Arrêt n° 406 du 10 avril 2013 (11-21.947) - Cour de cassation - Troisième chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2013:C300406

Conventions internationales

Rejet


Demandeur(s) : l’ Association culturelle orthodoxe, russe de Nice, représentée par M. X...

Défendeur(s) : l’ Etat de la Fédération de Russie, représenté par M. Alexandre Y...


Attendu, selon l’arrêt attaqué (Aix-en-Provence, 19 mai 2011), que le tsar Alexandre II a acquis, le 9 novembre 1865, un terrain sis à … ; qu’un immeuble, devenu la cathédrale Saint-Nicolas, a été édifié sur ce terrain de 1903 à 1912 ; qu’aux termes d’un oukase du 20 décembre 1908, le tsar Nicolas II a ordonné qu’ “à l’avenir, (son) cabinet soit considéré comme le véritable propriétaire (de cet) immeuble et figure seul à ce titre dans tous les actes publics ou privés” ; que suivant acte authentique du 9 janvier 1909, le consul de Russie en France, agissant au nom et comme mandataire du ministre de la Cour impériale de Russie, a donné ce terrain avec toutes ses constructions à bail emphytéotique à l’association diocésaine de Saint-Petersbourg ; que la Fédération de Russie (la Fédération) a agi contre l’Association cultuelle orthodoxe russe de Nice (l’association), occupante des lieux depuis 1925, pour que soit constatée sa qualité de propriétaire du terrain, de la cathédrale et de son contenu ;

 

 Sur le premier moyen, après avis donné aux parties conformément à l’article 1015 du code de procédure civile :

 

 Attendu que l’association fait grief à l’arrêt de rejeter la fin de non recevoir opposée à l’action de la Fédération, alors, selon le moyen :

 


 1°/ que l’accord franco-russe du 27 mai 1997 prévoit que la Partie russe ne peut entreprendre à l’encontre de la Partie française "d’actions sur la base de créances financières et réelles de quelque nature que ce soit apparues antérieurement au 9 mai 1945" ; qu’en énonçant, pour rejeter la fin de non-recevoir soulevée par l’association à l’encontre de l’action en restitution des biens immobiliers litigieux engagée par la Fédération à son encontre, que cette action, qui « ne pouvait être exercée qu’à l’issue du bail, ou à l’approche de son terme, en tout cas pas avant le 9 mai 1945, s’agissant d’un bail emphytéotique expirant le 31 décembre 2007 », « ne peut être concernée par cet accord du 27 mai 1997 qui ne vise que les actions relatives aux créances financières et réelles apparues avant le 9 mai 1945 », la cour d’appel, qui, pour apprécier l’application de l’accord franco-russe du 27 mai 1997 relatif au "règlement définitif des créances réciproques entre la France et la Russie antérieures au 9 mai 1945", s’est placée à la date d’exercice de l’action en restitution et non à la date d’apparition et donc de naissance de la créance de restitution justifiant cette action, a violé ledit accord ;

 

 2°/ que les obligations contractuelles, fussent-elles de restitution, prennent naissance au jour de la conclusion du contrat et non au jour de leur exécution ; qu’en énonçant, pour exclure l’application de l’accord franco-russe du 27 mai 1997 à la créance de restitution de la Fédération, que cette créance « ne pouvait être exercée qu’à l’issue du bail, ou à l’approche de son terme, en tout cas pas avant le 9 mai 1945, s’agissant d’un bail emphytéotique expirant le 31 décembre 2007 », alors que la créance de restitution était nécessairement née à la date du contrat de bail emphytéotique, le 9 janvier 1909, soit antérieurement au 9 mai 1945, la cour d’appel a violé l’article 1101 du code civil ;

 

 3°/ que les obligations contractuelles, fussent-elles de restitution, prennent naissance au jour de la conclusion du contrat et non au jour de leur exécution ; qu’à tout le moins, en se bornant à tenir compte de la date d’exercice ou d’exigibilité de la créance de restitution de la Fédération pour apprécier l’application de l’accord franco-russe du 27 mai 1997 à cette créance, sans rechercher à quelle date cette créance de restitution était née, donnée qui seule permettait de déterminer si ledit Accord était applicable à cette dernière, la cour d’appel a privé sa décision de toute base légale au regard de l’article 1101 du ode civil ;

 


