Arrêt n°35 du 13 janvier 2021 (18-25.713 ; 18-25.730) - Cour de cassation - Chambre commerciale, financière et économique - ECLI:FR:CCASS:2021:CO00035

Référé

Cassation partielle et rejet

Sommaire :
Il résulte de l’article L. 235-1 du code de commerce et de l’article 873, alinéa 1er, du code procédure civile que l’annulation des délibérations de l’assemblée générale d’une société, qui n’est ni une mesure conservatoire, ni une mesure de remise en état, n’entre pas dans les pouvoirs du juge des référés, qui peut, en revanche, en suspendre les effets.


Demandeur(s) : société Bpifrance investissements, société par actions simplifiée ; et autres

Défendeur(s) : société 2EC, société à responsabilité limitée  ; et autres


Jonction

1. En raison de leur connexité, les pourvois n° W 18-25.713 et Q 18-25.730 sont joints.

Reprise d’instance

2. Il est donné acte aux sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions de la reprise de l’instance dirigée contre la société AJ Partenaires et la société MP associés, prises en leurs qualités respectives d’administrateur judiciaire des sociétés Menuiserie Z... et O... et Z... et O... - Menuiserie bois et agencement et PMC développement et liquidateur judiciaire des sociétés Menuiserie Z... et O... et Z... et O... - Menuiserie bois et agencement et PMC développement.

Faits et procédure

3. Selon les arrêts attaqués (Dijon, 20 septembre 2018 et 16 octobre 2018), rendus en matière de référé, les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions sont associées majoritaires de la société PMC développement, société par actions simplifiée. La société 2EC, dont M. K... est le gérant, est également associée, et présidente de la société PMC développement. Les autres actions sont détenues par la société Bourgogne Franche Comté croissance.

4. La société PMC développement a fait l’acquisition, au moyen d’emprunts bancaires, de la société Menuiserie Z... et O..., qui détient elle-même l’intégralité du capital de la société Menuiserie Z... et O... bois - agencement.

5. La société PMC développement rencontrant des difficultés, des mandataires ad hoc ont été successivement désignés en 2013 et 2015 afin de négocier avec les banquiers une restructuration de ses dettes et, en dernier lieu, par une ordonnance du 2 juillet 2018, la société AJ Partenaires, en la personne de M. X... .

6. Le 13 juillet 2018, les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions ont adressé à M. K... , en sa qualité de dirigeant de la société 2EC, une convocation à une assemblée générale de la société PMC développement, fixée au 30 juillet 2018, ayant pour ordre du jour la révocation de la société 2EC de son mandat de président de cette société et son remplacement par M. S... .

7. Une ordonnance du 17 juillet 2018, rendue à la demande des sociétés 2EC, PMC développement, Menuiserie Z... et O... et Menuiserie Z... et O... bois-agencement, a désigné la société AJ Partenaires en qualité d’administrateur provisoire des sociétés 2EC, PMC développement, Menuiserie Z... et O... et Menuiserie Z... et O... bois-agencement avec mission, pendant une durée de trois mois, de diriger les sociétés du groupe et, notamment, de reprendre la mission confiée précédemment au mandataire ad hoc ainsi que de conduire les négociations avec les banques.

8. Les 25 et 26 juillet 2018, la société 2EC, en présence de la société AJ Partenaires, a assigné en référé les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement, Sofimac régions et PMC développement aux fins d’obtenir le report, après le terme de la mission de l’administrateur provisoire, de l’assemblée générale convoquée pour le 30 juillet 2018.

9. Par le premier arrêt attaqué, la cour d’appel a fait droit à ces demandes, après avoir constaté que le maintien de l’assemblée générale du 30 juillet 2018 et la désignation de M. S... en qualité de président de la société PMC développement seraient contraires à la mission de l’administrateur provisoire telle que prévue par l’ordonnance du 17 juillet 2018.

10. Parallèlement, le 16 août 2018, les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions ont convoqué une assemblée générale des associés de la société PMC développement pour le 31 août 2018 avec pour ordre du jour la fixation de la rémunération de la société 2EC. Lors de cette assemblée, les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions en ont modifié l’ordre du jour et mis au vote deux projets de résolution, portant, l’une, sur la révocation avec effet immédiat de la société 2EC de ses fonctions de présidente de la société et, l’autre, sur la nomination, elle aussi à effet immédiat, de M. S... comme président de la société. La société 2EC s’étant abstenue, la modification de l’ordre du jour a été approuvée et les deux résolutions adoptées à la majorité des voix.

