Arrêt n°266 du 31 mars 2021 (19-11.551) - Cour de cassation - Première chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2021:C100266

Cassation

Demandeur(s) : société Rusoro Mining Limited

Défendeur(s) : République bolivarienne du Venezuela, représentée par le Procurador General de la Republica, Procuradoria General de la Republica


Faits et procédure


1. Selon l’arrêt attaqué (Paris, 29 janvier 2019), la société canadienne Rusoro Mining (la société Rusoro), ayant pour activité l’exploitation aurifère, a acquis entre 2006 et 2008, des participations majoritaires dans plusieurs sociétés vénézuéliennes, détentrices de concessions minières et de permis d’exploration et d’exploitation d’or au Venezuela. Après avoir adopté, au cours des années 2009 et 2010, diverses mesures de restriction à l’exportation d’or, ainsi que des dispositions de contrôle des changes, le Venezuela a, le 16 septembre 2011, décrété la nationalisation des activités d’exploitation aurifère en les transférant à des sociétés mixtes à participation publique majoritaire. Faute d’accord sur les modalités de transfert à l’issue de la période de négociation, les droits miniers de la société Rusoro et de ses filiales se sont éteints de plein droit le 15 mars 2012, les contraignant à se retirer des zones d’exploitation, dont l’Etat vénézuélien a pris possession au mois d’avril. Le 17 juillet suivant, la société Rusoro a saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) d’une demande d’arbitrage au titre du règlement du mécanisme supplémentaire, sur le fondement du traité bilatéral d’investissement entre le Canada et la République bolivarienne du Venezuela (TBI).

2. Par une sentence rendue à Paris le 22 août 2016, le tribunal arbitral, après avoir relevé la prescription des demandes fondées sur les mesures prises par l’Etat vénézuélien en 2009, a retenu que celui-ci avait violé, d’une part l’article VII du TBI en expropriant l’investissement de la société Rusoro sans indemnité, d’autre part, le paragraphe 6 de l’Annexe au TBI en raison des décisions étatiques prises en 2010, et a condamné l’Etat au paiement de diverses indemnités. La République bolivarienne du Venezuela a formé un recours en annulation contre cette sentence.


Examen des moyens


Sur le premier moyen, pris en ses troisième et cinquième branches ci-après annexé

3. En application de l’article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur ces griefs qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation.

Mais sur le premier moyen, pris en sa première branche


Enoncé du moyen


4. La société Rusoro fait grief à l’arrêt d’annuler la sentence rendue le 22 août 2016 en ce qu’elle condamne la République bolivarienne du Venezuela à payer à la société Rusoro Mining la somme de 966 500 000 USD pour l’expropriation sans indemnité de son investissement, ainsi que les intérêts sur cette somme, alors « qu’il appartient au juge du contrôle de la sentence d’analyser la décision rendue par le tribunal arbitral afin de lui restituer le cas échéant son exacte qualification, sans s’arrêter aux dénominations retenues par les arbitres ou proposées par les parties ; que la compétence matérielle, personnelle et temporelle du tribunal arbitral s’apprécie au regard de la convention d’arbitrage ; que selon l’article XII.1 et 2 de l’Accord entre le gouvernement du Canada et le gouvernement de la République du Venezuela concernant la promotion et la protection des investissements, conclu le 1er juillet 1996, un investisseur peut soumettre à l’arbitrage tout différend « découlant de la prétention de l’investisseur selon laquelle une mesure prise par la première partie contractante, ou l’omission de prendre une mesure, viole le présent Accord, et selon laquelle également l’investisseur ou l’entreprise dont il est directement ou indirectement propriétaire ou actionnaire majoritaire, a subi une perte ou un préjudice en raison de cette violation » ; que le paragraphe 3 de l’article XII de l’Accord, qui précise que «  l’investisseur peut soumettre un différend à l’arbitrage visé au § 1, conformément au paragraphe 4, seulement si » « (d) trois ans au moins se sont écoulés depuis la date à laquelle l’investisseur a pris connaissance ou aurait dû prendre connaissance pour la première fois de la prétendue violation ainsi que de la perte du préjudice qu’il a subi  », soumet ensuite la recevabilité de la prétention de cet investisseur, tirée de ce qu’il a subi une perte ou un préjudice résultant de la violation de l’Accord par l’une des parties contractante, à un délai de prescription, sans affecter la compétence du tribunal arbitral ; qu’en statuant comme elle l’a fait, motif pris que « les parties contractantes ont assujetti leur offre d’arbitrage au respect des conditions énumérées par cet article et, notamment, de celles énoncées par le d) du paragraphe 3 selon laquelle un tribunal arbitral constitué en vertu du TBI n’est pas compétent pour examiner les faits dommageables dont l’investisseur avait connaissance ou aurait dû avoir connaissance depuis plus de trois années à la date de la saisine », la cour d’appel a violé l’article 1520.1° du code de procédure civile. »

Réponse de la Cour

Vu l’article 1520, 1°, du code de procédure civile :

5. Il résulte de ce texte que, sans s’arrêter aux dénominations retenues par les arbitres ou proposées par les parties le juge de l’annulation contrôle la décision du tribunal arbitral sur sa compétence, en recherchant, tous les éléments de droit ou de fait permettant d’apprécier la portée de la convention d’arbitrage. Ce contrôle est exclusif de toute révision au fond de la sentence.

