Arrêt n°476 du 28 mars 2018 (16-27.626 ;16-27.633 ;16-27.634 ;16-27.637 ;16-27.639 ;16-27.641) - Cour de cassation - Chambre sociale - ECLI:FR:CCASS:2018:SO00476

Travail réglementation, durée du travail

Rejet

Sommaire :

Sauf disposition spécifique de l’accord collectif de travail relative aux modalités du maintien du salaire en cas de réduction de la durée du travail, le salarié ne peut subir aucune perte de salaire au titre de la prise de jours de réduction du temps de travail.

Doit en conséquence être approuvée une cour d’appel qui, ayant relevé que les primes de vente brute versées par l’employeur se trouvaient étroitement liées à l’activité du salarié et à ses performances, en a déduit que cette part variable de la rémunération devait être intégrée dans l’assiette de calcul de l’indemnité de jours de réduction du temps de travail


Demandeur : Agence France presse (AFP)
Défendeur(s) : M. X... et autre(s)


Attendu, selon les arrêts attaqués (Paris, 13 octobre 2016), que Mme X... et six autres salariés de l’Agence France Presse (AFP) ont saisi la juridiction prud’homale de diverses demandes, notamment au titre de l’indemnité compensatrice de jours de congés liés à la réduction du temps de travail (JRTT) ;

Sur le premier moyen du pourvoi principal de l’employeur :

Attendu que l’employeur fait grief aux arrêts de confirmer les jugements en ce qu’ils le condamnent à payer aux salariés une somme à titre de JRTT et d’y ajouter en le condamnant à payer aux intéressés une somme à titre de rappel d’indemnité compensatrice de RTT pour la période 2013-2015 alors, selon le moyen :

1°/ que la réduction du temps de travail s’accompagne, en principe, d’une réduction proportionnelle de l’ensemble de la rémunération ; que l’employeur qui procède à la réduction du temps de travail n’est tenu par aucun texte, à défaut de tout accord collectif sur ce point, de maintenir la rémunération antérieure, qu’elle soit fixe ou variable ; qu’à l’inverse, celui qui entend la maintenir, en dehors de toute obligation légale ou conventionnelle, peut librement choisir de ne maintenir que la part fixe à l’exclusion de la part variable ; qu’il s’ensuit que cette dernière, non maintenue, n’a pas alors à entrer dans l’assiette de l’indemnisation des jours de RTT ; qu’en jugeant le contraire, la cour a violé les articles L. 3121-10 du code du travail et 1134 ancien (aujourd’hui 1103) du code civil ;

2°/ que, tout en concédant la différence spécifique entre congés payés et jours de RTT, la cour a considéré qu’en l’absence de dispositions légales ou conventionnelles, une application analogique était possible entre eux, au motif que le droit à ces jours de RTT, comme le droit aux congés payés, ne peut résulter que d’un travail effectif en deçà de 39 heures dans le cadre de la réduction du temps de travail et qu’un salarié en congé ou en RTT ne peut participer à la réalisation de l’objectif qui lui est assigné ; que, cependant, cette analogie est sans fondement ; qu’en effet, les congés payés sont des jours perdus qui diminuent le temps d’activité travaillée, ce pourquoi la loi impose logiquement, pour le calcul de l’indemnité correspondante, en cas de maintien du salaire, le versement d’une rémunération compensatrice identique à celle perçue pendant la période travaillée, part variable comprise (art. L. 3141-22 du c. trav.) ; qu’en revanche, outre que la loi n’impose ni le maintien du salaire pour les jours de RTT, ni cette conséquence alors automatique d’une rémunération intégrale, ces jours ne sont pas des jours perdus mais sont la contrepartie d’heures de travail effectivement réalisées entre 35 et 39 heures et qui, sans ces RTT, seraient considérées comme des heures supplémentaires ; qu’ainsi, il existe entre congés payés et jours de RTT une différence sous tous rapports qui n’autorise aucune analogie entre eux ; qu’en décidant dès lors, en dehors de toute détermination légale ou conventionnelle, que le régime de l’indemnité de congés payés pouvait et, concrètement, devait « inspirer » le régime applicable aux jours de réduction du temps de travail dans la solution à donner au litige, en dépit des différences essentielles qui les séparent, la cour a violé les articles L. 3141-3 et L. 3121-10 du code du travail, ensemble l’article 1134 ancien du code civil ;

