Arrêt n°473 du 16 juillet 2020 (17-16.200) - Cour de cassation - Chambre commerciale, financière et économique - ECLI:FR:CCASS:2020:CO00473

Rejet

Demandeur(s) : M. A... X... ; et autre

Défendeur(s) : M. M... F... B...


Faits et procédure

1. Selon l’arrêt attaqué (Chambéry, 3 janvier 2017), la « County Court » de Luton (Royaume-Uni) a, le 8 juin 2010, prononcé la mise en faillite personnelle de M. X... . Le 18 juin suivant, cette même juridiction a désigné M. B..., en qualité de liquidateur du patrimoine de M. X... , à compter du 23 juin 2010.

2. Le 7 juin 2013, M. B..., ès qualités, a assigné M. X... et Mme C... devant le tribunal de grande instance de Bonneville, pour voir ordonner les opérations de compte, liquidation et partage de l’indivision existant entre eux sur un immeuble situé sur le territoire français.

Examen du moyen unique

Sur le moyen, pris en ses première, deuxième et troisième branches

Enoncé du moyen

3. M. X... et Mme C... font grief à l’arrêt de déclarer recevable l’action de M. B..., d’ordonner l’ouverture des opérations de compte, liquidation et partage de l’indivision relativement aux immeubles situés sur le territoire de la commune de la [...] et désigner à cette fin M. R... , notaire, et d’ordonner sous le ministère de la société Briffod et Puthod, avocat au barreau de Bonneville, les formalités préalables à la vente de l’immeuble aux enchères publiques à la barre du tribunal de grande instance de Bonneville, sur la mise à prix de 400 000 euros, avec faculté de baisse de mise à prix en cas de désertion d’enchères, alors :

«  1°/ qu’il résulte des articles 18, paragraphe 1, et 18, paragraphe 3, du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité que le syndic désigné par une juridiction compétente en vertu de l’article 3, paragraphe 1, du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité peut exercer sur le territoire d’un autre État membre tous les pouvoirs qui lui sont conférés par la loi de l’État d’ouverture, à la double condition, d’une part, que, dans l’exercice de ses pouvoirs, il respecte la loi de l’État membre sur le territoire duquel il entend agir, en particulier quant aux modalités de réalisation des biens, et, d’autre part, que ces pouvoirs n’incluent pas l’emploi de moyens contraignants, ni le droit de statuer sur un litige ou un différend ; qu’il s’ensuit que, même prévu par la loi de l’État d’ouverture pour la réalisation de l’actif du débiteur, le transfert au syndic de la propriété des biens appartenant au débiteur figure au nombre des procédés contraignants qu’il n’est pas en son pouvoir d’accomplir sur le territoire d’un autre État membre que celui de l’État d’ouverture, sur le fondement de l’article 18 du règlement précité ; qu’en décidant en l’absence de tout exequatur, que la procédure principale ouverte par la "County Court" de Luton bénéficie d’une reconnaissance de plein droit permettant à M. B..., trustee de M. X... , en vertu de l’article 18 du règlement, d’exercer sur le territoire d’un autre État membre tous les pouvoirs qui lui sont conférés par la loi de l’État d’ouverture, dont l’exercice, à la place de M. X... , d’une action en partage d’un immeuble dont il était propriétaire indivis avec Mme C... , dès lors que la propriété en a été transférée au syndic par le seul effet du jugement d’ouverture, en vertu du droit anglais, la cour d’appel a violé cette disposition, ensemble les articles 3 et 6 du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité ;

2°/ qu’il résulte de l’article 5 du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité que l’ouverture de la procédure d’insolvabilité n’affecte pas le droit réel d’un créancier ou d’un tiers sur des biens corporels ou incorporels, meubles ou immeubles, appartenant aux débiteurs et qui se trouvent, au moment de l’ouverture de la procédure, sur le territoire d’un autre État membre ; qu’il s’ensuit que le partage d’un immeuble indivis, à la demande du syndic, relève de la loi du lieu de situation du bien, à l’exclusion de la loi de l’État d’ouverture ; qu’en accueillant l’action en partage d’un immeuble indivis, dès lors que la propriété de la quote-part indivise du débiteur a été transférée au trustee comme le prévoit le droit anglais, sans qu’il soit au pouvoir du coïndivisaire, Mme C... , d’arrêter l’action en partage, en désintéressant les créanciers personnels de M. X... , comme le prévoit l’article 815-17 du code civil, ce qui aurait exigé du syndic que la créance soit certaine, liquide et exigible, la cour d’appel qui a fait application de la loi de l’Etat d’ouverture, a violé l’article 5 du règlement précité ;

3°/ que l’article 18, paragraphe 3, du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité impose au syndic de se conformer à la loi du lieu de situation de l’immeuble indivis lorsqu’il en provoque le partage, en vue de réaliser l’actif du débiteur contre lequel une procédure principale d’insolvabilité a été ouverte dans un autre Etat membre ; qu’en affirmant que l’ouverture d’une procédure d’insolvabilité à l’encontre de M. X... , selon les règles du droit anglais, permettait à son trustee de provoquer le partage de l’immeuble dont le débiteur était propriétaire indivis, dès lors que la propriété en a été transférée au syndic selon les règles du droit anglais, pour exclure l’application de l’article 815-17 du code civil qui subordonne l’exercice de l’action en partage par le mandataire à la condition que le coïndivisaire puisse en arrêter le cours, en désintéressant les créanciers personnels de M. X... , ce qui aurait supposé que Mme C... connaisse le montant de la dette qu’elle devrait payer, la cour d’appel a violé l’article 18, § 3, du règlement précité, ensemble l’article 815-17 du code civil par refus d’application. »

Réponse de la Cour

4. L’article 16 du règlement (CE) n° 1346-2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité pose le principe de la reconnaissance dans tous les autres Etats membres de toute décision ouvrant une procédure d’insolvabilité prise par une juridiction d’un Etat membre compétente en vertu de l’article 3.

