Arrêt n°493 du 23 septembre 2020 ( 19-12.894) - Cour de cassation - Première Chambre civile - ECLI:FR:CCASS:2020:C100493

Rejet

Demandeur(s) : Le Conseil national des barreaux 
Défendeur(s) : société Demander justice, société par action simplifiée ; et autres.


Faits et procédure

1. Selon l’arrêt attaqué (Paris, 6 novembre 2018), la société Demander justice (la société) exploite deux sites Internet intitulés [...] et [...], lesquels, moyennant rémunération, ont mis à la disposition des internautes des déclarations de saisine d’un tribunal d’instance, d’une juridiction de proximité ou d’un conseil de prud’hommes, pouvant être complétées en ligne avec les informations utiles et étant ensuite adressées par la société en format papier au greffe de la juridiction, revêtues d’une signature électronique du demandeur et accompagnées des pièces justificatives.

2. Le Conseil national des barreaux (le CNB) a, le 8 décembre 2014, assigné la société aux fins d’obtenir sa condamnation sous astreinte à cesser toute activité d’assistance et de représentation en justice, de consultation juridique et de rédaction d’actes sous seing privé, ainsi que l’exploitation des sites Internet litigieux, en invoquant notamment l’existence d’une pratique commerciale trompeuse. L’ordre des avocats au barreau de Paris (l’ordre des avocats) est intervenu volontairement à l’instance et a formé les mêmes demandes.

Examen du moyen

Enoncé du moyen

3. Le CNB, auquel s’associe l’ordre des avocats, fait grief à l’arrêt de rejeter ses demandes, alors :

«  1°/ que constitue une pratique trompeuse le fait pour un professionnel d’induire le consommateur en erreur sur les caractéristiques essentielles du service qu’il propose, notamment sur sa capacité à atteindre le résultat promis et sur la validité des actes qu’il accomplit ; qu’en écartant la commission par la société, qui promet à ses clients « la constitution d’un dossier parfaitement conforme aux dispositions du code de procédure civile [leur] évitant ainsi tout rejet de [leur] dossier pour vice de forme », de pratiques commerciales trompeuses résultant de l’envoi pour le compte de ses clients aux greffes des juridictions d’actes de saisine intrinsèquement nuls car dépourvus de signature manuscrite, aux motifs inopérants que cette nullité pourrait être couverte à l’audience, la cour d’appel a violé les articles L. 121-1, L. 121-2 et L. 121-4 du code de la consommation, ensemble les articles 58, 115 et 121 du code de procédure civile ;

2°/ que constitue une pratique trompeuse le fait pour un professionnel d’induire le consommateur en erreur sur les caractéristiques essentielles du service qu’il propose, notamment sur sa capacité à atteindre le résultat promis et sur la validité des actes qu’il accomplit ; qu’en jugeant, pour écarter la commission par la société, qui promet à ses clients « la constitution d’un dossier parfaitement conforme aux dispositions du code de procédure civile [leur] évitant ainsi tout rejet de [leur] dossier pour vice de forme », de pratiques commerciales trompeuses résultant de l’envoi pour le compte de ses clients aux greffes des juridictions d’actes de saisine intrinsèquement nuls car dépourvus de signature manuscrite, que la nullité ne sera pas prononcée « faute pour le défendeur de prouver le grief que lui aurait causé l’irrégularité qu’il soulève », quand, l’existence du grief causé par un vice de forme étant appréciée in concreto, il ne pouvait être par principe exclu que l’absence de signature ne causerait jamais aucun grief au défendeur, la cour d’appel a violé les articles L. 121-1, L. 121-2 et L. 121-4 du code de la consommation, ensemble les articles 58 et 114 du code de procédure civile ;

