Arrêt n°155 du 13 février 2019 (18-13.748) - Cour de cassation - Première chambre civile
- ECLI:FR:CCASS:2019:C100155

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Rejet

Sommaire :
L’action en revendication d’un bien public relève de l’article 1er du premier protocole additionnel à la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dès lors qu’elle s’exerce à l’égard d’une personne qui, ayant acquis ce bien de bonne foi, pouvait nourrir une espérance légitime de le conserver ou d’obtenir une contrepartie, de sorte qu’il y a lieu de procéder à un contrôle de la proportionnalité d’une telle action qui permet de constater que :
- l’ingérence que constituent l’inaliénabilité du bien et l’imprescriptibilité de l’action en revendication est prévue par des dispositions de loi présentant l’accessibilité, la clarté et la prévisibilité requises par la Convention, dès lors, d’une part, qu’elles figurent à l’article L. 3111-1 du code général de la propriété des personnes publiques, d’autre part, qu’il s’en déduit qu’aucun droit de propriété sur un bien appartenant au domaine public ne peut être valablement constitué au profit de tiers et que ce bien ne peut faire l’objet d’une prescription acquisitive en application de l’article 2276 du code civil au profit de ses possesseurs successifs, même de bonne foi ;
- cette ingérence poursuit un but légitime, dès lors que la protection de l’intégrité du domaine public relève de l’intérêt général ;
- l’action en revendication étant la seule mesure de nature à permettre à l’Etat de recouvrer la plénitude de son droit de propriété, l’ingérence ne saurait être disproportionnée eu égard au but légitime poursuivi.


Demandeur(s) : Brimo de Laroussilhe, société par actions simplifiée

Défendeur(s) : Direction nationale d’interventions domaniales


Attendu, selon l’arrêt attaqué (Paris, 18 janvier 2018), que l’Etat a présenté une action en revendication relative à une pierre sculptée de 1,63 mètre, désignée comme le « fragment à l’Aigle », provenant du jubé gothique de la cathédrale de Chartres et acquise en 2002 par la société Brimo de Laroussilhe (la société Brimo) ;

Sur le premier moyen et le second moyen, pris en sa première branche, ci-après annexés  :

Attendu qu’il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur ces griefs qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation ;

Sur les deuxième et troisième branches du second moyen :

Attendu que la société Brimo fait grief à l’arrêt de lui ordonner de restituer à l’Etat le fragment du jubé de la cathédrale de Chartres dit le « fragment à l’Aigle » dans les trois mois de la signification du jugement, et de rejeter sa demande en indemnisation pour procédure abusive, alors, selon le moyen :

1°/ que la règle « en fait de meubles, la possession vaut titre » prévue par l’article 2276 du code civil constitue un mode autonome d’acquisition, distinct de l’aliénation et de la prescription ; que dès lors, les principes d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité du domaine public ne font pas obstacle à l’acquisition d’un bien mobilier appartenant au domaine public par une prise de possession de bonne foi ; qu’en l’espèce, la cour d’appel a constaté, par motifs adoptés, « que la société Brimo de Laroussilhe est entrée en possession du fragment revendiqué en toute bonne foi, suite à une acquisition sur le marché de l’art et qu’elle bénéficie de la présomption prévue à l’article 2276 du code civil » ; qu’en jugeant néanmoins que le fait que le bien ait appartenu au domaine public lors de cette prise de possession impliquerait, en application des principes d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité du domaine public, qu’il doive être restitué à l’Etat, la cour d’appel a violé l’article 2276 du code civil, ensemble l’article L. 3111-1 du code général de la propriété des personnes publiques ;

2°/ que le fait, pour l’Etat, de retirer à une personne un meuble corporel qu’elle avait acquis de bonne foi constitue une privation de propriété, au sens de l’article 1er du premier protocole additionnel de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors que cet acquéreur pouvait légitimement se prévaloir d’une situation de sécurité juridique résultant de son titre de propriété ; qu’une telle ingérence dans le droit au respect des biens ne peut être justifiée par l’appartenance dudit bien au domaine public que si elle est proportionnée ; qu’en l’espèce, en ordonnant à la société Brimo de restituer à l’Etat, sans la moindre indemnisation, le fragment à l’Aigle qu’elle avait acquis de bonne foi et qui avait une valeur pécuniaire considérable, motif pris de son appartenance au domaine public, la cour d’appel a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect des biens de cette société, en violation de l’article 1er du premier protocole additionnel de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;

Mais attendu, d’abord, que la protection du domaine public mobilier impose qu’il soit dérogé à l’article 2279, devenu 2276 du code civil ; qu’après avoir comparé le fragment à l’Aigle et une autre sculpture composant, ensemble, un bas-relief du jubé de la cathédrale de Chartres, démonté en 1763, l’arrêt retient que ce fragment correspond à celui extrait en 1848 du sol de la cathédrale par l’architecte Lassus, à une époque où le bâtiment relevait du domaine public de l’Etat ; que la cour d’appel n’a pu qu’en déduire que le fragment à l’Aigle avait intégré à cette date le domaine public mobilier ;

Attendu, ensuite, que l’action en revendication d’un tel bien relève de l’article 1er du premier protocole additionnel à la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dès lors qu’elle s’exerce à l’égard d’une personne qui, ayant acquis ce bien de bonne foi, pouvait nourrir une espérance légitime de le conserver ou d’obtenir une contrepartie ;

Attendu, cependant, que l’ingérence que constituent l’inaliénabilité du bien et l’imprescriptibilité de l’action en revendication est prévue à l’article L. 3111-1 du code général de la propriété des personnes publiques, dans sa rédaction issue de l’ordonnance n° 2006-460 du 21 avril 2006 relative à la partie législative du même code ; qu’il s’en déduit qu’aucun droit de propriété sur un bien appartenant au domaine public ne peut être valablement constitué au profit de tiers et que ce bien ne peut faire l’objet d’une prescription acquisitive en application de l’article 2276 du code civil au profit de ses possesseurs successifs, même de bonne foi ; que ces dispositions législatives présentent l’accessibilité, la clarté et la prévisibilité requises par la Convention ; Attendu que cette ingérence poursuit un but légitime, au sens de l’article 1er du premier protocole additionnel à la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors que la protection de l’intégrité du domaine public relève de l’intérêt général ;

Et attendu que l’action en revendication étant la seule mesure de nature à permettre à l’Etat de recouvrer la plénitude de son droit de propriété, l’ingérence ne saurait être disproportionnée eu égard au but légitime poursuivi ;

D’où il suit que le moyen n’est pas fondé ;

PAR CES MOTIFS  :

REJETTE le pourvoi ;


Président : Mme Batut
Rapporteur : Mme Gargoullaud, conseiller référendaire
Avocat général : Mme Marilly, avocat général référendaire
Avocats : SCP Alain Bénabent - SCP Foussard et Froger