Arrêt n°989 du 04 novembre 2020 (18-20.210) - Cour de cassation - Chambre sociale - ECLI:FR:CCASS:2020:SO00989

Cassation partielle

Demandeur(s) : M. X...  W...

Défendeur(s) : la société Mazars, société par actions simplifiée ; et autres


Faits et procédure


1. Selon l’arrêt attaqué (Aix-en-Provence, 25 mai 2018), M. W...  a été engagé le 4 janvier 1989, en qualité d’assistant principal, chef de mission, par la société d’expertise comptable Guerard Viala aux droits de laquelle vient la société Mazars.

2. Après avoir acquis le statut d’associé du groupe Mazars, tout en conservant sa qualité de salarié, il est devenu, en 2007, directeur de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et membre du comité Régions regroupant les dirigeants de région.

3. La société Mazars a mis en place, par décision unilatérale du 1er septembre 1996, un plan d’épargne d’entreprise offrant aux salariés la faculté d’investir des fonds dans différents FCPE, dont des FCPE dédiés leur permettant d’acquérir indirectement des actions ou obligations Mazars et prévoyant que ceux qui quittent l’entreprise, à l’exception des retraités et préretraités, ne peuvent plus alimenter leur compte au plan d’épargne entreprise mais peuvent néanmoins après leur départ conserver sur leur compte les sommes placées.

4. Le salarié a fait le choix d’acquérir des actions Mazars & Guerard qui sont devenues des parts du FCPE Mazars & Guerard Actions.

5. Par un avenant du 16 octobre 2007, adopté après avis du comité d’entreprise, la société Mazars a apporté différentes modifications au plan initial, en y ajoutant notamment une clause prévoyant le transfert automatique de l’épargne investie en titres de l’entreprise que le salarié quitte, en parts du FCPE Multi-entreprises à orientation monétaire « Natixis Avenir 6 Sécurité ».

6. L’article 15 du règlement du FCPE du 7 septembre 2010 précisait ainsi que les porteurs de parts ayant quitté l’entreprise étaient avertis de la disponibilité de leurs parts et que leurs parts seraient transférées, à l’expiration d’un délai d’un an à compter de la date de disponibilité des droits dont ils étaient titulaires, vers le fonds commun de placement monétaire.

7. Après avoir été licencié le 10 septembre 2012, le salarié a été averti, par lettre du 24 avril 2013, qu’en raison de son départ de l’entreprise, il était procédé, aux termes d’une demande formulée auprès de Natixis Interépargne, au transfert automatique, en date du jour même, de ses parts du FCPE Mazars Actions.

8. Reprochant notamment à son ancien employeur d’avoir ainsi réaffecté, sans qu’il en fût informé, son épargne du fonds commun de placement initial vers le fonds commun de placement à orientation monétaire «  Natixis Avenir 6 Sécurité », il a saisi la juridiction prud’homale aux fins d’obtenir, à titre principal, la nullité de ce transfert et la réaffectation de son épargne ainsi que le paiement de diverses sommes notamment au titre de la rupture du contrat de travail et au titre de la clause de non concurrence.



Examen des moyens


Sur les premier et troisième moyens du pourvoi principal du salarié et le moyen unique du pourvoi incident de l’employeur, ci-après annexés

9. En application de l’article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n’y a pas lieu de statuer par une décision spécialement motivée sur les premier et troisième moyens du pourvoi principal, qui ne sont manifestement pas de nature à entraîner la cassation et sur le moyen unique du pourvoi incident, qui est irrecevable.

