Arrêt n°2395 du 14 octobre 2020 (20-84.077) - Cour de cassation - Chambre criminelle - ECLI:FR:CCAS:2020:CR0240395

 Détention provisoire

Rejet

Sommaire

S’il n’appartient pas à la chambre de l’instruction de déterminer dans quel établissement une détention provisoire doit être accomplie, cette juridiction doit répondre à un mémoire invoquant la violation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme en raison d’une atteinte excessive portée à la vie familiale du demandeur du fait de l’éloignement de son lieu de détention.

C’est à tort que la juridiction n’a évoqué, dans sa réponse, que les éléments pouvant justifier la détention.

La cassation n’est toutefois pas encourue dès lors qu’il n’est pas établi ni même allégué que le demandeur ait sollicité du magistrat instructeur son changement d’affectation.


Demandeur(s) : M. A... X...


Faits et procédure

1. Il résulte de l’arrêt attaqué et des pièces de la procédure ce qui suit.

2. Le 5 décembre 2017, vers 11 heures 20, sur le parking de l’aéroport de Bastia-Poretta, deux personnes, liées au grand banditisme, ont été atteintes par de nombreux tirs d’armes à feu.

3. Le 8 juin 2018, M. A... X... a été mis en examen des chefs d’assassinat et tentative d’assassinat. Le même jour, il a été placé en détention provisoire.

4. Le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Marseille a rendu le 8 juin 2020 une ordonnance portant prolongation de la détention provisoire de M. X... pour une durée de six mois, au visa de l’article 16-1 de l’ordonnance du 25 mars 2020, telle que modifiée par la loi du 11 mai 2020.

5. La personne mise en examen a interjeté appel de cette ordonnance.

Examen des moyens

Sur le premier moyen

Enoncé du moyen

6. Le moyen critique l’arrêt attaqué en ce qu’il a dit n’y avoir lieu de constater que le mis en examen est détenu arbitrairement et d’avoir confirmé l’ordonnance du 8 juin 2020 prolongeant sa détention provisoire, alors :

« 1/ que, les dispositions des articles 22 et 35 de la loi no 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire portent atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit en ce qu’elles méconnaissent, d’une part, la compétence confiée au législateur par l’article 34 de la Constitution et, d’autre part, le droit de mener une vie familiale normale garanti par le préambule de la Constitution de 1946 ; que consécutivement à la déclaration d’inconstitutionnalité qui interviendra, l’arrêt attaqué se trouvera privé de base légale ;

2/ que, les dispositions combinées des articles 2 et 22 de la loi no 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire et 728 du Code de procédure pénale, qui n’encadrent pas le statut des détenus particulièrement signalés, portent atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit en ce qu’elles méconnaissent, d’une part, la compétence confiée au législateur par l’article 34 de la Constitution et, d’autre part, le droit à la sûreté et à la présomption d’innocence garantis par les articles 2 et 9 de la Déclaration de 1789 ; que consécutivement à la déclaration d’inconstitutionnalité qui interviendra, l’arrêt attaqué se trouvera privé de base légale ».

Réponse de la Cour

7. Par arrêt de ce jour, la Cour de cassation a dit n’y avoir lieu de transmettre au Conseil constitutionnel la seconde question prioritaire de constitutionnalité. Elle a ordonné la transmission de la première question prioritaire de constitutionnalité.

8. L’article 23-5, alinéa 4, de l’ordonnance no 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel dispose que lorsque le Conseil constitutionnel a été saisi, le Conseil d’Etat ou la Cour de cassation sursoit à statuer jusqu’à ce qu’il se soit prononcé. Il en va autrement quand l’intéressé est privé de liberté à raison de l’instance et que la loi prévoit que la Cour de cassation statue dans un délai déterminé.

9. Il est rappelé que, dans sa décision no 2009-595 DC du 3 décembre 2009, le Conseil constitutionnel a jugé que si l’alinéa 4 de l’article précité peut conduire à ce qu’une décision définitive soit rendue dans une instance à l’occasion de laquelle le Conseil constitutionnel a été saisi d’une question prioritaire de constitutionnalité et sans attendre qu’il ait statué, dans une telle hypothèse, ni cette disposition ni l’autorité de la chose jugée ne sauraient priver le justiciable de la faculté d’introduire une nouvelle instance pour qu’il puisse être tenu compte de la décision du Conseil constitutionnel.

