Arrêt n°635 du 14 octobre 2020 (18-17.174) - Cour de cassation - Chambre commerciale, financière et économique - ECLI:FR:CCASS:2020:CO00635

Cassation

Demandeur(s) : M. E... Y...

Défendeur(s) : Autorité des marchés financiers


Faits et procédure

1. Selon l’ordonnance attaquée, rendue par le premier président d’une cour d’appel (Paris, 4 avril 2018), un juge des libertés et de la détention a, sur le fondement de l’article L. 621-12 du code monétaire et financier, autorisé des enquêteurs de l’Autorité des marchés financiers (AMF), en charge d’une enquête ouverte par son secrétaire général portant sur l’information financière et le marché du titre de la société [...] (la société MBWS), à procéder à une visite au siège social de cette société, situé [...] , à l’occasion de la tenue de son prochain conseil d’administration, et à saisir toute pièce ou document susceptible de caractériser la communication et/ou l’utilisation d’une information privilégiée au sens de l’article 621-1 du règlement général de l’AMF, notamment les ordinateurs portables et téléphones mobiles des représentants de la société Diana holding participant à ce conseil d’administration, dont M. Y... .

2. Ces opérations ont été effectuées le 25 avril 2017 et M. Y... a relevé appel de l’ordonnance d’autorisation de visite ainsi qu’exercé un recours contre leur déroulement.

Examen des moyens

Sur le premier moyen

Enoncé du moyen

3. M. Y... fait grief à l’ordonnance de confirmer en toutes ses dispositions l’ordonnance du juge des libertés et de la détention et de rejeter sa demande tendant à la restitution de l’intégralité des pièces et documents lui appartenant, qui avaient été saisis lors de la visite domiciliaire autorisée par cette ordonnance, alors « que la saisie de documents électroniques, qui constitue une ingérence de l’autorité publique dans le droit au respect de la vie privée et de la correspondance, n’est admise que si elle est prévue par un texte ; que l’article L. 621-12 du code de monétaire et financier permet au juge des libertés et de la détention d’autoriser les enquêteurs de l’AMF à visiter un lieu et à saisir les documents appartenant aux personnes occupant effectivement ce lieu ; qu’il ne permet en revanche pas d’autoriser les enquêteurs à saisir des documents détenus par des personnes simplement de passage dans le lieu en question lors du déroulement des opérations de visite domiciliaire ; que le premier président a constaté qu’à la date prévue pour la visite domiciliaire du siège social de la société MBWS, M. Y... , résident marocain, était simplement "de passage" à ce siège social, pour assister à un conseil d’administration ; qu’en jugeant néanmoins que le juge des libertés et de la détention aurait valablement autorisé la saisie de documents appartenant à ce dernier lors de cette visite domiciliaire, le premier président a violé l’article L. 621-12 du code de monétaire et financier, ensemble l’article 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. »

Réponse de la Cour

Vu les articles L. 621-12 du code monétaire et financier et 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales :

4. Selon le second de ces textes, l’ingérence dans le droit au respect de la vie privée et de la correspondance que constitue la saisie de données électroniques n’est tolérée que si elle est prévue par la loi, poursuit un but légitime et est nécessaire, dans une société démocratique, pour atteindre ce but.

5. Selon le premier de ces textes, qui prévoit la possibilité, pour le juge des libertés et de la détention, d’autoriser les enquêteurs de l’AMF à effectuer des visites en tous lieux et à procéder à la saisie de documents pour la recherche des infractions définies aux articles L. 465-1 à L. 465-3-3 du code monétaire et financier et des faits susceptibles d’être qualifiés de délit contre les biens et d’être sanctionnés par la commission des sanctions de l’AMF en application de l’article L. 621-15 du même code, l’occupant des lieux ou son représentant peut seul, avec les enquêteurs de l’Autorité et l’officier de police judiciaire chargé d’assister aux opérations, prendre connaissance des pièces avant leur saisie, signer le procès-verbal et l’inventaire, et c’est à l’occupant des lieux ou à son représentant que sont restitués les pièces et documents qui ne sont plus utiles à la manifestation de la vérité.

6. Il en résulte que seuls sont saisissables les documents et supports d’information qui appartiennent ou sont à la disposition de l’occupant des lieux, soit la personne qui occupe, à quelque titre que ce soit, les locaux dans lesquels la visite est autorisée, à l’exclusion des personnes de passage au moment de la visite domiciliaire, ce passage fût-il attendu.

7. Pour confirmer l’autorisation de saisie des documents appartenant à M. Y... , l’ordonnance, après avoir énoncé que l’occupant des lieux n’est ni le propriétaire, ni le locataire, ni le sous-locataire du local visité mais la personne se trouvant à l’intérieur de ce local au moment de la visite, peu important que cette personne soit un occupant sans droit ni titre, relève que M. Y... était présent dans les lieux visités, et retient que, même si il ne les a occupés que de manière ponctuelle lors du conseil d’administration de la société MBWS, il doit être considéré comme étant l’occupant des lieux au sens de l’article L. 621-12 du code monétaire et financier, car visé par l’ordonnance contestée.

8. En statuant ainsi, alors que la simple présence de M. Y... au siège social de cette société le jour de la visite ne lui conférait pas la qualité d’occupant des lieux au sens de l’article L. 621-12 du code monétaire et financier, le premier président a violé les textes susvisés.

Portée et conséquences de la cassation

9. En application des dispositions de l’article 624 du code de procédure civile, la cassation prononcée sur le premier moyen entraîne la cassation, par voie de conséquence, du chef de dispositif qui déclare régulières les opérations de visite et de saisie effectuées le 25 avril 2017, qui s’y rattache par un lien de dépendance nécessaire.

PAR CES MOTIFS, et sans qu’il y ait lieu de statuer sur les autres griefs, la Cour :

CASSE ET ANNULE, en toutes ses dispositions, l’ordonnance rendue le 4 avril 2018, entre les parties, par le délégué du premier président de la cour d’appel de Paris ;

Remet l’affaire et les parties dans l’état où elles se trouvaient avant cette ordonnance et les renvoie devant le premier président de la cour d’appel de Paris ;


Président : Mme Mouillard
Rapporteur : Mme Lion, conseiller référendaire

Avocat général : M. Debacq

Avocat(s) : SCP Alain Bénabent - SCP Ohl et Vexliard