Arrêt n°358 du 17 mars 2021 (18-16.947) - Cour de cassation - Chambre sociale - ECLI:FR:CCASS:2021:SO00358

Séparation des pouvoirs

Rejet

Sommaire :
En l’absence de toute procédure de validation ou d’homologation d’un plan de sauvegarde de l’emploi, il appartient à la juridiction judiciaire d’apprécier l’incidence de la reconnaissance d’une unité économique et sociale (UES) quant à la validité des licenciements, dès lors qu’il est soutenu devant elle que les licenciements auraient été décidés au niveau de cette UES, sans que cette contestation, qui ne concerne pas le bien-fondé de la décision administrative ayant autorisé le licenciement d’un salarié protégé, porte atteinte au principe de la séparation des pouvoirs.


Demandeur(s) : La société S2J Finance, société anonyme à directoire

Défendeur(s) : M. U...  F...


Faits et procédure

1. Selon l’arrêt attaqué (Colmar, 20 mars 2018), M. F... a été engagé le 4 janvier 1999 en qualité de comptable par la société Tresch organisation, aux droits de laquelle vient la société S2J Finance. Courant 2013, la société Tresch organisation, holding administrative fournissant des prestations de service à destination des filiales, a décidé le transfert de son siège d’[...], sur un site de la société Tresch Clerget chargée des activités d’exploitation et de commercialisation, avec laquelle elle constituait le groupe Tresch. Le 2 octobre 2013, l’employeur a proposé au salarié la modification de son contrat de travail pour motif économique consistant en une mutation sur le site de Vignoles.

2. Suite à son refus et celui d’autres salariés, l’employeur a engagé une procédure de licenciement collectif pour motif économique et a réuni les délégués du personnel les 18 novembre et 4 décembre 2013.

3. Par jugement du 21 janvier 2014, le tribunal d’instance a reconnu l’existence d’une unité économique et sociale (UES) entre les sociétés Tresch organisation et Tresch Clerget, ce en l’état de la situation existante à la date de la demande introductive d’instance, soit le 28 octobre 2013.

4. M. F... , salarié protégé en sa qualité de délégué du personnel suppléant, a été convoqué à un entretien préalable à un éventuel licenciement économique fixé le 4 février 2014, au cours duquel il s’est vu remettre les documents relatifs au contrat de sécurisation professionnelle. Son licenciement a été autorisé par décision de l’inspecteur du travail du 2 avril 2014. Le salarié ayant accepté le contrat de sécurisation professionnelle, le contrat de travail a été rompu à l’issue du délai de réflexion.

Examen des moyens

Sur le premier moyen

Enoncé du moyen

5. La société S2J Finance fait grief à la cour d’appel de se déclarer compétente pour la condamner à indemniser la rupture du contrat de travail de M. F... , alors « qu’en vertu du principe de la séparation des autorités administrative et judiciaire, le juge judiciaire ne peut remettre en cause l’autorisation administrative de licencier un salarié protégé ; que ce principe interdit au juge judiciaire d’apprécier la régularité de la procédure antérieure à la décision de l’inspection du travail ; qu’en l’espèce, la cour d’appel a constaté que l’autorisation administrative de licencier, délivrée le 2 avril 2014, n’avait pas été contestée par le salarié ; qu’en retenant que la contestation du salarié, qui prétendait qu’un plan de sauvegarde de l’emploi aurait dû être mis en oeuvre, « ne concerne pas le bien-fondé de la décision administrative ayant autorisé le licenciement », quand cette procédure, à la supposer applicable aurait dû être mise en oeuvre avant la saisine de l’inspecteur du travail, la cour d’appel a violé la loi du 16-24 août 1790. »

Réponse de la Cour

6. Il appartient à l’inspecteur du travail saisi de la demande d’autorisation de licenciement pour motif économique d’un salarié protégé inclus dans un licenciement collectif qui requiert l’élaboration d’un plan de sauvegarde de l’emploi, ou au ministre chargé du travail statuant sur recours hiérarchique, de s’assurer de l’existence, à la date à laquelle il statue sur cette demande, d’une décision de validation ou d’homologation du plan de sauvegarde de l’emploi, à défaut de laquelle l’autorisation de licenciement ne peut légalement être accordée. En revanche, dans le cadre de l’examen de cette demande, il n’appartient à ces autorités, ni d’apprécier la validité du plan de sauvegarde de l’emploi ni, plus généralement, de procéder aux contrôles mentionnés aux articles L. 1233-57-2 et L. 1233-57-3 du code du travail, qui n’incombent qu’au directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi compétemment saisi de la demande de validation ou d’homologation du plan (CE, 19 juillet 2017, n° 391849, Rec.).

7. Par ailleurs, il résulte d’une jurisprudence constante de la Cour (Soc., 16 novembre 2010, pourvoi n° 09-69.485, 09-69.486, 09-69.487, 09-69.488, 09-69.489, Bull. 2010, V, n° 258) que, si les conditions d’effectifs et de nombre de licenciements dont dépend l’obligation d’établir un plan de sauvegarde de l’emploi s’apprécient au niveau de l’entreprise que dirige l’employeur, il en va autrement lorsque, dans le cadre d’une unité économique et sociale, la décision de licencier a été prise au niveau de cette UES.

8. Il en résulte qu’en l’absence de toute procédure de validation ou d’homologation d’un plan de sauvegarde de l’emploi, il appartient à la juridiction judiciaire d’apprécier l’incidence de la reconnaissance d’une UES quant à la validité des licenciements, dès lors qu’il est soutenu devant elle que les licenciements auraient été décidés au niveau de cette UES, sans que cette contestation, qui ne concerne pas le bien-fondé de la décision administrative ayant autorisé le licenciement d’un salarié protégé, porte atteinte au principe de la séparation des pouvoirs.

9. La cour d’appel a constaté que les licenciements entrepris participaient d’un seul et même projet décidé au niveau de l’UES entre la société Tresch organisation qui ne comptait que quinze salariés et la société Tresch Clerget qui en comprenait plus d’une centaine, de sorte que la société Tresch organisation aurait dû mettre en place un plan de sauvegarde de l’emploi au niveau de l’UES pour les salariés licenciés de Tresch organisation.

10. C’est dès lors à bon droit que la cour d’appel a décidé que la contestation du salarié ne concernait pas le bien-fondé de la décision administrative ayant autorisé le licenciement et que, par voie de conséquence, la juridiction prud’homale était compétente pour connaître de cette demande.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

REJETTE le pourvoi ;

Condamne la société S2J Finance aux dépens ;


Président : M. Cathala
Rapporteur : Mme Prache, conseiller référendaire

Avocat général : Mme Berriat
Avocat(s) : SCP Thouin-Palat et Boucard - SCP Boré, Salve de Bruneton et Mégret