Arrêt n°896 du 14 octobre 2020 (19-12.275) - Cour de cassation - Chambre sociale - ECLI:FR:CCASS:2020:SO00896

Cassation partielle

Demandeur(s) : société Smartfocus, société par actions simplifiée

Défendeur(s) : M. T... A... ; et autre


Faits et procédure

1. Selon l’arrêt attaqué (Versailles, 28 novembre 2018), M. A... a été engagé, le 30 mars 2009, par la société Emailvision, devenue la société Smartfocus France, en qualité d’ingénieur commercial. Il y exerçait, en 2011, les fonctions de directeur commercial.

2. Au mois d’avril 2011, il a occupé, au Canada, un poste de directeur commercial, puis a été engagé, au début de l’année 2012, par la société filiale de droit américain Emailvision Inc., comme directeur commercial. Il a été licencié par cette dernière par lettre du 15 avril 2013.

3. La société Smartfocus France a proposé au salarié de le réintégrer en son sein, en France, à un poste de responsable des ventes, à compter du 1er mai 2013.

4. Elle a licencié celui-ci, pour faute grave, par lettre du 16 août 2013, en lui reprochant, en particulier, un abandon de poste.

Examen des moyens

Sur les deux moyens du pourvoi principal et sur le quatrième moyen du pourvoi incident, ci-après annexés

5. En application de l’article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur ces moyens qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation.

Mais sur le premier moyen du pourvoi incident, pris en sa première branche, qui est recevable comme né de la décision attaquée

Enoncé du moyen

6. Le salarié fait grief à l’arrêt de limiter les condamnations de la société Smartfocus France à certains montants à titre de dommages-intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse, d’indemnité compensatrice de préavis, de droits à congés payés afférents et d’indemnité conventionnelle de licenciement, alors « que les indemnités de rupture auxquelles peut prétendre le salarié, mis par la société au service de laquelle il était engagé à la disposition d’une filiale étrangère, au titre de son licenciement prononcé par la société mère après que la filiale a mis fin à son détachement, doivent être calculées par référence aux salaires perçus par le salarié dans son dernier emploi ; que M. A... ayant travaillé en dernier lieu au sein de la filiale américaine, le montant des indemnités de préavis, de congés payés afférents au préavis, de licenciement, mais également les dommages et intérêts dus au titre du caractère injustifié du licenciement devait être déterminé sur la base du salaire d’expatriation ; qu’en retenant pour accorder à M. A... les sommes de 71 070 euros à titre de dommages-intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse, de 35 535 euros à titre d’indemnité compensatrice de préavis, de 3 553 euros au titre des congés payés afférents et de 17 767 euros à titre d’indemnité conventionnelle de licenciement, que le salaire moyen devant être retenu n’était pas celui perçu aux Etats-Unis, mais le salaire antérieur à son détachement, la cour d’appel a violé l’article L. 1231-5 du code du travail  ».

Réponse de la Cour

Vu l’article L. 1231-5 du code du travail :

7. Aux termes de ce texte, lorsqu’un salarié engagé par une société mère a été mis à la disposition d’une filiale étrangère et qu’un contrat de travail a été conclu avec cette dernière, la société mère assure son rapatriement en cas de licenciement par la filiale et lui procure un nouvel emploi compatible avec l’importance de ses précédentes fonctions en son sein.

8. Il en résulte que lorsque la société mère ne réintègre pas le salarié après son licenciement par la filiale étrangère, les indemnités de rupture auxquelles le salarié peut prétendre doivent être calculées par référence aux salaires perçus par celui-ci dans son dernier emploi.

9. Pour condamner la société Smartfocus France au paiement de diverses sommes au titre de la rupture du contrat de travail, l’arrêt retient comme salaire de référence non pas le salaire moyen perçu aux États-Unis, mais celui antérieur à la période de détachement.