3°/ qu’en toute hypothèse, qu’à supposer qu’une analogie soit possible entre les congés payés et les jours de RTT, le choix, libre, de l’AFP de maintenir la rémunération en dépit de la réduction du temps de travail ne lui a été imposé ni par la loi, ni par aucune convention, de sorte qu’elle a pu tout aussi librement décider que ce maintien ne porterait que sur la part fixe de la rémunération, à l’exclusion de la part variable ; qu’il s’ensuit, qu’au contraire de ce qu’impose la loi pour les congés payés dans l’hypothèse du maintien d’une rémunération, où l’indemnité correspondante doit nécessairement intégrer la part variable (art. 3141-22 du c. du trav.), si elle existe, rien n’imposait à l’AFP, décidant librement de maintenir exclusivement la partie fixe de la rémunération dans le cadre de la réduction du temps de travail, d’intégrer la part variable de cette rémunération dans l’assiette de calcul de l’indemnité de jours de RTT ; qu’en décidant le contraire, la cour a violé les articles L. 3141-3 et L. 3121-10 du code du travail, ensemble l’ancien article 1134 du code civil ;

4°/ que pour décider d’appliquer analogiquement le régime des congés payés aux journées de RTT, de « s’en inspirer », la cour a retenu que le salarié en RTT – c’est-à-dire bénéficiant actuellement de sa journée de réduction du temps de travail – « ne peut participer à la réalisation de l’objectif qui lui est assigné quelle que soit sa nature (
) ou sa fréquence (
), ni générer de commissions sur ventes » ; que, cependant, les jours de RTT correspondent ici à des heures travaillées, entre 35 et 39 heures, pour lesquelles aucune rémunération variable n’a été prévue ; qu’il s’ensuit, au contraire de ce qu’a affirmé la cour, que la « prise de RTT » n’affecte en rien la rémunération variable du salarié puisque l’activité dont ces jours de RTT sont la contrepartie n’est pas susceptible d’être l’objet d’une rémunération variable ; qu’en se déterminant dès lors comme elle l’a fait, par motifs inopérants, la cour a violé l’article 455 du code de procédure civile ;

Mais attendu que sauf disposition spécifique, non alléguée en l’espèce par l’employeur, de l’accord collectif de travail relative aux modalités du maintien du salaire en cas de réduction de la durée du travail, le salarié ne peut subir aucune perte de salaire au titre de la prise de jours de réduction de temps de travail ;

Et attendu qu’ayant relevé que les primes de vente brute versée par l’employeur se trouvaient étroitement liées à l’activité du salarié et à ses performances, la cour d’appel en a exactement déduit que cette part variable de la rémunération devait être intégrée dans l’assiette de calcul de l’indemnité de jours de réduction du temps de travail ;

D’où il suit que le moyen, dont les deuxième, troisième et quatrième branches critiquent des motifs surabondants, n’est pas fondé ;

Sur le second moyen (moyen complémentaire) du pourvoi principal de l’employeur :

Attendu que l’employeur fait grief aux arrêts de le condamner au paiement d’une somme au titre du 13e mois alors, selon le moyen, qu’aux termes de l’article 12 de la convention collective du personnel d’encadrement des agences de presse, « les salaires fixés par avenant à la présente convention correspondent à la somme minimum que chaque salarié doit percevoir pour la durée légale du travail. Après un an de présence dans l’entreprise, les cadres perçoivent en fin d’année un 13e mois, égal aux appointements du mois de décembre et prenant en compte les seuls éléments ayant un caractère de fixité. Pour les salariés percevant leur salaire en partie sous la forme d’un « fixe » et, en partie, sous la forme de « commissions », le 13e mois est calculé sur la moyenne des 12 derniers mois de l’ensemble de ces rémunérations. Le personnel entré en cours d’année perçoit ce 13e mois au prorata du temps passé dans l’entreprise (
) » ; que ces stipulations distinguent clairement la partie fixe des commissions ; que ces dernières désignent exclusivement une rémunération fixée par un pourcentage déterminé sur un élément variable représentant l’apport du salarié à l’entreprise, permettant d’intéresser le salarié, sur son chiffre d’affaires, à la réalisation de sa propre prestation de travail ; que ces commissions ne s’identifient donc pas et n’intègrent pas des primes qui, elles, ne sont pas fondées sur le seul chiffre d’affaires mais sur des performances réalisées ; qu’en jugeant dès lors, pour faire droit à la demande du salarié, qu’il y avait lieu d’intégrer dans le 13e mois les primes qu’il invoquait, la cour a violé l’article 12 susvisé, ensemble les articles L. 3141-22 du code du travail et 1134 ancien du code civil ;