Sur le deuxième moyen, pris en ses quatre premières branches, du pourvoi principal du salarié


Enoncé du moyen

10. Le salarié fait grief à l’arrêt de le débouter de sa demande en nullité du FCPE Mazars Actions et du transfert automatique de ses parts effectué le 24 avril 2013 ainsi que de sa demande en paiement des dividendes qui lui étaient dus annuellement depuis son licenciement, alors :



« 1°/ qu’il n’invoquait pas à l’appui de sa contestation de la validité du transfert de ses parts du FCPE Mazars Actions le non-respect par l’employeur de son obligation d’information relative à l’insertion de la nouvelle disposition de l’article 4.4 dans le règlement du plan d’épargne d’entreprise mais faisait valoir que les dispositions de l’article 4.4 prévoyant un transfert automatique des parts des salariés quittant l’entreprise lui étaient inopposables pour les acquisitions de parts qu’il avait faites avant la modification du règlement du PEE, soit la quasi-totalité de ses actions ; qu’en se bornant à retenir, pour déclarer que la disposition de l’article 4.4 lui était opposable, que la ’’sanction du défaut d’information d’un salarié n’est pas l’inopposabilité de l’accord’’, la cour d’appel, qui a statué par un motif inopérant, a privé sa décision de base légale au regard des articles L. 3332-1, R. 3332-2 et L. 3332-7 du code du travail ;

2°/ que le défaut de réponse à conclusions constitue un défaut de motifs ; que dans ses conclusions d’appel, il soutenait que le transfert automatique des parts en cas de départ du salarié de l’entreprise prévu par l’article 4.4 inséré au règlement du plan d’épargne entreprise par un avenant en date du 16 octobre 2007 ne pouvait concerner les parts souscrites avant l’adoption de cette disposition, nécessairement exclues de son champ d’application ; qu’en s’abstenant de répondre à ce chef des conclusions d’appel, la cour d’appel n’a pas satisfait aux exigences de l’article 455 ;

3°/ qu’en se bornant à affirmer que l’avenant du 16 octobre 2007 était également applicable à tous sans préciser les raisons qui lui faisaient considérer que l’article 4.4 de cet avenant avait vocation à s’appliquer quelle que soit la date d’acquisition des titres transférés, la cour d’appel a privé sa décision de base légale au regard des articles R. 3332-2 du code du travail et 1134 du code civil ;


4°/ qu’en statuant par de tels motifs qui ne mettent pas en mesure la Cour de cassation d’exercer son contrôle sur l’exacte application de la règle de droit, la cour d’appel a, derechef, violé l’article 455 du code de procédure civile. »



Réponse de la Cour

11. Aux termes de l’article L. 3332-1 du code du travail, le plan épargne d’entreprise est un système d’épargne collectif ouvrant aux salariés de l’entreprise la faculté de participer, avec l’aide de celle-ci, à la constitution d’un portefeuille de valeurs mobilières.

12. Selon l’article R. 3332-3 du code du travail, le règlement du plan précise les modifications du choix de placement initial pouvant intervenir à l’occasion du départ du salarié de l’entreprise.

13. Il en résulte que la modification du plan réalisée conformément aux règles applicables selon qu’il s’agit d’une décision unilatérale ou d’un accord collectif, s’impose à tous les porteurs de parts, sans qu’il soit besoin de recueillir leur consentement, quelle que soit la date des versements effectués sur leur compte au plan épargne entreprise.

14. Le moyen n’est donc pas fondé.

Sur le deuxième moyen, pris en ses autres branches, du pourvoi principal du salarié

Enoncé du moyen

15. Le salarié fait le même grief à l’arrêt, alors :

«  5°/ que dès la souscription d’un plan épargne entreprise, l’employeur est débiteur, en vertu de l’article L. 3332-7 du code du travail, d’une obligation d’information qui ne porte pas seulement sur l’existence de ce plan mais doit aussi concerner son contenu ; que le non-respect par l’employeur de son obligation d’informer le personnel des modifications intervenues relatives aux modifications de choix de placement en cas de départ de l’entreprise est sanctionné par l’inopposabilité des dispositions du règlement modifié, sans que l’information délivrée aux représentants du personnel puisse suppléer l’absence d’information individuelle délivrée à un salarié ; qu’ayant relevé que la société Mazars ne s’était pas acquittée de son obligation d’information lors de l’insertion dans le règlement du plan d’épargne d’entreprise, par un avenant du 16 octobre 2007, d’un article 4.4 qui prévoyait qu’en cas de perte de la qualité de salarié ou d’associé, les avoirs en parts des FCPE ’’Mazars et Guerard Actions’’ seraient automatiquement transférés en parts d’un FCPE Multi-entreprises à orientation monétaire, la cour d’appel qui, pour déclarer néanmoins opposable à M. W...  l’article 4.4 du règlement, a retenu que cette disposition avait fait l’objet d’une information du comité d’entreprise, a statué par un motif inopérant, en violation des articles L. 3332-7, L. 3332-1 et R. 3332-3 du code du travail, ensemble l’article 1103 du code civil ;

