Arrêt n°100 du 27 janvier 2021 (19-15.921 ; 19-24.608 ; 20-14.012 ) - Cour de cassation - Première chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2021:C100100

Filiation

Cassation


Sommaire :
Il résulte de la combinaison de l’article 352, alinéa 1, du code civil et de l’article 329 du code de procédure civile que l’intervention volontaire dans une procédure d’adoption plénière du père de naissance d’un enfant immatriculé définitivement comme pupille de l’Etat et placé en vue de son adoption est irrecevable, faute de qualité à agir, dès lors qu’aucun lien de filiation ne peut plus être établi entre eux.

Cependant prive sa décision de base légale au regard de l’article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales la cour d’appel, qui n’a pas recherché, comme il le lui était demandé, si l’irrecevabilité de l’action du père de naissance, qui n’avait pu, en temps utile, sans que cela puisse lui être reproché, faire valoir ses droits au cours de la phase administrative de la procédure, ne portait pas, eu égard aux différents intérêts en présence, une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en ce qu’elle interdisait l’examen de ses demandes.


Demandeur(s) : M. Q...  A...

Défendeur(s) :  M. F...  R... ; et autre(s) 


Jonction

1. En raison de leur connexité, les pourvois n° Y 19-15.921, n° R 19-24.608 et n° U 20-14.012 sont joints.


Faits et procédure


2. Selon les arrêts attaqués (Riom, 5 mars, 5 novembre et 17 décembre 2019), I... T...  H...  est née le [...] . Sa mère a demandé le secret de son accouchement. Le lendemain, l’enfant a été admise, à titre provisoire, comme pupille de l’Etat puis, à titre définitif, le 24 décembre suivant. Le conseil de famille des pupilles de l’Etat a consenti à son adoption le 10 janvier 2017 et une décision de placement a été prise le 28 janvier. L’enfant a été remise au foyer de M. et Mme R... le 15 février. Après avoir, le 2 février 2017, entrepris des démarches auprès du procureur de la République pour retrouver l’enfant, et ultérieurement identifié celle-ci, M. A... , père de naissance, l’a reconnue le 12 juin. M. et Mme R... ayant déposé une requête aux fins de voir prononcer l’adoption plénière de l’enfant, M. A...  est intervenu volontairement à l’instance.

Recevabilité du pourvoi contestée par la défense

3. Selon l’article 611 du code de procédure civile, en matière contentieuse, le pourvoi est recevable même lorsqu’une condamnation a été prononcée au profit ou à l’encontre d’une personne qui n’était pas partie à l’instance.

4. M. et Mme R... contestent la recevabilité du pourvoi. Ils soutiennent que M. A...  ne peut former un pourvoi dès lors qu’il n’est pas partie, son intervention devant la cour d’appel ayant été déclarée irrecevable.

5. Cependant, l’arrêt du 5 mars 2019 annule la reconnaissance de paternité faite par M. A...  le 12 juin 2017.

6. Son pourvoi est donc recevable.


Examen des moyens


Sur les seconds moyens des pourvois n° R 19-24.608 et n° U 20-14.012 qui sont préalables et sur les premier et deuxième moyens du pourvoi n° Y 19-15.921, ci-après annexés

7. En application de l’article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur le second moyen du pourvoi n° R 19-24.608 et le deuxième moyen du pourvoi n° Y 19-15.921, sur le second moyen du pourvoi n° U 20-14.012, pris en ses première, deuxième et quatrième branches, qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation, sur le second moyen du pourvoi n° U 20-14.012, pris en sa troisième branche et sur le premier moyen du pourvoi n° Y 19-15.921, qui sont irrecevables.

Mais sur le quatrième moyen du pourvoi n° Y 19-15.921, pris en sa deuxième branche


Enoncé du moyen


8. M. A...  fait grief à l’arrêt de dire que son action est irrecevable et de prononcer l’adoption de l’enfant I... T...  H... , alors « qu’aux termes de l’article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale ; que selon la jurisprudence de la Cour européenne, la vie familiale s’étend à la relation potentielle qui aurait pu se développer entre un père naturel et un enfant né hors mariage et que la vie privée, qui englobe des aspects importants de l’identité personnelle, inclut le droit au regroupement d’un père avec son enfant biologique ainsi que l’établissement d’un lien juridique ou biologique entre un enfant né hors mariage et son géniteur  ; toujours selon la jurisprudence de la Cour européenne, la notion de vie privée inclut le droit à la connaissance de ses origines, l’intérêt vital de l’enfant dans son épanouissement étant également largement reconnu dans l’économie générale de la Convention ; que l’annulation par la cour d’appel de l’acte de reconnaissance de I... par son père après son placement en vue de l’adoption et la décision de prononcer l’adoption plénière de l’enfant constituent une ingérence dans l’exercice du droit au respect de la vie privée et familiale de M. A...  et de I... garanti par l’article 8 de la Convention ; qu’il appartient au juge de vérifier si concrètement, dans l’affaire qui lui est soumise, une telle ingérence est nécessaire dans une société démocratique, et, pour ce faire, d’apprécier la nécessité de la mesure au regard du but poursuivi, son adéquation et son caractère proportionné à cet objectif ; après avoir constaté que M. A...  avait démontré sa détermination, par les nombreuses démarches qu’il a engagées pendant les mois qui ont suivi la naissance de I..., à faire reconnaître sa paternité sur l’enfant et qu’il était prouvé, par les expertises biologiques, qu’il était bien le père biologique de I..., la cour d’appel a annulé l’acte de reconnaissance au motif que le placement en vue de l’adoption faisait échec à toute déclaration de filiation en application de l’article 352 du code civil et a retenu qu’il était de l’intérêt de I... de voir prononcer son adoption par les époux R... avec lesquels elle avait noué des liens affectifs forts qu’il serait traumatisant de rompre brutalement ; qu’en se déterminant ainsi par des motifs ne prenant en compte que les conséquences immédiates qu’aurait sur l’enfant une séparation avec la famille d’accueil sans prendre en considération les effets à long terme d’une séparation permanente avec son père biologique et sans rechercher, ainsi qu’elle y était invitée, si concrètement, les autorités nationales, sollicitées à plusieurs reprises par M. A... , avaient pris les mesures nécessaires et adéquates pour garantir l’effectivité de son droit à voir établi un lien futur entre lui et sa fille, la cour d’appel a privé son arrêt de base légale au regard de l’article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.  »

