de la Cour en 2020

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