6°/ que dès la souscription d’un plan épargne entreprise, l’employeur est débiteur, en vertu de l’article L. 3332-7 du code du travail, d’une obligation d’information qui ne porte pas seulement sur l’existence de ce plan mais doit aussi concerner son contenu ; que le non-respect par l’employeur de son obligation d’informer le personnel des modifications apportées au règlement relatives aux modifications de choix de placement en cas de départ de l’entreprise est sanctionné par l’inopposabilité aux intéressés des dispositions du règlement modifié et la nullité subséquente du transfert des avoirs d’un salarié décidé et réalisé en application d’une clause qui lui était inopposable ; qu’après avoir relevé que le 24 avril 2013, l’article 15 du règlement du FCPE Mazars Actions avait été modifié en ce qu’il prévoyait désormais que les parts des salariés ayant quitté l’entreprise seraient automatiquement transférées dans le compartiment ’’Avenir Monétaire du FCPE Avenir’’, classé Monétaire euro, dès lors que la société Mazars en aura informé le teneur de compte conservateur de parts et l’intéressé, la Cour d’appel a retenu qu’en raison de l’absence d’information délivrée à M. W...  concernant les modifications des dispositions antérieures du règlement du FCPE Mazars Actions relatives au départ du salarié de l’entreprise, l’article 15, dans sa nouvelle version, ne lui était pas applicable à la date du 24 avril 2013 de sorte que la société Mazars devait respecter les règles prévues par l’article 15 dans sa rédaction antérieure qui prévoyait un transfert à l’expiration d’un délai d’un an à compter de la date de disponibilité des parts, et qu’elle ne pouvait procéder au transfert des parts le jour même de la modification du règlement, le 24 avril 2013 ; qu’en considérant néanmoins que cette irrégularité n’entraînait pas l’annulation du transfert au motif inopérant qu’en vertu de l’article 21 du règlement du FCPE, la modification du règlement était devenu opposable au salarié le 27 avril 2013, la cour d’appel a violé les article L. 3332-7, L. 3332-1 et R. 3332-3 du code du travail, ensemble l’article 1103 du code civil ;

7°/ qu’en demandant le paiement des dividendes qui lui étaient dus depuis son licenciement, il demandait implicitement mais nécessairement réparation du préjudice résultant pour lui de la vente forcée de ses actions réalisée de façon illicite le 24 avril 2013 si bien qu’après avoir constaté l’irrégularité dont était affecté le transfert des avoirs du salarié, la cour d’appel qui rejette les demandes formées à ce titre par l’intéressé en déclarant qu’il ne formule aucune demande de dommages-intérêts, a méconnu l’objet du litige en violation de l’article 4 du code de procédure civile. »


Réponse de la Cour

16. Aux termes de l’article R. 3332-3 du code du travail, le règlement du plan précise les modifications du choix de placement initial pouvant intervenir à l’occasion du départ du salarié de l’entreprise.

17. Selon l’article 15 du règlement du plan tel que modifié le 24 avril 2013, les parts des salariés ayant quitté l’entreprise, seront automatiquement transférés dans le compartiment « Avenir Monétaire » du FCPE « Avenir » classé « Monétaire », dès lors que la société Mazars en aura informé le teneur de compte conservateur des parts et l’intéressé. L’article 21 de ce règlement précise que toute modification du règlement entre en vigueur au plus tôt trois jours ouvrés après l’information des porteurs de parts.

