Arrêt n°105 du 22 janvier 2020 (19-12.011) - Cour de cassation - Chambre sociale - ECLI:FR:CCASS:2020:SO00105

Représentation des salariés

Rejet

Sommaire :
Aux termes de l’article L. 2313-4 du code du travail, lorsqu’ils résultent d’une décision unilatérale de l’employeur, le nombre et le périmètre des établissements distincts pour la mise en place des comités sociaux et économiques sont fixés compte tenu de l’autonomie de gestion du responsable de l’établissement, notamment en matière de gestion du personnel ; caractérise au sens de ce texte un établissement distinct l’établissement qui présente, notamment en raison de l’étendue des délégations de compétence dont dispose son responsable, une autonomie suffisante en ce qui concerne la gestion du personnel et l’exécution du service.

 A cet égard, la centralisation de fonctions support ou l’existence de procédures de gestion définies au niveau du siège ne sont pas de nature à exclure en elles mêmes l’autonomie de gestion des responsables d’établissement.

Lorsqu’ils sont saisis à la suite d’un recours contre la décision unilatérale de l’employeur, le DIRECCTE et le tribunal d’instance se fondent, pour apprécier l’existence d’établissements distincts au regard du critère d’autonomie de gestion ainsi défini, sur les documents relatifs à l’organisation interne de l’entreprise que fournit l’employeur, et sur les documents remis par les organisations syndicales à l’appui de leur contestation de la décision unilatérale prise par ce dernier.


Demandeur(s) : Société d’avitaillement et de stockage de carburants aviation (SASCA), société en nom collectif

Défendeur(s) : syndicat CGT SASCA


Sur le moyen unique

Attendu, selon le jugement attaqué (tribunal d’instance de Villejuif, 30 janvier 2019), que dans le cadre de l’organisation des élections pour la mise en place d’un comité social et économique, la Société d’avitaillement et de stockage de carburants aviation (la société) a invité les organisations syndicales à une négociation préélectorale ; qu’ayant constaté l’échec de ces négociations, l’employeur a, par décision unilatérale, décidé de la mise en place d’un comité social et économique unique ; que cette décision a été contestée devant le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE), lequel a, par décision du 8 octobre 2018, reconnu l’existence de six établissements distincts ; que la société a contesté la décision du DIRECCTE devant le tribunal d’instance ;

Attendu que la société fait grief au jugement de la débouter de sa demande visant à mettre en place un conseil social et économique unique en son sein, d’adopter la décision n° 18-023 du DIRECCTE d’Ile-de-France et de reconnaître le caractère d’établissement distinct aux sites de Mulhouse, Lyon, Marseille, Nice, Toulouse et Orly alors, selon le moyen :

1°/ qu’il appartient à celui qui se prévaut du caractère distinct d’un établissement d’en apporter la preuve ; qu’en retenant que la société ne démontrait pas, par la production d’un courriel du directeur des opérations en date du 19 avril 2017, relatif à la réunion annuelle du comité exécutif, l’absence d’autonomie des chefs de station en matière budgétaire, quand il revenait au syndicat CGT de justifier que le représentant de l’employeur sur chaque site opérationnel disposait d’un pouvoir de décision en matière d’élaboration de budgets, le tribunal d’instance, qui a inversé la charge de la preuve, a violé l’article 1315, devenu l’article 1353 du code civil ;

2°/ que, selon l’article L. 2313-4 du code du travail, en l’absence d’accord conclu dans les conditions mentionnées aux articles L. 2313-2 et L. 2313-3 du même code, le nombre et le périmètre des établissements distincts pour la mise en place des comités sociaux et économiques sont fixés compte tenu de l’autonomie de gestion du responsable de l’établissement, notamment en matière de gestion du personnel ; qu’il en résulte que caractérise au sens de ce texte un établissement distinct l’établissement qui présente, notamment en raison de l’étendue des délégations de compétence dont dispose son responsable, une autonomie suffisante en ce qui concerne la gestion du personnel et l’exécution du service ; que le seul fait que soient établis des budgets spécifiques à plusieurs sites de l’entreprise en raison de la taille de ces établissements et que le chef de station dispose d’un pouvoir de proposition en matière d’élaboration de ces budgets ne permet pas de caractériser l’existence de l’autonomie de décision dont doit disposer le responsable d’établissement dans la conduite de l’activité économique de celui-ci ; qu’en jugeant du contraire, le tribunal d’instance a violé les articles L. 2313-1 et L. 2313-4 du code du travail ;

3°/ que les juges ne peuvent accueillir ou rejeter les demandes dont ils sont saisis sans examiner tous les éléments qui leur sont soumis par les parties au soutien de leurs prétentions ; que pour déclarer avérée l’autonomie des chefs de station en matière de budget, le tribunal d’instance a relevé qu’il résulte de la fiche de poste du « chef de station » que ce dernier participe à « l’élaboration des budgets de fonctionnement et d’investissement de la station avec le siège », sans précision sur un quelconque pouvoir décisionnel du siège, et que le chef de station est en outre tenu d’assurer « la mise en oeuvre et le suivi comptable du budget » ; qu’en se déterminant ainsi sur ce seul document dont se prévalait le syndicat CGT sans examiner la « délégation de pouvoir du chef de station » produite par la société, document signé par tous les responsables d’établissement, duquel il ressortait, d’une part, que les propositions de budget de fonctionnement et d’investissement devaient être approuvées par la direction, d’autre part, que, dans la mise en oeuvre du budget, le chef de station ne pouvait engager de dépenses au-delà de 3 000 euros sans la contresignature du directeur des opérations et qu’il devait également faire contresigner toutes les commandes d’investissement, le tribunal d’instance a méconnu les exigences de l’article 455 du code de procédure civile ;