3°/ que constitue une pratique trompeuse le fait pour un professionnel d’induire le consommateur en erreur sur les caractéristiques essentielles du service qu’il propose, notamment sur sa capacité à atteindre le résultat promis et sur la validité des actes qu’il accomplit ; qu’en jugeant, pour écarter la commission par la société, qui promet à ses clients « la constitution d’un dossier parfaitement conforme aux dispositions du code de procédure civile [leur] évitant ainsi tout rejet de [leur] dossier pour vice de forme », de pratiques commerciales trompeuses résultant de l’envoi pour le compte de ses clients aux greffes des juridictions d’actes de saisine intrinsèquement nuls car dépourvus de signature manuscrite, que « cette façon de procéder n’[a] pas posé de difficulté sauf dans une demi-douzaine de cas, les internautes étant informés de la solution consistant à réitérer la saisine avec la signature manuelle de la déclaration » et précisant sur ce dernier point que « la société Demander Justice prévient [
] les visiteurs de son site que certains tribunaux (une demi-douzaine recensée) ne considère pas comme valide ce mode de saisine, de sorte que dans cette hypothèse, les clients, qui se trouveraient dans cette situation rarissime, auront à signer manuellement la déclaration de saisine », quand cette information était elle-même trompeuse, faute pour la société d’avertir ses clients sur l’existence systématique d’un risque de voir prononcée la nullité de l’acte de saisine établi par son intermédiaire, la cour d’appel a violé les articles L. 121-1, L. 121-2 et L. 121-4 du code de la consommation, ensemble l’article 58 du code de procédure civile. »

Réponse de la Cour

4. En premier lieu, selon l’article 58, alinéa 8, du code de procédure civile, dans sa rédaction antérieure à celle issue du décret n°  2019-1333 du 11 décembre 2019, concernant la demande en justice en matière contentieuse, la requête ou la déclaration par laquelle le demandeur saisit la juridiction est datée et signée. L’article 843 du code de procédure civile, relatif à la saisine du tribunal d’instance, dans sa rédaction antérieure à celle issue du décret précité, précise que la déclaration doit notamment contenir les mentions prescrites par l’article 58 de ce code et l’article R. 1452-2 du code du travail, relatif à la saisine du conseil des prud’hommes, énonce qu’à peine de nullité, la requête comporte les mentions prescrites à l’article 58 du code de procédure civile.

5. Le recours à une signature électronique en procédure civile a été réservé par l’article 1er du décret n° 2010-434 du 29 avril 2010 aux actes accomplis par les auxiliaires de justice.

6. L’irrégularité ou l’absence d’une signature figurant sur la requête ou la déclaration de saisine relève du régime de la nullité des actes pour vice de forme prévu à l’article 114 du code procédure civile, qui ne peut être prononcée qu’à charge pour l’adversaire de prouver un grief et qui, selon l’article 115, peut être couverte par la régularisation ultérieure de l’acte.

7. En second lieu, il résulte des articles L. 120-1 et L. 121-1 du code de la consommation, dans leur rédaction antérieure à celle issue de l’ordonnance n° 2016-301 du 14 mars 2016, qu’une pratique commerciale est réputée trompeuse lorsque, soit elle contient des informations fausses, soit elle est susceptible d’induire en erreur le consommateur moyen, et est en outre de nature à altérer de manière substantielle le comportement économique de celui-ci en le conduisant à prendre une décision commerciale qu’il n’aurait pas prise autrement (1re Civ., 11 mai 2017, pourvoi n° 16-13.669, publié, et Com., 4 octobre 2016, pourvoi n° 14-22.245, Bull. 2016, IV, n° 128).

8. Après avoir constaté que les actes de saisine des juridictions, signés électroniquement par les requérants, sont accompagnés de justificatifs de leur authentification et relevé, par motifs propres et adoptés, que la société prévient les visiteurs de ses sites que certains tribunaux ne considèrent pas comme valide un tel mode de saisine, de sorte qu’il leur incomberait de réitérer la saisine, lors de l’audience, en signant manuellement leur déclaration, l’arrêt retient, à bon droit, que, dans l’hypothèse où la saisine serait contestée, une nullité ne saurait, conformément aux dispositions de l’article 114 du code de procédure civile, être prononcée, dès lors que le demandeur comparaîtrait à l’audience et que le défendeur ne prouverait pas l’existence d’un grief.

9. La cour d’appel a pu en déduire que l’irrégularité liée à la signature électronique ne faisait pas obstacle au jugement des affaires en cause et que les internautes étaient informés de l’éventualité qu’elle soit relevée et du moyen d’y remédier, de sorte que les indications données par la société sur ses sites relatives à la saisine des juridictions ne caractérisaient pas une pratique commerciale trompeuse.

10. Le moyen n’est donc pas fondé.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

REJETTE le pourvoi ;


Président : Mme BATUT,
Avocat général : M. Lavigne

Avocat (s) : SCP Gaschignard ; SCP Boré, Salve de Bruneton et Mégret