Arrêt n°523 du 16 septembre 2020 (19-11.621) - Cour de cassation - Première chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2020:C100523

Cassation

Demandeur(s) : La société The Paragon Collection LLC, société de droit américain, société à responsabilité limitée

Défendeur(s) : La société Extended Software XT Soft, société à responsabilité limitée et autre(s)


Faits et procédure

1. Selon l’arrêt attaqué (Versailles, 25 janvier 2019), la société américaine The Paragon Collection (la société Paragon), ayant pour activité la distribution de logiciels informatiques, a conclu, le 2 avril 1996, avec la société française Extended Software XT Soft (la société XT Soft), société de conseil en informatique, un contrat de licence portant sur la commercialisation et la distribution de produits informatiques. A la suite d’un différend portant sur le montant des redevances, la société Paragon a, en application de la clause attributive de juridiction stipulée au contrat, assigné la société XT Soft devant la Cour de district de Californie (Etats-Unis d’Amérique) en responsabilité et paiement de diverses sommes. Par une ordonnance et un jugement du 22 septembre 2014, la juridiction américaine a condamné la société XT Soft à payer une somme de 502 391,15 dollars américains. Après avoir procédé, le 10 mars 2016, à une saisie conservatoire sur le compte bancaire de la débitrice, la société Paragon l’a assignée, le 16 mars 2016, devant le tribunal de grande instance de Pontoise en exequatur des décisions américaines. En cours d’instance, la société XT Soft a, par jugement du 26 mars 2018, été placée en liquidation judiciaire, la société de Keating étant désignée en qualité de liquidateur.

Examen des moyens

Sur le premier moyen, pris en sa seconde branche

Enoncé du moyen


2. La société Paragon fait grief à l’arrêt de rejeter sa demande d’exequatur, alors « que la contrariété à l’ordre public international de procédure d’une décision étrangère ne peut être admise que s’il est démontré que les intérêts légitimes d’une partie ont été objectivement compromis par une violation des principes fondamentaux de la procédure ; que s’il est protégé par l’article 6 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, le droit d’accès à un tribunal n’est pas pour autant absolu et se prête à des restrictions qui concernent notamment les conditions de recevabilité des recours ; que la limitation du droit de faire appel n’est dès lors pas, en soi, contraire à l’ordre public international ; qu’en l’espèce, le défendeur, auquel avait été régulièrement signifiée l’assignation, dans les conditions prévues par la Convention de La Haye du 15 novembre 1965 relative à la signification des actes judiciaires à l’étranger, n’avait marqué aucun intérêt pour la procédure engagée par la société Paragon devant le juge californien ; qu’il avait, en effet, sciemment fait défaut et avait choisi de ne pas y être représenté ; que s’il ne s’était pas ainsi désintéressé de la procédure qui le visait, il lui aurait été parfaitement loisible de prendre connaissance de la décision de condamnation le concernant dans le délai d’un an qui lui était imparti par le droit californien pour interjeter appel ; que, dans ces conditions, l’application au cas d’espèce des règles de droit californien, fixant à un an le délai pour interjeter appel à compter du jugement, ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit d’accès au juge de la société XT Soft  ; qu’en refusant néanmoins l’exequatur de l’ordonnance et du jugement californiens du 22 septembre 2014 en raison de leur prétendue contrariété à l’ordre public international français de procédure, la cour d’appel a violé l’article 509 du code de procédure civile, ensemble les articles 6 et 13 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. »

Réponse de la Cour

Vu l’article 509 du code de procédure civile et les articles 6 et 13 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales :

3. Pour accorder l’exequatur, le juge français doit, en l’absence de convention internationale, s’assurer que trois conditions sont remplies, à savoir la compétence indirecte du juge étranger fondée sur le rattachement du litige au juge saisi, la conformité à l’ordre public international de fond et de procédure ainsi que l’absence de fraude.

4. Pour rejeter la demande d’exequatur, l’arrêt relève, d’abord, que l’ordre public international français impose que la loi du for ouvre les recours indispensables contre le jugement de première instance, spécialement lorsqu’il a été rendu par défaut. Il constate, ensuite, que la loi californienne ouvre un délai de recours d’un an, qui court du prononcé du jugement, sans prévoir l’exigence d’un acte de signification. Il retient, enfin, que cette voie de recours ne pouvant être exercée par le défendeur défaillant que si celui-ci a eu connaissance de la décision par la notification qui lui a été faite, l’absence d’exigence légale d’une notification en bonne et due forme alliée à la circonstance que le délai de recours court dès le prononcé de la décision est de nature à priver le défendeur de tout recours effectif et que cette absence de garantie procédurale contrevient aux droits à un procès équitable et à un recours effectif garantis par les articles 6 et 13 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

5. En se déterminant ainsi, sans rechercher, comme il le lui était demandé, si la connaissance par la société XT Soft de l’assignation et de l’instance devant la juridiction californienne ne démontrait pas que ses droits au procès équitable et au recours effectif, au sens des articles 6 et 13 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, avaient été respectés, nonobstant l’absence de notification des décisions rendues, dès lors qu’elle disposait d’un délai d’un an à compter de la décision pour former un recours, ce dont il résultait qu’au regard des circonstances de l’espèce, les décisions américaines pouvaient ne pas révéler d’atteinte à l’ordre public international de procédure, la cour d’appel a privé sa décision de base légale.

Et sur le second moyen, pris en sa première branche

Enoncé du moyen


6. La société Paragon fait grief à l’arrêt de la condamner à payer la somme de 10 000 euros à titre de dommages-intérêts, alors « que le juge de l’exequatur, dont les pouvoirs se limitent en principe à la vérification des conditions de régularité internationale des décisions étrangères requises pour leur exequatur, ne peut statuer sur une demande accessoire ou reconventionnelle sans lien aucun avec l’instance en exequatur, et ajouter ainsi à la condamnation prononcée par le juge étranger ; qu’en faisant droit à la demande de dommages-intérêts présentée par la société XT Soft, à l’appui de laquelle était alléguée une prétendue faute de la société Paragon relative à une saisie conservatoire dénuée de tout lien avec la procédure d’exequatur, la cour d’appel a violé l’article 509 du code de procédure civile, ensemble les principes régissant l’excès de pouvoir. »

Réponse de la Cour

Vu l’article 509 du code de procédure civile :

7. Le juge de l’exequatur, dont les pouvoirs se limitent à la vérification des conditions de l’exequatur, ne peut connaître d’une demande reconventionnelle en responsabilité fondée sur une faute qui n’a pas été commise au cours de l’instance dont il est saisi.

8. Pour retenir la responsabilité de la société Paragon, l’arrêt relève que la signification des décisions de condamnation américaines après expiration du délai de recours caractérise une déloyauté procédurale fautive, cette manoeuvre ayant permis la saisie conservatoire du compte bancaire de la société XT Soft qui présentait, à la date de la saisie, un solde créditeur.

9. En statuant ainsi, alors que la faute imputée à la société Paragon était étrangère à la procédure d’exequatur, la cour d’appel a violé le texte susvisé.

PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les autres griefs, la Cour :

CASSE ET ANNULE, en toutes ses dispositions, l’arrêt rendu le 25 janvier 2019, entre les parties, par la cour d’appel de Versailles ;

Remet l’affaire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cet arrêt et les renvoie devant la cour d’appel de Paris ;


Président : Mme Batut
Rapporteur : M. Acquaviva

Avocat général : M. Poirret
Avocat(s) : SCP Waquet, farge et Hazan - SCP Fabiani, Luc-Thaler et Pinatel