18. La seule méconnaissance par l’employeur de ce délai de mise en oeuvre de la modification du règlement du plan se résout en dommages-intérêts.

19. La cour d’appel, après avoir constaté que le salarié avait été informé le 24 avril 2013 des conditions de réaffectation automatique de son épargne en cas de départ de l’entreprise, telles qu’elles résultaient d’une part de la modification du plan d’épargne initial opérée par avenant du 16 octobre 2007 et d’autre part de la modification du règlement du plan d’épargne d’entreprise intervenue le 24 avril 2013, a relevé que le transfert de ses avoirs du fonds actions vers le fonds monétaire Natixis Avenir avait eu lieu ce même jour, alors que l’article 21 du règlement du plan d’épargne d’entreprise prévoyait que les modifications entraient en vigueur trois jours après l’information des porteurs de parts. Elle en a déduit exactement, sans méconnaître les termes du litige, que cette mise en oeuvre anticipée ne pouvait donner lieu qu’à des dommages-intérêts que le salarié ne sollicitait pas.

20. Le moyen n’est donc pas fondé.

Mais sur le quatrième moyen du pourvoi principal du salarié

Enoncé du moyen

21. Le salarié fait grief à l’arrêt de le débouter de sa demande en paiement d’une somme au titre des congés payés afférents à la contrepartie financière de la clause de non concurrence, alors « que la contrepartie financière d’une clause de non concurrence ayant la nature d’une indemnité compensatrice de salaire, elle ouvre droit à congés payés ; qu’après avoir retenu que la clause de l’article 5 du contrat de travail qui faisait interdiction au salarié, durant une période de deux ans, d’entrer en relation, directement ou indirectement avec la clientèle qu’il avait démarchée lorsqu’il était au service de son ancien employeur s’analysait en une clause de non concurrence qu’il avait respectée, et lui avoir alloué en conséquence le montant de la contrepartie financière tel que prévu par l’article 5 de la convention collective des cabinets d’experts comptables et commissaires aux comptes, dont il demandait le paiement pour la période allant du 12 septembre 2012 au 20 mai 2014, la cour d’appel, qui retient, pour le débouter de sa demande en paiement des congés payés afférents, que cette contrepartie présentant une nature indemnitaire ne peut donner lieu à congés payés, a violé les articles L. 1221-1, L. 2141-1, L. 3141-24 et L. 3141- et L. 3141-28 du code du travail. »

Réponse de la Cour

Vu les articles L. 3141-1, L. 3141-22 et L. 3141-26 du code du travail :

22. Pour débouter le salarié de sa demande tendant au paiement d’une indemnité de congés payés calculée sur la contrepartie financière de l’obligation de non-concurrence, l’arrêt retient que dès lors que la contrepartie financière à la clause de non-concurrence a une nature indemnitaire, elle ne peut donner lieu à congés payés.

23. En statuant ainsi, alors que la contrepartie financière de l’obligation de non-concurrence ayant la nature d’une indemnité compensatrice de salaires, ouvre droit à congés payés, la cour d’appel a violé les textes susvisés.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

REJETTE le pourvoi incident formé par la société Mazars ;

CASSE ET ANNULE, mais seulement en ce qu’il déboute M. W...  de sa demande en paiement d’une indemnité de congés payés calculée sur la contrepartie financière de l’obligation de non-concurrence, l’arrêt rendu le 25 mai 2018, entre les parties, par la cour d’appel d’Aix-en-Provence ;

Remet, sur ce point, l’affaire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cet arrêt et les renvoie devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence autrement composée ;

Condamne la société Mazars aux dépens ;


Président : M. Cathala
Rapporteur : Mme Mariette, conseiller
Avocat général : Mme Trassoudaine-Verger
Avocat(s) : SCP Lyon-Caen et Thirez - SCP Célice, Texidor, Périer