Arrêt n°72 du 13 janvier 2021 (19-13.977) - Cour de cassation - Chambre sociale
-ECLI:FR:CCAS:2021:SO00072

Statuts collectifs du travail

Cassation partielle


Sommaire n°1

Il résulte de l’article L.2262-15 du code du travail, issu de l’ordonnance n°2017-1385 du 22 septembre 2017, que, en cas d’annulation par le juge de tout ou partie d’un accord ou d’une convention collective, celui ci peut décider, s’il lui apparaît que l’effet rétroactif de cette annulation est de nature à emporter des conséquences manifestement excessives en raison tant des effets que cet acte a produits et des situations qui ont pu se constituer lorsqu’il était en vigueur que de l’intérêt général pouvant s’attacher à un maintien temporaire de ses effets, que l’annulation ne produira ses effets que pour l’avenir ou de moduler les effets de sa décision dans le temps, sous réserve des actions contentieuses déjà engagées à la date de sa décision sur le même fondement.

En l’absence de dispositions transitoires spécifiques, l’article L.2262-15 est d’application immédiate, quelque soit la date à laquelle l’accord collectif a été conclu.

Une cour d’appel, qui a retenu que l’annulation d’une clause d’une convention collective nationale conduisait à la remise en cause des sommes perçues par les salariés depuis une dizaine d’années, supposant un travail considérable, compliqué par l’ancienneté des situations établies avec une collecte de données de grande ampleur pour un résultat incertain en vue d’une reconstitution des droits de chacun, et qui a également relevé que le maintien de la clause pour le passé n’était pas de nature à priver les salariés de contrepartie, a caractérisé l’existence d’un intérêt général l’autorisant à reporter les effets de l’annulation de la clause et à fixer la prise d’effet de sa décision à une date tenant compte de la nécessité de laisser un délai pour la renégociation de la clause de rémunération.

Sommaire n°2

Aux termes de l’article L.2262-15 du code du travail, en cas d’annulation par le juge de tout ou partie d’un accord ou d’une convention collective, celui ci peut décider, s’il lui apparaît que l’effet rétroactif de cette annulation est de nature à emporter des conséquences manifestement excessives en raison tant des effets que cet acte a produits et des situations qui ont pu se constituer lorsqu’il était en vigueur que de l’intérêt général pouvant s’attacher à un maintien temporaire de ses effets, que l’annulation ne produira ses effets que pour l’avenir ou de moduler les effets de sa décision dans le temps, sous réserve des actions contentieuses déjà engagées à la date de sa décision sur le même fondement.
Il en résulte qu’une cour d’appel ne peut rejeter les demandes de dommages et intérêts au titre de l’atteinte à l’intérêt collectif de la profession formées par des organisations syndicales, à l’origine de l’action ayant conduit à l’annulation de la clause d’un accord collectif, au motif que les effets de l’annulation ont été reportés, dès lors que les actions contentieuses étaient déjà engagées à la date de sa décision d’annulation de la clause.


Demandeur(s) : Société de perception et de distribution des droits des artistes-interprètes (SPEDIDAM), société civile à capital variable

Défendeur(s) : Union nationale des syndicats d’artistes musiciens (SNAM-CGT) et autre(s)


Faits et procédure

2. Selon l’arrêt attaqué (Versailles, 24 janvier 2019), statuant sur renvoi après cassation (1re Civ., 15 mars 2017, pourvois n° 15-17.450, 14-29.408, 14-29.179, 14-29.973 et 15-10.891, Bull. 2017, I, n° 65), la convention collective nationale de l’édition phonographique (la convention) a été signée le 30 juin 2008 entre, d’une part, des organisations syndicales d’employeurs, le SNEP et l’UPFI, d’autre part, treize organisations syndicales de salariés. Elle comprend une annexe n° 3 qui « règle tout ou partie des conditions d’emploi, de rémunération et de garanties sociales des artistes-interprètes » salariés, dont le titre III contient des dispositions « applicables aux artistes musiciens, artistes des choeurs et artistes choristes ». La convention a été étendue à l’ensemble du secteur par arrêté du 20 mars 2009 du ministre du travail, des relations sociales, de la famille, de la solidarité et de la ville.

3. Le Syndicat national des musiciens force ouvrière (le SNM-FO), qui y a adhéré tout en émettant des réserves sur l’annexe n° 3, puis la Société de perception et de distribution des droits des artistes-interprètes (la SPEDIDAM) ont assigné le SNEP et l’UPFI, ainsi que les autres signataires, en annulation des articles III.21 et suivants de son annexe n° 3. Le Syndicat national des enseignants et artistes (le SNE-UNSA), le Syndicat des artistes-interprètes et enseignants de la musique et de Paris Ile-de-France (le SAMUP) et la Fédération des entreprises du spectacle vivant, de la musique, de l’audiovisuel et du cinéma (la FESAC) sont intervenus volontairement à la procédure et les instances ont été jointes.