5. Il résulte de l’article 18, § 1, que, en dehors d’hypothèses étrangères à l’espèce, le syndic désigné par une juridiction compétente en vertu de l’article 3, § 1, peut exercer sur le territoire d’un autre Etat membre tous les pouvoirs qui lui sont conférés par la loi de l’Etat d’ouverture. L’article 18, § 3, dispose que, dans l’exercice de ses pouvoirs, le syndic doit respecter la loi de l’Etat membre sur le territoire duquel il entend agir, en particulier quant aux modalités de réalisation des biens, et que ses pouvoirs ne peuvent inclure l’emploi de moyens contraignants.

6. En premier lieu, la cour d’appel, après avoir constaté que l’ordonnance de faillite du 8 juin 2010 était une décision d’ouverture d’une procédure d’insolvabilité principale, en a exactement déduit qu’elle produisait, sans aucune autre formalité dans tout Etat membre, les effets que lui attribuait la loi de l’Etat d’ouverture et en particulier le transfert au syndic de la propriété des biens de M. X... , incluant sa quote-part indivise de l’immeuble situé en France, lui permettant d’exercer sur le territoire de cet Etat tous les pouvoirs qui lui sont conférés par ce transfert de propriété et en conséquence celui d’agir en partage de l’indivision.

7. En second lieu, l’arrêt retient que M. B..., devenu propriétaire des biens de M. X... , est coïndivisaire de l’immeuble avec Mme C... et qu’il agit en conséquence sur le fondement de l’article 815 du code civil et non sur celui de l’article 815-17 du même code. Ce faisant, la cour d’appel, reconnaissant les effets de la procédure d’insolvabilité attribués par la loi anglaise sur la propriété des biens du débiteur, a fait application de la loi de situation de l’immeuble pour déterminer le fondement et le régime de l’action engagée devant les juridictions françaises. C’est donc à tort que le moyen, pris en ses deuxième et troisième branches, postule que la cour d’appel aurait appliqué la loi anglaise sans exiger du syndic qu’il respecte la loi française, dans l’exercice de ses pouvoirs, en particulier quant aux modalités de réalisation des biens et sans inclure l’emploi de moyens contraignants.

8. Par conséquent, le moyen n’est fondé en aucune de ses branches.

Sur le moyen, pris en ses quatrième et cinquième branches

Enoncé du moyen

M. X... et Mme C... font le même grief à l’arrêt alors :

« 1°/ que la conception française de l’ordre public international s’oppose à ce qu’il soit donné effet à la règle de droit anglais transférant au syndic la propriété des biens du débiteur contre laquelle une procédure d’insolvabilité a été ouverte ; qu’en décidant le contraire, au motif inopérant que les systèmes juridiques européens ont en commun de permettre l’appréhension des biens du débiteur failli, au lieu d’apprécier la contrariété à l’ordre public de la règle transférant au trustee la propriété de l’actif à partager, à la différence du transfert du droit d’administration qui entraîne à l’encontre du débiteur, un simple dessaisissement, la cour d’appel a violé les articles 3, 6 et 26 du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité, ensemble l’article 1er du 1er protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l’Homme ;

2°/ que la conception française de l’ordre public international s’oppose à l’application de la règle de droit anglais privant le coïndivisaire du pouvoir d’arrêter le cours de l’action en partage de l’immeuble indivis, en s’acquittant de la dette du débiteur insolvable ; qu’en affirmant le contraire, au motif inopérant que nul n’est tenu de demeurer dans l’indivision, la cour d’appel a violé les articles 3, 6 et 26 du règlement (CE) n° 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d’insolvabilité, ensemble l’article 1er du 1er protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l’Homme. »

Réponse de la Cour

9. L’article 26 du règlement (CE) n° 1346-2000 du 29 mai 2000 permet à tout Etat membre de refuser de reconnaître une procédure d’insolvabilité ouverte dans un autre Etat membre ou d’exécuter une décision prise dans le cadre d’une telle procédure lorsque cette reconnaissance ou cette exécution produirait des effets manifestement contraires à son ordre public, en particulier à ses principes fondamentaux ou aux droits et aux libertés individuelles garantis par sa constitution. La Cour de justice de l’Union européenne a dit pour droit que ce recours à la clause d’ordre public ne devait jouer que dans des cas exceptionnels (CJUE, 1re chambre, 21 janvier 2010, aff. C-444/07, Mg Probud Gdynia sp. z o.o., point 34).

10. La règle du transfert au syndic de la propriété des biens du débiteur, personne physique, mis en liquidation judiciaire, résultant de la loi anglaise, ne produit pas des effets manifestement contraires à la conception française de l’ordre public international. La cour d’appel, qui a reconnu le droit d’agir de M. B... en partage de l’indivision entre M. X... et Mme C... sur un bien situé sur le territoire français comme étant une conséquence de la reconnaissance de l’ouverture en Angleterre de la procédure d’insolvabilité de M. X... , a fait l’exacte application des textes visés par le moyen.

11. Par conséquent, le moyen n’est pas fondé.

PAR CES MOTIFS, la Cour :

REJETTE le pourvoi ;


Président : Mme Mouillard
Rapporteur : Mme Bélaval
Avocat général : Mme Henry

Avocat(s) : SCP Boullez - SCP Rocheteau et Uzan-Sarano