10. En statuant ainsi, la cour d’appel a violé le texte susvisé.

Et sur les deuxième et troisième moyens du pourvoi incident, réunis

Enoncé des moyens

11. Par son deuxième moyen, le salarié fait grief à l’arrêt de le débouter de ses demandes de paiement de diverses sommes à titre de rappel de salaire et de droits à congés payés afférents pour la période allant du mois d’avril au mois d’août 2013, alors « que la cour d’appel a constaté que la société mère n’avait pas réintégré M. A... au terme de son expatriation en avril 2013, faute de lui avoir proposé un emploi conforme aux exigences de l’article L. 1231-5 du code du travail ; qu’en déboutant néanmoins le salarié de sa demande de paiement des salaires dus entre cette date et son licenciement en août 2013 au motif qu’il aurait refusé le poste proposé et n’aurait pas travaillé, quand cette situation n’était imputable qu’à son employeur qui, faute d’avoir respecté ses obligations légales, avait rendu impossible l’exécution d’une prestation de travail, la cour d’appel n’a pas tiré les conséquences qui s’évinçaient de ses propres constatations et a violé l’article susvisé. »

12. Par son troisième moyen, le salarié fait grief à l’arrêt de le condamner à rembourser à la société Smartfocus France une certaine somme représentant le montant de l’avantage logement devenu sans cause, alors « que la cour d’appel a constaté que la société mère n’avait pas réintégré M. A... au terme de son expatriation en avril 2013, faute de lui avoir proposé un emploi conforme aux exigences de l’article L. 1231-5 du code du travail ; qu’en retenant, pour condamner le salarié à rembourser à son employeur les loyers du logement de fonction qu’il avait occupé entre la fin de son expatriation et son licenciement, qu’il ne pouvait bénéficier d’un tel avantage en contrepartie d’un emploi qu’il n’avait pas occupé, quand il ressortait de ses propres constatations que cette situation n’était imputable qu’à la société mère qui, faute d’avoir respecté ses obligations légales, avait rendu impossible l’exécution d’une prestation de travail, la cour d’appel a violé l’article susvisé. »

Réponse de la Cour

Vu l’article L. 1231-5 du code du travail :

13. Selon ce texte, lorsqu’un salarié engagé par une société mère a été mis à la disposition d’une filiale étrangère et qu’un contrat de travail a été conclu avec cette dernière, la société mère assure son rapatriement en cas de licenciement par la filiale et lui procure un nouvel emploi compatible avec l’importance de ses précédentes fonctions en son sein.

14. Il en résulte que, en l’absence d’offre de réintégration sérieuse, précise et compatible avec l’importance des précédentes fonctions du salarié au sein de la société mère, cette dernière est tenue, jusqu’à la rupture du contrat de travail la liant au salarié, au paiement des salaires et des accessoires de rémunération du dernier emploi, dès lors que le salarié s’est tenu à la disposition de l’employeur.

15. Pour débouter le salarié de ses demandes de paiement de certaines sommes à titre de rappel de salaire et de droits à congés payés afférents pour la période d’avril à août 2013, ainsi que le condamner à rembourser à la société Smartfocus France une certaine somme représentant le montant de l’avantage logement, l’arrêt retient que le salarié n’a jamais rejoint le poste proposé par cette société ni exécuté la moindre prestation de travail en sorte qu’il ne peut ni prétendre au salaire correspondant à l’emploi qu’il n’a jamais occupé ni bénéficier des avantages qui y sont attachés.

16. En statuant ainsi après avoir constaté que l’offre de réintégration proposée par l’employeur n’était pas compatible avec l’importance des précédentes fonctions du salarié au sein de la société mère, la cour d’appel a violé le texte susvisé.

PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les autres griefs, la Cour :

CASSE ET ANNULE, mais seulement en ce qu’il condamne la société Smarfocus France à payer à M. A... les sommes de 71 070 euros à titre de dommages-intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse, de 35 535 euros à titre d’indemnité compensatrice de préavis, de 3 553 euros au titre des droits à congés payés afférents, de 17 767 euros à titre d’indemnité conventionnelle de licenciement, en ce qu’il déboute le salarié de sa demande de condamnation de cette société au paiement des sommes de 19 560 euros à titre de rappel de salaire et de 1 956 euros au titre des droits à congés payés afférents, ainsi qu’il condamne le salarié au paiement de la somme de 15 677,42 euros au titre de l’avantage-logement indu, l’arrêt rendu le 28 novembre 2018, entre les parties, par la cour d’appel de Versailles ;

Remet, sur ces points, l’affaire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cet arrêt et les renvoie devant la cour d’appel de Versailles autrement composée ;


Président : M. Huglo, conseiller doyen faisant fonction de président
Rapporteur : M. Le Masne de Chermont, conseiller référendaire
Avocat(s) : SCP Célice, Texidor, Périer - SCP Fabiani, Luc-Thaler et Pinatel