11. Par le second arrêt attaqué, la cour d’appel a prononcé la nullité de ces résolutions.

Examen des moyens

Sur le moyen du pourvoi n° W 18-25.713

Enoncé du moyen

12. Les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions font grief à l’arrêt du 20 septembre 2018 de constater que le maintien de l’assemblée générale du 30 juillet 2018 et la désignation de M. S... en qualité de président de la société PMC développement seraient contraires à la mission de l’administrateur provisoire telle que prévue par l’ordonnance du 17 juillet 2018 l’ayant désigné, d’ordonner le report de l’assemblée générale convoquée pour le 30 juillet 2018 et de la proroger après le terme de la mission de l’administrateur provisoire, alors :

« 1°/ que le juge des référés, qui ne peut s’immiscer dans le fonctionnement d’une société, ne peut prononcer l’ajournement d’une assemblée générale qu’en cas d’irrégularité faisant peser sur cette assemblée un risque d’annulation ; qu’en l’espèce, la cour d’appel a constaté que la régularité de la convocation adressée aux associés pour la tenue de l’assemblée générale n’était pas contestée, qu’il n’était pas soutenu que les associés n’auraient pas reçu toute l’information nécessaire pour statuer, et que le débat ne concernait donc pas un trouble manifestement illicite qu’il conviendrait de faire cesser mais un dommage imminent qui résulterait d’un changement de présidence ; qu’en ordonnant ainsi le report de l’assemblée générale litigieuse en l’absence de toute irrégularité faisant courir un risque d’annulation de cette assemblée, la cour d’appel a excédé ses pouvoirs et a violé l’article 873 alinéa 1er du code de procédure civile ;

2°/ qu’aucun dommage imminent ne saurait résulter de la tenue d’une assemblée générale à l’égard de laquelle n’est invoquée aucune irrégularité faisant peser un risque d’annulation ; qu’en statuant ainsi, la cour d’appel a encore violé l’article 873 alinéa 1er du code de procédure civile ;

3°/ que la cour d’appel a constaté elle-même qu’il n’appartient pas au juge des référés de statuer sur l’intérêt social de la société, et a réformé l’ordonnance entreprise en ce qu’elle avait constaté dans le dispositif que le maintien de l’assemblée générale du 30 juillet 2018 et la désignation de M. S... en qualité de président de la société PMC développement seraient contraire à l’intérêt social de la société ; qu’en relevant, pour ordonner le report de cette assemblée, que la confiance que les banques accordent à l’administrateur provisoire serait susceptible d’être affectée par une délibération prévoyant un changement de présidence et qu’il en résulte un dommage imminent qu’il convient de prévenir, la cour d’appel, qui s’est ainsi prononcée sur l’intérêt social d’un changement de présidence, en contradiction avec le principe qu’elle avait elle-même énoncé, a excédé ses pouvoirs et violé l’article 873 alinéa 1er du code de procédure civile ;

4°/ que la cour d’appel a constaté elle-même que les parties s’accordaient à dire que tant que le mandat d’administrateur provisoire de la société AJ Partenaires serait en vigueur, un changement de président de la société PMC développement serait sans emport quant à la direction de la société et que le plan de retournement ne pourrait être mis en oeuvre ; qu’en constatant néanmoins dans son dispositif que le changement de présidence serait contraire à la mission de l’administrateur provisoire, et en ordonnant le report de l’assemblée générale devant décider ce changement au motif qu’il était nécessaire d’assurer à M. X... toutes les conditions optimales requises à la réussite de sa mission, la cour d’appel n’a pas tiré les conséquences légales de ses propres constatations, dont il s’évinçait qu’un tel changement de direction n’était pas de nature à affecter la mission de l’administrateur provisoire, de sorte qu’il ne pouvait en résulter aucun dommage imminent pour la société PMC développement, et a violé l’article 873 alinéa 1er du code de procédure civile. »

