Arrêt n°104 du 22 janvier 2020 (19-10.041) - Cour de cassation - Chambre sociale - ECLI:FR:CCASS:2020:SO00104

Séparation des pouvoirs

Renvoi devant le Tribunal des conflits

Sommaire  :
Il résulte des dispositions de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 relative à l’organisation du service public de la poste et des télécommunications modifiées par la loi n° 2010-123 du 9 février 2010 relative à l’entreprise publique La Poste et aux activités postales que les règles applicables aux agents de droit privé employés par la société La Poste relèvent du code du travail sous réserve des aménagements prévus par les dispositions statutaires, qui exceptent notamment la mise en oeuvre du code du travail s’agissant de l’exercice du droit syndical et du droit de la représentation du personnel. Pour autant, la question se pose de savoir si la fixation des modalités spécifiques à cet exercice relèvent de l’accord collectif de droit commun soumis au contrôle du juge judiciaire au regard du statut juridique actuel de la société, ou de l’acte administratif soumis au contrôle du juge administratif au regard de son application à la fois aux agents de droit public et aux agents de droit privé.
Dès lors, le litige présente à juger une question de compétence soulevant une difficulté sérieuse. Il y a lieu, en conséquence, de renvoyer au Tribunal des conflits le soin de décider sur cette question en application de l’article 35 du décret n° 2015-233 du 27 février 2015 relatif au Tribunal des conflits et aux questions préjudicielles.


Demandeur(s) : société La Poste, société anonyme

Défendeur(s) : syndicat pour la défense des postiers


Faits et procédure

1. Selon l’arrêt attaqué (Paris, 22 novembre 2018), statuant en référé, le syndicat pour la défense des postiers (le syndicat) a revendiqué auprès de la société La Poste (la société) la mise en oeuvre en sa faveur de dispositions résultant de l’accord-cadre du 4 décembre 1998 et de l’instruction du 26 janvier 1999 relative à l’exercice du droit syndical au sein de La Poste. La société a procédé, par note de service valant décision unilatérale du 5 avril 2017, à l’abrogation de l’accord-cadre de 1998 et de l’instruction de 1999.

2. Le syndicat a contesté la licéité de cette abrogation devant le juge des référés. La société a soulevé l’incompétence du juge judiciaire au profit de la juridiction administrative.

Examen des moyens

Sur les deux moyens réunis

Enoncé du moyen

3. La société fait grief à l’arrêt de rejeter l’exception d’incompétence au profit des juridictions de l’ordre administratif et de dire que l’accord collectif du 4 décembre 1998 doit être maintenu jusqu’à son abrogation éventuelle par dénonciation conventionnelle en bonne et due forme, alors :

« 1°/ qu’aux termes des articles 29 et 31 de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990, dans leur rédaction applicable au litige, la conclusion à La Poste d’un accord collectif concernant ses personnels de droit public et de droit privé est soumise aux règles de droit public de la négociation collective et non aux règles du droit du travail ; qu’il s’en suit que la juridiction administrative est seule compétente pour connaître de sa légalité, de son exécution et de son abrogation ; qu’en retenant la compétence de la juridiction judiciaire pour connaître de la légalité de l’abrogation d’un accord collectif conclu à La Poste le 4 décembre 1998 en application de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 et de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires et non pas de l’article L. 2233-1 du code du travail, la cour d’appel a violé l’article 33 du code de procédure civile, ensemble la loi des 16 et 24 août 1790 et le décret du 16 fructidor An III ;

2°/ en outre que l’exercice du droit syndical à La Poste n’est pas soumis aux dispositions du code du travail, mais aux dispositions spécifiques de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 modifiée et, s’agissant des fonctionnaires, de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ; qu’il s’ensuit qu’un accord collectif destiné à régir l’exercice du droit syndical à La Poste, et ayant vocation à s’appliquer indifféremment aux agents de droit public et de droit privé, a la nature d’un acte administratif ; que les litiges élevés sur la conclusion, la mise en oeuvre et l’abrogation d’un tel accord relèvent de la compétence de la juridiction administrative, peu important l’auteur de l’acte abrogatif ; qu’en décidant le contraire, la cour d’appel a violé derechef les textes susvisés ;