Mais attendu qu’aux termes de l’article 12 de la Convention collective du personnel d’encadrement des agences de presse du 1er janvier 1996, « après un an de présence dans l’entreprise, les cadres perçoivent en fin d’année un 13e mois égal aux appointements du mois de décembre et prenant en compte les seuls éléments ayant un caractère de fixité ; que pour les salariés percevant leur salaire en partie sous la forme d’un fixe et en partie sous la forme de commission, le mois est calculé sur la moyenne des 12 derniers mois de l’ensemble de ces rémunérations » ;

Et attendu qu’ayant relevé que la prime de suivi de dossiers résultait de l’activité du salarié et que la prime d’objectif rémunérait un travail d’équipe, la cour d’appel, qui en a déduit que ces éléments de rémunération entraient dans le calcul du 13e mois, a fait l’exacte application de la disposition susvisée ; que le moyen n’est pas fondé ;

Sur le premier moyen du pourvoi incident des salariés :

Attendu que les salariés font grief à l’arrêt de rejeter les demandes formées au titre du rappel d’indemnité de congés d’ancienneté alors, selon le moyen, qu’en cas de concours de conventions collectives, seuls les avantages ayant le même objet ou la même cause ne peuvent, sauf stipulations contraires, se cumuler, le plus favorable d’entre eux pouvant seul être accordé ; que l’article 28 de la convention collective nationale du personnel d’encadrement des agences de presse octroie aux cadres des congés supplémentaires pour ancienneté, tandis que l’accord d’entreprise des cadres administratifs de l’AFP subordonne, en ses articles 25, 27 et 28, le bénéfice global de 44 jours ouvrables de congés pour les cadres, à la condition qu’ils aient un an d’ancienneté dans l’entreprise ; que la convention collective des cadres administratifs de la presse quotidienne parisienne prévoit en son article 28 un congé annuel de 44 jours avec un supplément de 6 jours pour les cadres ; qu’il en résulte que les congés supplémentaires, octroyés pour ancienneté dans le premier cas et en considération du statut de cadre dans les deuxième et troisième cas, n’ont ni la même cause, ni le même objet, de sorte que le congé d’ancienneté peut se cumuler avec les congés payés conventionnels ; qu’en décidant le contraire, la cour d’appel a violé l’article 28 de la convention collective nationale du personnel d’encadrement des agences de presse, des articles 25, 27 et 28 de l’accord d’entreprise des cadres administratifs de l’AFP et de l’article 28 de la convention collective des cadres administratifs de la presse quotidienne parisienne pour fausse application, ensemble l’article 1103 du code civil ;

Mais attendu qu’en cas de concours de conventions collectives, les avantages ayant le même objet ou la même cause ne peuvent, sauf stipulations contraires, se cumuler, le plus favorable d’entre eux pouvant seul être accordé ;

Et attendu qu’ayant exactement retenu que les deux dispositions conventionnelles portaient sur les mêmes avantages, la cour d’appel qui a décidé que l’employeur était fondé à appliquer les avantages plus favorables de la convention collective des cadres administratifs de la presse quotidienne parisienne prévoyant une durée totale de congés de 44 jours, sans cumul avec le congé d’ancienneté prévu par l’article 28 de la convention collective nationale du personnel d’encadrement des agences de presse fixant à 36 jours la durée maximale du congé, a légalement justifié sa décision ;

Sur le second moyen du pourvoi incident des salariés :

Attendu que la cour d’appel, qui a constaté que le versement des primes mensuelles de rendement garanti, de rendement supplémentaires, de gestion de suivi de dossier et autre prime de plan de carrière, était effectué pour des montants constants, y compris pendant les congés payés, ce dont elle a déduit que leur montant n’était pas affecté par la prise des congés, a légalement justifié sa décision ;

Sur le troisième moyen du pourvoi incident propre à Mme B... (pourvoi n° W 16-27.637) :

Attendu qu’après avoir rappelé que l’article 7 de l’accord d’entreprise prévoit que les cadres administratifs qui utilisent habituellement une ou plusieurs langues étrangères dans l’exercice de leurs fonctions ont droit à une prime égale à 10 % de leur salaire de base, la cour d’appel, qui a estimé que les cinq échanges de mails en langue anglaise courant avril et mai 2016 ne prouvaient pas que la salariée utilisait habituellement la langue anglaise dans l’exercice de ses fonctions depuis 2007, mais établissent un usage ponctuel qui n’est pas soumis à l’article 7 de l’accord, n’encourt pas les griefs du moyen ;

PAR CES MOTIFS :

REJETTE les pourvois principaux et incidents ;


Président : M. Frouin
Rapporteur : Mme Aubert-Monpeyssen

Avocat général : M. Liffran

Avocat(s) : SCP Odent et Poulet, SCP Thouvenin, Coudray et Grévy