Réponse de la Cour

Recevabilité du moyen

9. Le préfet de l’Allier et le conseil départemental de l’Allier contestent la recevabilité du moyen. Ils soutiennent que le grief est nouveau.

10. Cependant, M. A... , dans ses conclusions devant la cour d’appel, a soutenu que l’irrecevabilité de son intervention volontaire à la procédure d’adoption de sa fille biologique, en raison du caractère tardif de sa reconnaissance, serait contraire à l’article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

11. Le moyen est donc recevable.

Bien-fondé du moyen

Vu l’article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, l’article 352, alinéa 1er, du code civil et l’article 329 du code de procédure civile :

12. Le premier de ces textes dispose :

« 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.
2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

13. Selon le deuxième, le placement en vue de l’adoption met obstacle à toute restitution de l’enfant à sa famille d’origine. Il fait échec à toute déclaration de filiation et à toute reconnaissance.

14. Aux termes du troisième, l’intervention est principale lorsqu’elle élève une prétention au profit de celui qui la forme. Elle n’est recevable que si son auteur a le droit d’agir relativement à cette prétention.

15. Il résulte de la combinaison des deux derniers textes que l’intervention volontaire dans une procédure d’adoption plénière du père de naissance d’un enfant immatriculé définitivement comme pupille de l’Etat et placé en vue de son adoption est irrecevable, faute de qualité à agir, dès lors qu’aucun lien de filiation ne peut plus être établi entre eux.

16. Ces dispositions, qui constituent une ingérence dans l’exercice du droit au respect de la vie privée et familiale du père de naissance, poursuivent les buts légitimes de protection des droits d’autrui en sécurisant, dans l’intérêt de l’enfant et des adoptants, la situation de celui-ci à compter de son placement en vue de l’adoption et en évitant les conflits de filiation.

17. Il appartient cependant au juge, lorsqu’il est saisi de conclusions en ce sens, de procéder, au regard des circonstances de l’espèce, à une mise en balance des intérêts en présence, celui de l’enfant, qui prime, celui des parents de naissance et celui des candidats à l’adoption, afin de vérifier que les dispositions de droit interne, eu égard à la gravité des mesures envisagées, ne portent pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale du père de naissance.

18. Pour déclarer M. A...  irrecevable en son intervention volontaire et annuler sa reconnaissance de paternité, l’arrêt retient que, s’il a démontré sa détermination, par les nombreuses démarches qu’il a engagées pendant les mois qui ont suivi la naissance de l’enfant, à faire reconnaître sa paternité, il ne justifie pas d’une qualité à agir dès lors que le lien de filiation ne peut être établi.

19. En se déterminant ainsi, sans rechercher, comme il le lui était demandé, si l’irrecevabilité de l’action du père de naissance, qui n’avait pu, en temps utile, sans que cela puisse lui être reproché, faire valoir ses droits au cours de la phase administrative de la procédure, ne portait pas, eu égard aux différents intérêts en présence, une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en ce qu’elle interdisait l’examen de ses demandes, la cour d’appel a privé sa décision de base légale au regard des textes susvisés.

Et sur les premiers moyens des pourvois n° R 19-24.608 et n° U 20-14.012, rédigés en termes identiques, réunis

Vu l’article 625, alinéa 2, du code de procédure civile :

20. La cassation de l’arrêt du 5 mars 2019 entraîne, par voie de conséquence, celle des arrêts des 5 novembre et 17 décembre 2019, qui s’y rattachent par un lien de dépendance nécessaire.

PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les autres griefs ni de saisir la Cour européenne des droits de l’homme pour avis consultatif, la Cour :

CASSE ET ANNULE, en toutes leurs dispositions, les arrêts rendus les 5 mars, 5 novembre et 17 décembre 2019, entre les parties, par la cour d’appel de Riom ;


Président : Mme Batut
Rapporteur : Mme Azar, conseiller référendaire
Avocat général : Mme Marilly, avocat général référendaire

Avocat(s) : SCP Farge, Waquet et Hazan - SCP Piwnica et Molinié - SCP Richard Hémery, Carole Thomas-Raquin et Martin Le Guérer