4. Saisi parallèlement par la SPEDIDAM d’un recours pour excès de pouvoir à l’encontre de l’arrêté du 20 mars 2009, le Conseil d’Etat a sursis à statuer jusqu’à ce que l’autorité judiciaire se soit prononcée sur la validité de la convention collective au regard des moyens tirés, d’une part, de la méconnaissance par l’annexe n° 3 des dispositions de l’article L. 2221-1 du code du travail et des articles L. 212-3 et L. 214-1 du code de la propriété intellectuelle, d’autre part, de la méconnaissance des missions assignées par le législateur aux sociétés de gestion collective des droits des artistes-interprètes, ainsi que des droits qui leur sont reconnus.

Examen des moyens

Sur les premier et deuxième moyens du pourvoi principal de la SPEDIDAM et du pourvoi incident du SAMUP, rédigés en des termes identiques, ci-après annexés

La première chambre civile de la Cour de cassation a délibéré sur ces moyens, sur l’avis de M. Sudre, avocat général, et après débats à l’audience publique du 3 juin 2020 où étaient présentes Mme Batut, président, Mme Canas, conseiller référendaire rapporteur, Mme Duval-Arnould, conseiller doyen, et Mme Randouin, greffier de chambre.

5. En application de l’article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur ces moyens qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation.

Sur le quatrième moyen du pourvoi principal de la SPEDIDAM à l’exception du chef de la demande de dommages-intérêts pour atteinte à l’intérêt collectif de la profession, ci-après annexé

6. En application de l’article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur ces griefs qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation.

Sur le troisième moyen du pourvoi principal de la SPEDIDAM et du pourvoi incident du SAMUP, rédigés en des termes identiques, ci-après annexés

Enoncé du moyen

7. Les syndicats font grief à l’arrêt de dire que l’annulation de l’article III.24.1 de l’avenant 3 de la convention collective de l’édition phonographique du 30 juin 2008 ne produirait effet qu’à compter du 1er octobre 2019, alors :

«  1°/ qu’en reportant au 1er octobre 2019 les effets de l’annulation de l’article III.24.1 de l’annexe III de la convention collective de l’édition phonographique du 30 juin 2008, la cour d’appel a violé le principe selon lequel ce qui est nul est réputé n’avoir jamais existé ;

2°/ que l’article 4 de l’ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017 a créé trois nouveaux articles relatifs à l’action en nullité des conventions et accords collectifs dont l’article L. 2262-14 du code du travail qui réduit à deux mois le délai d’action et l’article L. 2262-15 du même code qui permet au juge de moduler dans le temps les effets de la nullité qu’il prononce ; que l’article 15 de la même ordonnance a institué des dispositions transitoires pour les conventions ou accords conclus antérieurement à la publication de l’ordonnance prévoyant que si une action avait été introduite avant l’entrée en vigueur de l’ordonnance, l’action devait se poursuivre et être jugée conformément à la loi ancienne, y compris en appel et en cassation ; qu’en considérant, pour faire une application immédiate des dispositions de l’article L. 2262-15 du code du travail à l’action en nullité introduite en 2009, que la disposition transitoire énoncée par l’article 15 de l’ordonnance concernait uniquement l’article L. 2262-14 relatif au délai pour engager une action en nullité d’un accord collectif et ne comportait aucune disposition relative à l’application dans le temps de l’article L. 2262-15, la cour d’appel a violé les dispositions de l’article 15 de l’ordonnance précitée ;

3°/ qu’en tout état de cause, le juge ne peut reporter les effets de l’annulation qu’il prononce à une date postérieure à sa décision que si le maintien temporaire des dispositions de l’accord collectif est d’intérêt général ; qu’en statuant par des motifs impropres à caractériser l’intérêt général s’attachant au maintien des effets de l’article III. 24.1 de l’annexe 3 de la convention collective de l’édition phonographique du 30 juin 2008 au-delà de sa décision prononçant l’annulation, la cour d’appel a privé son arrêt de base légale au regard de l’article L. 2262-15 du code du travail ;

4°/ qu’en tout état de cause en reportant au 1er octobre 2019 les effets de l’annulation de l’article III.24.1 de l’annexe III de la convention collective de l’édition phonographique du 30 juin 2008 sans avoir motivé le choix aléatoire d’une telle date et sans prévoir les conséquences de l’absence d’accord entre les syndicats signataires de la convention collective sur une nouvelle rédaction de la clause annulée, la cour d’appel a encore privé sa décision de base légale de l’article L. 2262.15 du code du travail. »

Réponse de la Cour

8. Il résulte de l’article L. 2262-15 du code du travail, issu de l’ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017, que, en cas d’annulation par le juge de tout ou partie d’un accord ou d’une convention collective, celui-ci peut décider, s’il lui apparaît que l’effet rétroactif de cette annulation est de nature à emporter des conséquences manifestement excessives en raison tant des effets que cet acte a produits et des situations qui ont pu se constituer lorsqu’il était en vigueur que de l’intérêt général pouvant s’attacher à un maintien temporaire de ses effets, que l’annulation ne produira ses effets que pour l’avenir ou de moduler les effets de sa décision dans le temps, sous réserve des actions contentieuses déjà engagées à la date de sa décision sur le même fondement.

