Arrêt n°2923 du 12 décembre 2018 (17-85.736) - Cour de cassation - Chambre criminelle
- ECLI:FR:CCASS:2018:CR02923

Etranger

Annulation partielle

Demandeur (s) : M. X...


Sur le moyen relevé d’office, pris de la violation de l’article L.622-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dans sa rédaction résultant de l’article 38 de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018 ;

Attendu que l’avocat du demandeur au pourvoi ayant conclu, dans ses observations complémentaires, à l’application de la loi nouvelle du 10 septembre 2018, qui tire les conséquences de la décision du Conseil constitutionnel n° 2018/718 du 6 juillet 2018, il convient de relever d’office le moyen pris de l’application immédiate aux faits poursuivis des dispositions du 3° de l’article L.622-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;

Vu ledit article, ensemble l’article 112-1 du code pénal ;

Attendu que, d’une part, il résulte du 3° de l’article L.622-4, dans sa version nouvelle, du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), que ne peut donner lieu à des poursuites pénales, sur le fondement des articles L.622-1 à L.622-3, l’aide à la circulation et au séjour irréguliers d’un étranger lorsque l’acte reproché n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et a consisté à fournir des conseils ou accompagnements juridiques, linguistiques ou sociaux, ou toute autre aide apportée dans un but exclusivement humanitaire ;

Attendu que, d’autre part, il résulte du second de ces textes que les dispositions nouvelles s’appliquent aux infractions commises avant leur entrée en vigueur dès lors qu’elles n’ont pas donné lieu à une condamnation passée en force de chose jugée, lorsqu’elles sont moins sévères que les dispositions anciennes ;

Attendu qu’il résulte de l’arrêt attaqué et des pièces de procédure que le 18 octobre 2016, les militaires de la brigade de gendarmerie de [...] ont constaté la présence de cinquante sept étrangers, dont des mineurs, en situation irrégulière, majoritairement originaires d’Erythrée et du Soudan, assistés de plusieurs représentants d’associations, dans un bâtiment dépendant d’un complexe immobilier appartenant à la SNCF, situé à Saint-Dalmas-de-Tende, exploité jusqu’en 1991 comme colonie de vacances et inoccupé depuis de nombreuses années ; que les intéressés avaient pénétré par une fenêtre du rez-de-chaussée ; que le bâtiment avait été aménagé en dortoir ; que M. X..., agriculteur à [...], également présent, a reconnu être à l’origine de cette occupation ; qu’il a déclaré à la presse avoir voulu établir un lieu d’accueil humanitaire destiné aux migrants ; que le responsable habilité de la SNCF a déposé plainte pour intrusion sans autorisation dans des locaux fermés et sécurisés ;

Que le 20 octobre 2016, alors qu’ils se rendaient à la gare de Saint Dalmas-de-Tende, des agents de la police aux frontières se sont trouvés en présence, devant le domicile de M. X..., de quatre personnes en situation irrégulière qu’ils ont interpellées ; qu’ils ont constaté sur le site de la SNCF, toujours occupé, la présence d’un groupe de personnes, assistées de représentants d’associations, qui préparaient l’évacuation des lieux ;

Qu’une enquête a été ouverte ; que, placé en garde à vue, M. X..., qui s’est présenté comme le porte-parole des migrants et des militants associatifs, a déclaré avoir organisé une action humanitaire pour répondre à l’afflux de migrants dans la vallée de la Roya et venir au secours des personnes les plus fragiles ; qu’il a reconnu s’être rendu très régulièrement à Vintimille pour prendre en charge des migrants, et avoir ainsi convoyé d’Italie en France environ deux cents personnes, les avoir conduites à son domicile pour leur procurer un hébergement décent, et avoir occupé le bâtiment de la SNCF parce qu’il manquait de place chez lui ; qu’il a affirmé avoir agi dans un but exclusivement humanitaire, sans contrepartie ;

Que, poursuivi pour aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irréguliers, courant octobre 2016, d’environ deux cents étrangers dépourvus de titre de séjour et installation en réunion sur le terrain d’autrui sans autorisation, M. X... a été déclaré coupable d’infractions au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) mais renvoyé des fins de la poursuite pour le délit d’installation en réunion sur le terrain d’autrui sans autorisation ; que le ministère public, le prévenu et la SNCF, partie civile déboutée de ses demandes, ont interjeté appel ;

Attendu que pour déclarer M. X... coupable d’aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irréguliers d’étrangers en France, l’arrêt retient que la matérialité des faits n’est pas contestée, que le prévenu savait que les migrants pris en charge étaient démunis de titre de séjour, et que même si son action était dépourvue de contrepartie directe ou indirecte, il ne pouvait revendiquer le bénéfice des immunités prévues par le 3° de l’article L.622-4 du CESEDA, dans sa rédaction alors en vigueur, dès lors que son action s’inscrivait dans une démarche d’action militante en vue de soustraire des étrangers aux contrôles mis en oeuvre par les autorités pour appliquer les dispositions légales relatives à l’immigration ;

Mais attendu que l’article 38 de la loi susvisée du 10 septembre 2018 a élargi le champ d’application de l’article L.622-4 du CESDA en faisant obstacle aux poursuites pénales dans le cas où l’aide à la circulation et au séjour irrégulier d’un étranger n’a donné lieu, de la part d’une personne physique ou morale, à aucune contrepartie directe ou indirecte et a consisté à fournir une aide quelconque dans un but exclusivement humanitaire ;

Que cette disposition, d’application immédiate en vertu de l’article 71 de ladite loi, entre dans le champ d’application de l’article 112-1 du code pénal, dés lors qu’elle élargit les immunités prévues par l’article L.622-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;

Que, dans la mesure où, dès son interpellation, M. X... a invoqué le caractère humanitaire de son action, il convient que le juge du fond réexamine les faits au regard des nouvelles dispositions de l’article L.622-4 précité ;

Qu’il y a lieu, pour ce motif, d’annuler l’arrêt attaqué, mais seulement en tant qu’il a reconnu le prévenu coupable d’infractions au code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et a statué sur la peine, la déclaration de culpabilité du chef d’installation sur le terrain d’autrui sans autorisation et les dispositions civiles de l’arrêt, non contestées par le demandeur, ayant, par ailleurs, acquis un caractère définitif ;

Par ces motifs, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les moyens proposés par le pourvoi :

ANNULE l’arrêt susvisé de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, en date du 11 septembre 2017, mais uniquement en ses dispositions concernant la déclaration de culpabilité du chef d’infractions au CESEDA et la peine, toutes autres dispositions étant expressément maintenues ;

Et pour qu’il soit à nouveau jugé, conformément à la loi, dans les limites de l’annulation ainsi prononcée,

RENVOIE la cause et les parties devant la cour d’appel de Lyon, à ce désignée par délibération spéciale prise en chambre du conseil ;


Président : M. Soulard
Rapporteur : M. Moreau
Avocat général : M. Salomon
Avocat(s) : société civile professionnelle SPINOSI et SUREAU - société civile professionnelle COUTARD et MUNIER-APAIRE