3°/ que la loi ne dispose que pour l’avenir ; elle n’a point d’effet rétroactif ; qu’en se fondant, pour retenir la compétence de la juridiction judiciaire pour connaître de la légalité de l’abrogation par La Poste d’un accord collectif du 4 décembre 1998, ayant la nature d’un acte administratif, sur la circonstance que "depuis le 1er mars 2010, l’entreprise... est devenue une société anonyme", la cour d’appel a violé l’article 2 du code civil ;

4°/ qu’est dépourvue d’objet la requête tendant à obtenir le maintien d’un accord dépourvu de force exécutoire, l’acte abrogeant un tel accord dépourvu, par lui-même, de tout effet juridique ne pouvant créer aucun trouble manifestement illicite ; qu’en l’espèce, l’accord collectif conclu le 4 décembre 1998 sur le droit syndical à La Poste étant en lui-même dépourvu de force obligatoire et n’ayant acquis une telle force que par le seul effet de l’instruction du 26 janvier 1999, son abrogation par la décision du 5 avril 2017 ne pouvait créer aucun trouble manifestement illicite ; que par ailleurs, cette décision n’était pas critiquée en ce qu’elle avait abrogé l’instruction du 26 janvier 1999 ayant repris les stipulations de l’accord du 4 décembre 1998 afin de leur conférer une valeur réglementaire ; qu’en retenant néanmoins à l’appui de sa décision que la "dénonciation de l’accord du 4 décembre 1998 constituait un trouble manifestement illicite", la cour d’appel a violé l’article 809 du code de procédure civile, ensemble l’article 31 de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990" ;

5°/ en toute hypothèse que constitue un acte administratif dont l’abrogation est soumise aux règles de forme et de compétences prévues par le droit administratif, un accord collectif du 4 décembre 1998 gouvernant l’exercice du droit syndical à La Poste, conclu à La Poste non en application de l’article L. 2233-1 du code du travail, mais de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990, de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires et du décret n° 82-447 du 28 mai 1982 réglant le droit syndical dans la fonction publique, et destiné à s’appliquer tant aux agents publics qu’aux personnels de droit privé ; qu’en énonçant, pour considérer que l’abrogation de cet accord par décision unilatérale de La Poste caractérisait un trouble manifestement illicite, que "... la dénonciation de l’accord du 4 décembre 1998 est soumise aux dispositions du code du travail des articles L. 2261-9 et suivants qui organisent une procédure spécifique, et notamment la mise en oeuvre d’une nouvelle négociation pour remplacer l’accord dénoncé", que La Poste n’avait pas respectée, la cour d’appel a violé par fausse application l’article L. 2261-9 du code du travail, ensemble l’article 809 du code de procédure civile. »

Réponse de la Cour

Vu l’article 35 du décret n° 2015-233 du 27 février 2015 relatif au Tribunal des conflits et aux questions préjudicielles :

4. Lorsque la Cour de cassation est saisie d’un litige qui présente à juger, soit sur l’action introduite, soit sur une exception, une question de compétence soulevant une difficulté sérieuse et mettant en jeu la séparation des ordres de juridiction, elle peut renvoyer au Tribunal des conflits le soin de décider sur cette question de compétence. L’instance est suspendue jusqu’à la décision de ce Tribunal.

5. En l’espèce, la question posée par le pourvoi porte sur la compétence du juge judiciaire pour connaître des actes et décisions concernant, au sein de la société La Poste, l’exercice du droit syndical et de la représentation du personnel.