9. En l’absence de dispositions transitoires spécifiques, l’article L. 2262-15 est d’application immédiate, quelle que soit la date à laquelle l’accord collectif a été conclu.

10. En l’espèce, la cour d’appel, a retenu que l’annulation de l’article III.24.1 de l’annexe 3 de la convention collective nationale de l’édition phonographique du 30 juin 2008 relatif à l’objet du cachet perçu par les artistes interprètes conduisait à la remise en cause des sommes perçues par les salariés depuis une dizaine d’années, supposant un travail considérable, compliqué par l’ancienneté des situations établies avec une collecte de données de grande ampleur pour un résultat incertain en vue d’une reconstitution des droits de chacun. Elle a également relevé que le maintien de la clause pour le passé n’était pas de nature à priver les salariés de contrepartie puisque le salaire minimum déterminé par les articles III.2 à III.4 a été négocié par les partenaires sociaux pour couvrir les deux objets de cette rémunération et que les parties n’apportent pas d’éléments permettant de dégager un manque à gagner par rapport à ce que les artistes auraient eu des chances de percevoir au titre de l’exploitation selon le mode A en cas de recours à deux rémunérations distinctes pour la prestation et pour l’exploitation des droits en cause. Elle a ainsi caractérisé l’existence d’un intérêt général l’autorisant à reporter les effets de l’annulation de la clause.

11. Constatant la nécessité de laisser un délai pour la renégociation de la clause de rémunération, la cour d’appel a pu, sans encourir les griefs de la quatrième branche du moyen, fixer à la date du 1er octobre 2019 la prise d’effet de sa décision d’annulation.

12. Le moyen n’est donc pas fondé.

Mais sur le moyen relevé d’office en ce qu’il concerne les chefs visés par le quatrième moyen du pourvoi incident du SAMUP et le chef de rejet de la demande de dommages-intérêts pour atteinte à l’intérêt collectif de la profession visé par le quatrième moyen du pourvoi principal de la SPEDIDAM

13. Après avis donné aux parties conformément à l’article 1015 du code de procédure civile, il est fait application de l’article 620, alinéa 2, du même code.

Vu l’article L. 2262-15 du code du travail et l’article 6, § ,1 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales :

14. Aux termes du premier des textes susvisés, en cas d’annulation par le juge de tout ou partie d’un accord ou d’une convention collective, celui-ci peut décider, s’il lui apparaît que l’effet rétroactif de cette annulation est de nature à emporter des conséquences manifestement excessives en raison tant des effets que cet acte a produits et des situations qui ont pu se constituer lorsqu’il était en vigueur que de l’intérêt général pouvant s’attacher à un maintien temporaire de ses effets, que l’annulation ne produira ses effets que pour l’avenir ou de moduler les effets de sa décision dans le temps, sous réserve des actions contentieuses déjà engagées à la date de sa décision sur le même fondement.

15. Pour rejeter les demandes de la SPEDIDAM et du SAMUP de dommages-intérêts au titre de l’atteinte à l’intérêt collectif, la cour d’appel a retenu que ces demandes ne peuvent qu’être écartées dès lors que les effets de l’annulation de l’article III.24.1 de l’annexe III de la convention collective ont été reportés dans l’avenir, de sorte que l’article III.24.1 doit être considéré comme régulier pour le passé.

16. En statuant ainsi, alors qu’elle était saisie d’une action en nullité de l’article III.24.1 précité qui avait été engagée par la SPEDIDAM en mars et avril 2009 et que le SAMUP était intervenu volontairement à l’instance en 2009, ce dont il résultait que ces actions contentieuses déjà engagées à la date de sa décision décidant de déclarer nul l’article III.24.1 et de reporter au 1er octobre 2019 les effets de cette annulation n’étaient pas soumises au report des effets de la nullité partielle de l’annexe III de la convention collective, la cour d’appel a violé les textes susvisés.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

CASSE ET ANNULE, mais seulement en ce qu’il déboute la SPEDIDAM et le SAMUP de leurs demandes de dommages-intérêts au titre de l’atteinte à l’intérêt collectif et le SAMUP de sa demande de publication de la décision, l’arrêt rendu le 24 janvier 2019, entre les parties, par la cour d’appel de Versailles ;

Remet, sur ces points, l’affaire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cet arrêt et les renvoie devant la cour d’appel de Versailles autrement composée ;


Président : M. Cathala
Rapporteur : Mme Pécaut-Rivolier
Avocat général : Mme Grivel
Avocat(s) : SCP Waquet, Farge et Hazan - SCP Boré, Salve de Bruneton et Mégret ; SCP Piwnica et Molinié