 4°/ que l’accord franco-russe du 27 mai 1997 prévoit que la partie russe ne peut entreprendre à l’encontre de la partie française "d’actions sur la base de créances financières et réelles de quelque nature que ce soit apparues antérieurement au 9 mai 1945", y compris "les revendications relatives à tous les actifs situés en France qui appartenaient au gouvernement de l’Empire de Russie puis à l’ensemble des gouvernements qui lui ont succédé" ; que l’association soulignait dans ses écritures que, au regard des termes de l’accord du 27 mai 1997, l’Etat russe avait renoncé à toutes revendications portant sur des droits de créance ou de propriété immobilière nés avant le 9 mai 1945, et que son action en revendication était engagée sur le fondement d’un droit de propriété dont il prétendait être titulaire dès avant 1945, à la suite de l’achat du terrain d’emprise de la Cathédrale Saint-Nicolas à M. Z… par le tsar Alexandre II ; qu’en excluant l’application de l’accord de 1997 à l’action de la Fédération au motif que cette action « ne pouvait être exercée qu’à l’issue du bail, ou à l’approche de son terme, en tout cas pas avant le 9 mai 1945, s’agissant d’un bail emphytéotique expirant le 31 décembre 2007 », alors qu’elle reconnaissait par ailleurs expressément à la Fédération la qualité de propriétaire des immeubles litigieux au moins dès 1909, date de conclusion du bail emphytéotique, donc bien avant la date du 9 mai 1945, la cour d’appel n’a pas tiré les conséquences légales de ses propres constatations en violation de l’accord franco-russe du 27 mai 1997 ;

 

 5°/ qu’est irrecevable toute prétention émise par une personne dépourvue du droit d’agir ; que, en vertu de l’accord franco-russe du 27 mai 1997, la Fédération a expressément et définitivement renoncé à son droit d’agir au titre de toute créance financière ou réelle antérieure au 9 mai 1945, de quelque nature qu’elle soit, justifiant le cas échéant l’exercice d’une revendication sur des actifs situés en France ; qu’en déclarant recevable l’action en restitution des biens immobiliers litigieux formée par la Fédération en raison de l’inapplicabilité de l’accord bilatéral du 27 mai 1997 à cette action, au motif que cette action « ne pouvait être exercée qu’à l’issue du bail, ou à l’approche de son terme, en tout cas pas avant le 9 mai 1945, s’agissant d’un bail emphytéotique expirant le 31 décembre 2007 », alors que le droit justifiant l’action de la Fédération, qu’il s’agisse d’un droit de créance contractuel de restitution qui était nécessairement né à la date de conclusion du contrat de bail de 1909 ou d’un titre de propriété immobilière dont l’arrêt constate qu’il est au moins aussi ancien que ledit bail, était fatalement lui-même né antérieurement au 9 mai 1945, la cour d’appel, qui a reconnu à la Fédération un droit d’agir dont elle ne disposait assurément plus, a violé les articles 32 et 122 du code de procédure civile ;

 

 6°/ que les juges doivent motiver leur décision sans procéder par voie de simple affirmation générale ; qu’à supposer qu’en énonçant que l’action de la Fédération « ne peut en tout état de cause être concernée par cet accord du 27 mai 1997 qui ne vise que les actions relatives aux créances financières et réelles apparues avant le 9 mai 1945 », la cour d’appel ait rejeté la fin de non-recevoir soulevée par l’association pour d’autres motifs que la considération selon laquelle cette action, qui selon l’arrêt ne pouvait être exercée qu’à l’issue du bail emphytéotique, à savoir après le 31 décembre 2007, était postérieure au 9 mai 1945, par exemple en raison de l’absence d’effet direct de l’accord à l’égard des justiciables ou en raison du fait que l’action engagée par la Fédération ne serait pas une créance financière ou réelle au sens du texte, la cour d’appel, qui aurait ainsi statué par voie de simple affirmation générale et non circonstanciée, aurait en tout état de cause violé l’article 455 du code de procédure civile ;

 


 Mais attendu qu’il résulte tant de son objet que des termes de ses stipulations que l’accord du 27 mai 1997 conclu entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la Fédération de Russie sur le règlement définitif des créances réciproques financières et réelles apparues antérieurement au 9 mai 1945, a entendu apurer un contentieux financier entre ces deux Etats, le règlement des litiges liés aux créances entre les particuliers et chacun de ces Etats demeurant exclusivement de la compétence nationale ; qu’il s’ensuit que l’association ne peut utilement invoquer, au soutien de sa fin de non-recevoir, un moyen tiré des dispositions de l’article V dudit accord ;