Sur le second moyen

Enoncé du moyen

10. Le moyen critique l’arrêt attaqué en ce qu’il a dit n’y avoir lieu de constater que le mis en examen est détenu arbitrairement et d’avoir confirmé l’ordonnance du 8 juin 2020 prolongeant sa détention provisoire en rejetant le moyen tiré de la violation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, alors :

«  1/ que, l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme garantit à toute personne le droit au respect de sa vie privée et familiale ; qu’il ne peut y avoir d’ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ; qu’en conséquence, il appartient au juge judiciaire, gardien des libertés individuelles, de s’assurer que l’atteinte au droit d’une personne

placée en détention provisoire à une vie familiale est prévue par la loi et proportionnée à la poursuite d’un but légitime ; que dès lors, la chambre de l’instruction qui, pour dire que la détention de l’exposant ne porte pas une atteinte disproportionnée à des intérêts familiaux légitimes, se borne à rappeler la gravité des faits et à retenir que le détenu est « l’une des nombreuses personnes placées sous mandat de dépôt dans ce dossier qui, par mesure de précaution, ont été affectées dans divers établissements sur le territoire national », sans expliquer en quoi cette atteinte à son droit au respect de sa vie familiale était proportionnée au but poursuivi, lorsqu’elle relevait elle-même que l’exposant est père d’une enfant en bas âge et qu’il est détenu loin de son domicile, n’a pas tiré les conséquences légales de ses propres constations et n’a pas justifié sa décision au regard des articles 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, préliminaire, 137 à 148-4, 591 et 593 du Code de procédure pénale ;

2/ que, la Cour européenne des droits de l’homme juge que l’absence de garanties suffisantes, en droit interne, contre d’éventuels abus dans la répartition géographique des détenus constitue une violation de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme ; que ne justifie pas sa décision, la chambre de l’instruction qui, saisie d’un moyen en ce sens, considère qu’il n’apparaît pas « appartenir à l’office de la chambre de l’instruction, notamment dans le cadre de son office résultant des termes et du champ de sa saisine, de déterminer dans quel établissement ni non plus sous quel régime particulier éventuel l’intéressé doit être incarcéré » ; que de ce fait encore, les articles 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, préliminaire, 137 à 148-4, 591 et 593 du code de procédure pénale ont été méconnus. »

Réponse de la Cour

11. Pour répondre à l’argumentation du demandeur, qui prétendait que le lieu de son incarcération constituait une ingérence disproportionnée à sa vie privée et familiale, au sens de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, l’arrêt relève qu’en l’état des éléments soumis à la cour il n’apparaît pas qu’à ce jour, compte tenu de la gravité des faits sur lesquels porte l’instruction et des nécessités de la conduite de celle-ci, l’incarcération de M. X..., père d’une jeune enfant, porte une atteinte disproportionnée à des intérêts familiaux légitimes ni non plus qu’elle mette en danger la santé, la sécurité et la moralité de cette enfant ou que son éducation en soit gravement compromise.

12. Les juges ajoutent qu’il n’appartient pas à la chambre de l’instruction, dans le cadre de son office résultant des termes et du champ de sa saisine, de déterminer dans quel établissement ni non plus sous quel régime particulier éventuel l’intéressé doit être incarcéré.

13. S’il n’appartient pas à la chambre de l’instruction de déterminer dans quel établissement une détention provisoire doit être accomplie, c’est à tort que la juridiction n’a évoqué, dans sa réponse, que les éléments pouvant justifier cette détention et non celles susceptibles de répondre à la contestation d’un éloignement pouvant porter une atteinte excessive à la vie familiale du demandeur.

14. La cassation n’est toutefois pas encourue dès lors qu’il n’est pas établi ni même allégué que M. X... ait sollicité du magistrat instructeur son changement d’affectation.

15. Ainsi, le moyen doit être écarté.

16. Par ailleurs l’arrêt est régulier tant en la forme qu’au regard des dispositions des articles 137-3 et 143-1 et suivants du code de procédure pénale.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

REJETTE le pourvoi ;


Président : M. Soulard
Rapporteur : M.Guéry
Avocat général : M. Valleix
Avocats : SCP Spinosi et Sureau