6. Le Tribunal des conflits, dans sa décision Voisin/RATP du 15 décembre 2008 (n° 3362) a jugé que, dans les établissements publics et industriels ou entreprises à statut employant à la fois du personnel de droit public et du personnel de droit privé, toute contestation portant sur la légalité ou l’application et la dénonciation d’une convention collective ou d’un accord d’entreprise conclu en application des articles L. 2233-1 et L. 2233-2 du même code, relève, sauf loi contraire, de la compétence judiciaire, hormis le cas où la contestation concerne des dispositions qui n’ont pas pour objet la détermination des conditions d’emploi, de formation professionnelle et de travail ainsi que des garanties sociales des personnels des entreprises et établissements publics visés par ces textes mais qui régissent l’organisation du service public.

7. La société La Poste est un établissement public à caractère industriel et commercial (Soc., 22 février 1995, pourvoi n° 94-60.011, Bull. n° 69, CE, Ass. plén., 13 novembre 1998 n° 188.824 publié au recueil Lebon) qui emploie à la fois des personnels de droit public et de droit privé. Cependant, au regard de la rédaction de l’article 31 de la loi n° 90-568 du 2 juillet 1990 relative à l’organisation du service public de La Poste et des télécommunications, qui dispose que « l’emploi des agents soumis au régime des conventions collectives n’a pas pour effet de rendre applicables à La Poste les dispositions du code du travail relatives aux comités d’entreprise, ni celles relatives aux délégués du personnel et aux délégués syndicaux », le Conseil d’Etat, dans une décision du 15 mai 2009, (n° 299.205) a retenu la compétence du juge administratif pour statuer sur la mise en oeuvre d’un accord-cadre signé le 27 janvier 2006 et relatif au droit syndical à La Poste, au motif « qu’il résulte des dispositions de la loi du 2 juillet 1990 précitée que le code du travail n’est pas applicable à la représentation collective et individuelle du personnel de La Poste ; qu’ainsi, en l’absence de dispositions législatives spéciales contraires, le code du travail, et notamment son article L. 412-4 dans sa version alors en vigueur, désormais repris aux articles L. 2122-1, L. 2141-9 et L. 2141-12 du même code, réservant l’exercice des droits syndicaux aux seuls syndicats représentatifs dans l’entreprise, ne s’applique pas à l’exercice du droit syndical à La Poste qui reste régi par la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ».

8. Postérieurement à cette décision, La Poste est devenue, par l’effet de la loi n° 2010-123 du 9 février 2010, une société anonyme de droit privé. L’article 31 du statut n’a cependant pas été modifié en ce qu’il précise que l’emploi des agents soumis au régime des conventions collectives n’a pas pour effet de rendre applicables à La Poste les dispositions du code du travail relatives aux institutions représentatives du personnel.

9. Il résulte donc de ces textes que les règles applicables aux agents de droit privé employés par la société La Poste relèvent du code du travail sous réserve des aménagements prévus par les dispositions statutaires, qui exceptent notamment la mise en oeuvre du code du travail s’agissant de l’exercice du droit syndical et du droit de la représentation du personnel. Pour autant, la question se pose de savoir si la fixation des modalités spécifiques à cet exercice relèvent de l’accord collectif de droit commun soumis au contrôle du juge judiciaire au regard du statut juridique actuel de la société, ou de l’acte administratif soumis au contrôle du juge administratif au regard de son application à la fois aux agents de droit public et aux agents de droit privé.

10. Dès lors, le litige présente à juger une question de compétence soulevant une difficulté sérieuse. Il y a lieu, en conséquence, de renvoyer au Tribunal des conflits le soin de décider sur cette question en application de l’article 35 du décret susvisé.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

Ordonne le renvoi de l’affaire au Tribunal des conflits ;

Sursoit à statuer jusqu’à ce que le Tribunal des conflits ait tranché la question de savoir quel est l’ordre de juridiction compétent pour connaître du litige opposant la société La Poste au syndicat pour la défense des postiers ;

Dit que l’affaire sera de nouveau examinée à l’audience du jeudi 4 juin 2020 à 14 heures 00.


Président : M. Cathala
Rapporteur : Mme Pécaut-Rivolier
Avocat général : Mme Trassoudaine-Verger

Avocat(s) : SCP Boré, Salve de Bruneton et Mégret - SARL Meier-Bourdeau Lécuyer et associés