6. Pour annuler la sentence rendue le 22 août 2016, en ce qu’elle condamne la République bolivarienne du Venezuela à payer à la société Rusoro Mining la somme de 966 500 000 USD pour l’expropriation sans indemnité de son investissement, ainsi que les intérêts sur cette somme, l’arrêt énonce, d’abord, que l’article XII sur le Règlement des différends entre un investisseur et la partie contractante d’accueil, paragraphes 1) à 5) de l’Accord entre le gouvernement du Canada et le gouvernement de la République bolivarienne du Venezuela concernant la promotion et la protection des investissements, conclu le 1er juillet 1996, prévoit :
«  1) Dans la mesure du possible, tout différend entre une partie contractante et un investisseur de l’autre partie contractante, découlant de la prétention de l’investisseur selon laquelle une mesure prise par la première partie contractante, ou l’omission de prendre une mesure, viole le présent Accord, et selon laquelle également l’investisseur, ou une entreprise dont il est directement ou indirectement propriétaire ou actionnaire majoritaire, a subi une perte ou un préjudice en raison de cette violation, est réglé à l’amiable par les intéressés.
2) Lorsqu’un différend n’est pas réglé à l’amiable dans les six mois qui suivent le moment où il prend naissance, l’investisseur peut le soumettre à l’arbitrage conformément au paragraphe 4). Aux fins du présent paragraphe, un différend est considéré prendre naissance lorsque l’investisseur d’une partie contractante signifie à l’autre partie contractante un avis écrit selon lequel une mesure prise par la seconde partie contractante, ou l’omission de cette dernière de prendre une mesure, viole le présent Accord, et selon lequel également l’investisseur, ou une entreprise dont il est directement ou indirectement propriétaire ou actionnaire majoritaire, a subi une perte ou un préjudice en raison de cette violation.
3) L’investisseur peut soumettre un différend à l’arbitrage visé au paragraphe 1), conformément au paragraphe 4), seulement si les conditions suivantes sont remplies :
a. il consent par écrit à l’arbitrage ;
b. il renonce à son droit d’engager d’autres procédures devant un tribunal judiciaire ou administratif de la partie contractante en cause ou dans le cadre d’une procédure de règlement des différends, ou de les mener à terme, relativement à la mesure qui, selon lui, viole le présent Accord ;
c. dans le cas où le différend comporte des aspects fiscaux, les conditions prévues au paragraphe 14) du présent article sont respectées ;
d. trois ans ou moins se sont écoulés depuis la date à laquelle l’investisseur a pris connaissance ou aurait dû prendre connaissance pour la première fois de la prétendue violation ainsi que de la perte ou du préjudice qu’il a subi.
4) L’investisseur en cause peut soumettre le différend à l’arbitrage [...]
5) Chacune des parties contractantes donne, par les présentes, son consentement inconditionnel à la soumission d’un différend à l’arbitrage international conformément aux dispositions du présent article. »

7. L’arrêt retient, ensuite, qu’il résulte des termes du paragraphe 5) de l’article XII que les parties contractantes ont assujetti leur offre d’arbitrage au respect des conditions énumérées à cet article, et, notamment, de celle énoncée au d) du paragraphe 3) selon laquelle un tribunal arbitral constitué en vertu de l’Accord n’est pas compétent pour examiner les faits dommageables dont l’investisseur avait connaissance ou aurait dû avoir connaissance depuis plus de trois années à la date de la saisine, de sorte qu’il appartient au juge du recours, saisi sur le fondement de l’article 1520,1° du code de procédure civile, de vérifier si les arbitres se sont déclarés à tort compétents à l’égard de faits qui auraient été connus de l’investisseur depuis plus de trois ans lorsque le litige leur a été soumis. Après avoir relevé que les arbitres ont intégré dans la réparation du préjudice consécutif à l’expropriation de 2011 l’indemnisation de celui qui résulte des mesures de 2009, il constate que celui-ci n’est pas compris dans son champ d’application ratione temporis et en déduit que le grief d’incompétence est fondé.

8. En statuant ainsi, alors que le délai de prescription prévu au paragraphe 3), d) de l’article XII de l’Accord ne constitue pas une exception d’incompétence, mais une question relative à la recevabilité des demandes, qui ne relève pas de l’article 1520, 1°, du code de procédure civile, la cour d’appel a violé le texte susvisé.

PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les autres griefs, la Cour :

CASSE ET ANNULE, en toutes ses dispositions, l’arrêt rendu le 29 janvier 2019, entre les parties, par la cour d’appel de Paris ;


Président : Mme Batut
Rapporteur : M. Hascher
Avocat général : M. Poirret, premier avocat général

Avocat(s) : SCP Ortscheidt - SCP Foussard et Froger