Réponse de la Cour

13. Après avoir constaté que l’administrateur provisoire de la société PMC développement avait pour mission, notamment, de reprendre les négociations avec les banques pour restructurer sa dette, l’arrêt retient qu’il est établi que la confiance accordée par les banques à l’administrateur provisoire, qui est de nature à favoriser les négociations que celui-ci mène avec elles dans l’exercice de son mandat, est susceptible d’être affectée par une délibération dont l’urgence n’est nullement avérée. De ces constatations et appréciations, la cour d’appel, qui ne s’est pas prononcée sur l’opportunité de modifier la présidence de la société au regard de l’intérêt social, a pu déduire que la seule tenue de cette assemblée générale pendant que la société AJ Partenaires accomplissait sa mission était, par elle-même, de nature à causer à la société PMC développement un dommage imminent, qu’il convenait de prévenir en ordonnant le report de l’assemblée générale.

14. Le moyen n’est donc pas fondé.

Mais sur le moyen du pourvoi n° Q 18-25.730, pris en sa première branche

Enoncé du moyen

15. Les sociétés Bpifrance investissements, BNP Paribas développement et Sofimac régions font grief à l’arrêt du 16 octobre 2018 de prononcer la nullité des résolutions adoptées lors de l’assemblée générale de la société PMC développement du 31 août 2018, avec toutes conséquences de droit, alors « que l’annulation de délibérations de l’assemblée générale des associés d’une société n’étant ni une mesure conservatoire ni une mesure de remise en état, n’entre pas dans les pouvoirs du juge des référés ; qu’en prononçant l’annulation des décisions adoptées par l’assemblée générale de la société PMC développement du 31 août 2018, quand cette annulation, à supposer même qu’il s’agissait de la seule mesure de nature à faire cesser le trouble, excédait les pouvoirs du juge des référés, la cour d’appel a violé l’article 873 alinéa 1er du code de procédure civile, ensemble l’article L. 235-1 du code de commerce. »

Réponse de la Cour

Vu l’article L. 235-1 du code de commerce et l’article 873, alinéa 1er, du code de procédure civile :

16. Il résulte de ces textes que l’annulation des délibérations de l’assemblée générale d’une société, qui n’est ni une mesure conservatoire, ni une mesure de remise en état, n’entre pas dans les pouvoirs du juge des référés.

17. Pour annuler les résolutions adoptées lors de l’assemblée générale du 31 août 2018, l’arrêt retient que, s’il n’entre pas dans les pouvoirs du juge des référés d’annuler un acte dans la mesure où une telle annulation consiste à trancher le fond, il y a lieu de constater, en l’espèce, et sans qu’aucune appréciation soit portée sur le fond des décisions prises, que la décision de mettre à l’ordre du jour de l’assemblée générale du 31 août 2018 les projets de résolutions portant sur la révocation du président de la société et la nomination d’un autre président est à l’origine d’un trouble manifestement illicite consistant en la violation délibérée de l’ordonnance du 27 juillet 2018, et que la seule mesure permettant de faire cesser ce trouble est d’annuler les délibérations qui en ont découlé et au terme desquelles ces résolutions ont été adoptées.

18. En statuant ainsi, alors qu’il n’entre pas dans les pouvoirs du juge des référés, fût-ce pour faire cesser un trouble manifestement illicite, d’annuler les délibérations de l’assemblée générale d’une société, la cour d’appel, qui pouvait en revanche en suspendre les effets, a violé les textes susvisés.

PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les autres griefs du pourvoi n° Q 18-25.730, la Cour :

Sur le pourvoi n° W 18-25.713 :

REJETTE le pourvoi ;

Sur le pourvoi n° Q 18-25.730 :

CASSE ET ANNULE, mais seulement en ce qu’il annule les résolutions adoptées lors de l’assemblée générale du 31 août 2018 et statue sur les dépens et l’application l’article 700 du code de procédure civile, l’arrêt rendu le 16 octobre 2018, entre les parties, par la cour d’appel de Dijon ;

Remet, sur ces points, l’affaire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cet arrêt et les renvoie devant la cour d’appel de Lyon ;


Président : Mme Mouillard
Rapporteur : Mme de Cabarrus, conseiller référendaire
Avocat général : Mme Beaudonnet
Avocat(s) : Me Isabelle Galy - SCP
Marlange et de La Burgade