4°/ que le défaut de réponse à conclusions constitue un défaut de motifs ; que la société faisait valoir dans ses écritures devant le tribunal le montant limité du pouvoir d’engagement des chefs de station en matière de dépenses et leur absence de pouvoir en matière de commandes d’investissement de quelque nature que ce soit ainsi que l’absence de personnel administratif dans les stations et le fait que la comptabilité de la société était externalisée ; qu’en s’abstenant de répondre à ces chefs des conclusions de l’employeur dont se déduisait l’absence d’effectivité des pouvoirs évoqués dans la fiche de poste de chef de station visée par le jugement et le caractère extrêmement réduit des pouvoirs réellement confiés aux intéressés, en matière d’exécution du service, le tribunal d’instance a violé les dispositions de l’article 455 du code de procédure civile ;

5°/ que seule la faculté pour un chef d’établissement de disposer d’un pouvoir de recrutement, de promotion, de sanction et d’un pouvoir de décision en matière de rupture du contrat de travail à l’égard des salariés exerçant leur activité au sein de l’établissement caractérise une autonomie en matière de gestion du personnel susceptible de justifier l’implantation d’un comité social et économique d’établissement ; qu’en déduisant la qualité d’établissement distinct des six stations aviation de la société d’éléments inopérants tels que le fait que le chef de station était chargé d’organiser et de coordonner l’activité du personnel, de diriger l’équipe de collaborateurs en contrôlant l’emploi du temps des salariés, que, par ailleurs, il était auparavant appelé à présider les réunions des délégués du personnel et qu’il était garant du respect du règlement intérieur unique de l’entreprise, ou encore de l’exercice par les chefs de station du pouvoir de délivrer des avertissements cependant qu’il constatait dans le même temps que l’existence de compétences centralisées au niveau du siège en matière de gestion du personnel n’était pas contestée, le tribunal d’instance a violé l’article L. 2313-4 du code du travail ;

6°/ qu’en affirmant l’existence d’une autonomie des différents sites de l’entreprise sans rechercher, comme il y était invité, si ce n’était pas au niveau de la direction du siège, et non à celui de chaque site opérationnel, qu’étaient engagés et promus les salariés et que se décidaient les sanctions disciplinaires autres que mineures ainsi que les mesures concernant la rupture de leur contrat de travail, soient tous les actes engageant l’entreprise en matière de gestion du personnel, le tribunal d’instance a privé sa décision de base au regard de l’article L. 2313-4 du code du travail ;

7°/ qu’à supposer adoptée par le tribunal d’instance la motivation du DIRECCTE ayant trait à l’existence au sein de chaque site aéroportuaire d’une communauté de travail ayant des intérêts propres de nature à générer des réclamations communes et spécifiques, le tribunal d’instance, qui a reconnu l’existence de six établissements distincts au sein de la société en se fondant sur des énonciations inopérantes, a violé les articles L. 2313-1 et L. 2313-4 du code du travail ;

Mais attendu d’abord que, lorsqu’ils résultent d’une décision unilatérale de l’employeur, le nombre et le périmètre des établissements distincts pour la mise en place des comités sociaux et économiques sont fixés compte tenu de l’autonomie de gestion du responsable de l’établissement, notamment en matière de gestion du personnel ; que caractérise au sens de ce texte un établissement distinct l’établissement qui présente, notamment en raison de l’étendue des délégations de compétence dont dispose son responsable, une autonomie suffisante en ce qui concerne la gestion du personnel et l’exécution du service ;

Attendu ensuite que, lorsqu’ils sont saisis d’un recours dirigé contre la décision unilatérale de l’employeur, le DIRECCTE et le tribunal d’instance se fondent, pour apprécier l’existence d’établissements distincts au regard du critère d’autonomie de gestion ainsi défini, sur les documents relatifs à l’organisation interne de l’entreprise que fournit l’employeur, et sur les documents remis par les organisations syndicales à l’appui de leur contestation de la décision unilatérale prise par ce dernier ;

Attendu enfin que la centralisation de fonctions support ou l’existence de procédures de gestion définies au niveau du siège ne sont pas de nature à exclure en elles-mêmes l’autonomie de gestion des responsables d’établissement ;

Et attendu que le tribunal d’instance a, par une appréciation souveraine des éléments de fait et de preuve fournis par les parties, constaté qu’il existe au sein de la société six stations avions disposant d’une implantation géographique distincte, et que s’agissant, d’une part, de l’autonomie budgétaire, chacune de ces stations dispose d’un budget spécifique décidé par le siège sur proposition du chef de station, lequel, au regard de sa fiche de poste, participe à « l’élaboration des budgets de fonctionnement et d’investissement de la station avec le siège », d’autre part, de l’autonomie en matière de gestion du personnel, que le chef de station dispose d’une compétence de « management du personnel social », est garant du respect du réglement intérieur, mène des entretiens individuels de carrière et des entretiens préalables à une éventuelle sanction, peut prononcer des avertissements, et qu’il présidait jusqu’à présent le CHSCT et animait les réunions des délégués du personnel ; qu’il a pu en déduire que, même si certaines compétences en matière budgétaire et de gestion du personnel étaient centralisées au niveau du siège, les six stations avions constituaient chacune un établissement distinct au sens de la mise en place d’un CSE ;

D’où il suit que le moyen n’est pas fondé ;

PAR CES MOTIFS, la Cour :

REJETTE le pourvoi ;


Président : M. Cathala
Rapporteur : Mme Pécaut-Rivolier
Avocat général : Mme Trassoudaine-Verger

Avocat(s) : SCP Lyon-Caen et Thiriez