 

 Que par ce motif de pur droit substitué à ceux critiqués, l’arrêt se trouve légalement justifié ;

 

 Sur les deuxième et troisième moyens, réunis, ci-après annexés :

 

 Attendu qu’ayant relevé que par oukase du 20 décembre 1908, le tsar Nicolas II avait ordonné de considérer le terrain litigieux comme étant la propriété de son cabinet, que le bail emphytéotique du 9 janvier 1909, signé au nom du bailleur par le consul de Russie à ... agissant comme mandataire d’un ministre de la Cour impériale de Russie, mentionnait qu’il portait sur un terrain appartenant “à la Cour impériale de Russie”, que l’Etat de la Fédération de Russie a finalement succédé à l’Empire russe, la continuité juridique étant admise par l’Etat de la Fédération de Russie et par la République française, la cour d’appel, qui en a déduit, par une interprétation souveraine, exclusive de dénaturation, que l’ambiguïté de ces deux actes rendait nécessaire, que le bien litigieux était devenu la propriété de la Cour impériale de Russie à la date du bail puis celle de la Fédération, a pu, par ces seuls motifs et sans être tenue de répondre à des moyens que ses constatations rendaient inopérants, rejeter la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité de la Fédération et déclarer celle-ci propriétaire et bailleur emphytéotique du bien ;

 

 D’où il suit que le moyen n’est pas fondé ;

 

 Sur le quatrième moyen, ci-après annexé :

 

 Attendu qu’ayant relevé, d’une part, qu’aux termes de l’acte “d’attribution” du 12 avril 1927, l’association était venue aux droits de l’emphytéote et, d’autre part, qu’il existait une continuité juridique entre l’Empire de Russie et la Fédération, la cour d’appel, qui n’était pas tenue de répondre à des moyens ou d’effectuer des recherches que ses constatations rendaient inopérants, a pu en déduire que la Fédération était fondée, en sa qualité de bailleresse, à reprendre les biens à l’expiration du bail ;

 

 D’où il suit que le moyen n’est pas fondé ;

 

 Sur le cinquième moyen, ci-après annexé :

 


 Attendu qu’ayant relevé qu’au cours de la procédure devant le président du tribunal civil de la Seine en 1925, l’association n’avait pas prétendu que le bail emphytéotique n’existait plus, qu’elle avait affirmé alternativement avoir la détention, la possession ou la jouissance de la cathédrale, et retenu souverainement que la position exprimée par l’association devant cette juridiction n’était pas révélatrice d’une intention claire et non équivoque de se comporter en propriétaire de la cathédrale et que l’acte du 12 avril 1927 entre l’administration religieuse des églises orthodoxes d’Europe occidentale et l’association n’avait pu avoir pour effet de transférer à celle-ci la propriété des biens litigieux, la cour, qui en a déduit que la possession de ces biens par l’association était entachée d’équivoque et que celle-ci ne pouvait se prévaloir d’une interversion de son titre, a, par ces seuls motifs, légalement justifié sa décision de ce chef ;

 

 Sur le sixième moyen, ci-après annexé :

 

 Attendu, d’une part, qu’ayant retenu souverainement que l’association n’avait pas accompli sur la partie du terrain non désignée dans le bail emphytéotique d’actes de possession autres que ceux, entachés d’équivoque, accomplis sur l’autre partie et que ces deux parties du terrain avaient été acquises par l’empereur de Russie en 1865, la cour d’appel a pu en déduire que l’association n’était pas fondée à prétendre avoir acquis la propriété de cette partie du terrain ;

 

 Et attendu, d’autre part, que l’association n’ayant pas soutenu devant la cour d’appel qu’elle avait acquis la propriété de la partie du terrain non désignée dans l’acte emphytéotique à la suite d’un échange, le moyen, pris en sa troisième branche, est nouveau, mélangé de fait et de droit ;

 

 D’où il suit que le moyen, pour partie irrecevable, n’est pas fondé pour le surplus ;

 

 PAR CES MOTIFS :

 

 REJETTE le pourvoi ;

 


Président : M. Terrier

Rapporteur : M. Terrier, Président, faisant fonction de rapporteur

Avocat général : M. Charpenel, premier avocat général

Avocat(s) : SCP Fabiani et Luc-Thaler ; SCP Lesourd ; SCP Nicolaÿ, de Lanouvelle et Hannotin