Arrêt n° 1239 du 9 novembre 2016 (15-24.210) - Cour de cassation - Première chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2016:C101239

Etat - Responsabilité - Faute lourde - Discrimination

Rejet


Demandeur : M. X

Défendeur : l’agent judiciaire de l’Etat


Sur le moyen unique :

Attendu, selon l’arrêt attaqué (Paris, 24 juin 2015, n° 347/2015), que, le 12 février 2012, les services de police, informés d’un vol en réunion avec violence commis, à Saint-Germain-en-Laye, par deux personnes de type nord-africain, ont procédé, sur une voie publique de cette ville, au contrôle de l’identité de MM. X et Y sur le fondement de l’article 78-2, alinéa 1er, du code de procédure pénale ; qu’aucune suite, judiciaire ou administrative, n’a été donnée à ce contrôle ; qu’invoquant le fonctionnement défectueux du service public de la justice résultant du caractère discriminatoire du contrôle, en raison de son origine, de son apparence physique ou de son appartenance ethnique, M. X a assigné l’Agent judiciaire de l’État en réparation de son préjudice moral, sur le fondement de l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire ;

Attendu que M. X fait grief à l’arrêt de rejeter sa demande, alors, selon le moyen :

1°/ que toute personne qui s’estime victime d’une discrimination présente devant la juridiction compétente les faits qui permettent d’en présumer l’existence ; au vu de ces éléments, il appartient au défendeur de prouver que les agissements en cause sont justifiés par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination ; qu’en retenant, pour débouter M. X de sa demande, qu’il appartenait au requérant qui s’estimait victime d’une discrimination raciale, d’établir un faisceau de circonstances graves, précises et concordantes, la cour d’appel a violé l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire, ensemble l’article 14 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’article 2 du Protocole n° 4 à ladite Convention ;

2°/ que lorsqu’une partie qui s’estime victime d’une discrimination présente des statistiques fiables et significatives faisant état de pratiques discriminatoires à l’égard d’une minorité à laquelle elle appartient, celles-ci constituent un commencement de preuve imposant au défendeur de démontrer que ses agissements étaient justifiés par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination ; qu’en retenant encore, pour se déterminer comme elle l’a fait, que les statistiques produites au débat et démontrant l’existence de pratiques quotidiennes de contrôles d’identité discriminatoires ne pouvaient, à elles seules, constituer le faisceau d’indices graves, précis et concordants permettant de caractériser l’inégalité de traitement dénoncée par M. X, la cour d’appel a derechef violé l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire, ensemble l’article 14 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’article 2 du Protocole n° 4 à ladite Convention ;

3°/ qu’en se bornant à relever que les statistiques d’ordre général révélant qu’était surcontrôlée une population jeune, masculine, portant des vêtements qui sont ceux à la mode dans la jeune génération issue des quartiers défavorisés et appartenant aux minorités visibles, situation dénoncée par un rapport de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance de juin 2010 étaient insuffisantes pour établir une discrimination, quand, dans ses écritures, M. X avait démontré, pièces à l’appui, d’une part, que la pratique des contrôles d’identité discriminatoires tant dans le choix des personnes contrôlées, à savoir les personnes perçues comme noires et comme arabes, que dans les modalités du contrôle constituait une réalité quotidienne en France, ce qui était attesté par une étude menée par des chercheurs du CNRS réalisée à l’initiative de l’ONG Open Society Justice Initiative publiée en 2009, confirmé par une enquête Eurojustis menée en France au printemps 2011 ainsi qu’une autre enquête réalisée par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne en 2010, d’autre part, que cette réalité ainsi que les dérives dans la mise en oeuvre des contrôles d’identité réalisés par les forces de l’ordre françaises étaient dénoncées, depuis 2005, par l’ensemble des institutions internationales, européennes, communautaires, par un grand nombre d’organisations non gouvernementales, dont l’ONG Human Rights Watch, ainsi que par le Défenseur des droits et la Commission nationale de déontologie et de sécurité, la cour d’appel a privé sa décision de base légale au regard de l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire, ensemble l’article 14 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’article 2 du Protocole n° 4 à ladite Convention ;

4°/ que, dans ses écritures, M. X avait démontré, pièces à l’appui, que lors du contrôle d’identité réalisé le 12 février 2012, les forces de l’ordre l’avaient encerclé puis avaient procédé, sans motif, et alors qu’il était porteur de ses papiers, à une palpation de sécurité, l’avaient contraint à vider ses poches tout en tenant des propos désobligeants et avaient ensuite procédé à une seconde palpation, lui imposant de baisser son pantalon au vu et au su de tous, autant d’éléments de nature à démontrer que le contrôle d’identité était discriminatoire ; qu’en se bornant, pour débouter M. X de sa demande, à affirmer qu’il ne ressortait pas éléments produits que les forces de l’ordre avaient agi en fonction de considérations raciales, sans répondre à ce moyen sérieux des écritures de M. X, la cour d’appel a violé l’article 455 du code de procédure civile ;

5°/ qu’en se bornant à affirmer qu’il ne ressortait pas des éléments produits que les forces de l’ordre avaient agi en fonction de considérations notamment raciales, sans rechercher, ainsi cependant qu’elle y était invitée, si les circonstances du contrôle d’identité subi par M. X n’étaient pas de nature à établir que celui-ci avait été victime d’une discrimination en raison de ses origines, la cour d’appel a privé sa décision de base légale au regard de l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire, ensemble l’article 14 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’article 2 du Protocole n° 4 à ladite Convention ;

6°/ que la discrimination raciale est une forme de discrimination particulièrement odieuse qui, compte tenu de ses conséquences dangereuses, exige une vigilance spéciale de la part des autorités lesquelles doivent recourir à tous les moyens dont elles disposent pour combattre le racisme en prenant les mesures raisonnables pour recueillir et conserver les éléments de preuve et étudier l’ensemble des moyens concrets de découvrir la vérité ; qu’en déboutant M. X de sa demande après avoir pourtant constaté que la pratique des contrôles au faciès était une réalité quotidienne en France dénoncée par l’ensemble des institutions internationales, européennes, communautaires et internes et que pour autant, en dépit des engagements pris par les plus hautes autorités françaises, ce constat n’avait donné lieu à aucune mesure positive comme en atteste le cas de M. X dès lors que les contrôles litigieux n’avaient donné lieu à la rédaction d’aucun procès-verbal, qu’ils n’avaient pas été enregistrés, ni fait l’objet d’un récépissé, M. X n’ayant jamais pu connaître le motif de ces contrôles, la cour d’appel a derechef violé l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire, ensemble l’article 14 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’article 2 du Protocole n° 4 à ladite Convention ;

7°/ qu’en affirmant, par motifs éventuellement adoptés, que M. X critiquait en réalité le régime juridique applicable aux contrôles d’identité quant à l’appui de sa demande, M. X avait clairement soutenu qu’il entendait obtenir la réparation du préjudice résultant de la discrimination raciale dont il avait été victime lors d’un contrôle d’identité et de l’absence totale de mesure destinée à éviter ces discriminations, la cour d’appel, qui a dénaturé les termes du litige, a violé les articles 4 et 5 du code de procédure civile ;

Mais attendu que la faute lourde résultant d’une déficience caractérisée par un fait ou une série de faits traduisant l’inaptitude du service public de la justice à remplir la mission dont il est investi, au sens de l’article L. 141-1 du code de l’organisation judiciaire, doit être regardée comme constituée lorsqu’il est établi qu’un contrôle d’identité présente un caractère discriminatoire ; que tel est le cas, notamment, d’un contrôle d’identité réalisé selon des critères tirés de caractéristiques physiques associées à une origine, réelle ou supposée, sans aucune justification objective préalable ;

Qu’il appartient à celui qui s’en prétend victime d’apporter des éléments de fait de nature à traduire une différence de traitement et laissant présumer l’existence d’une discrimination, et, le cas échéant, à l’administration de démontrer, soit l’absence de différence de traitement, soit que celle-ci est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination ;

Attendu, d’abord, qu’ayant souverainement estimé que la différence de traitement était justifiée par des éléments objectifs, en ce que la personne contrôlée répondait au signalement de l’un des suspects, la cour d’appel, qui a procédé aux recherches prétendument omises, sans inverser la charge de la preuve, en a exactement déduit que le choix de la personne contrôlée ne présentait pas de caractère discriminatoire ;

Attendu, ensuite, qu’en retenant qu’il ne résultait pas des témoignages que le comportement des fonctionnaires de police à l’égard de la personne contrôlée procédait de considérations, notamment raciales, autres que celles tirées des éléments dont ils disposaient sur les circonstances de l’infraction qui venait d’être commise, elle a répondu aux conclusions prétendument délaissées critiquant le déroulement du contrôle ;

Attendu, enfin, que le grief de la septième branche n’est manifestement pas de nature à entraîner la cassation ;

D’où il suit que le moyen ne peut être accueilli ;

PAR CES MOTIFS :

REJETTE le pourvoi ;


Président : Mme Batut
Rapporteur : Mme Gargoullaud, conseiller référendaire
Avocat général : Mme Ancel, avocat général référendaire
Avocat(s) : SCP Lyon-Caen et Thiriez - SCP Meier-Bourdeau et Lécuyer