Intervention de M. Yves Repiquet bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris à l’ouverture du colloque sur la proclamation de l’innocence d’Alfred Dreyfus

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Monsieur le Premier Président
Monsieur le Procureur général,

Vous venez de souligner l’importance que représente, cent ans après avoir été rendu, l’arrêt du 12 juillet 1906 proclamant ici même l’innocence de Dreyfus.

Douze années de combats ont été nécessaires pour en arriver là.

Cette victoire finale, c’est l’aboutissement d’un long travail collectif. C’est aussi, pour l’avocat de Dreyfus devant la Cour de cassation, Me Henry Mornard, la consécration de plusieurs années de luttes, menées avec un courage et une fidélité exemplaires, comme vient fort justement de le rappeler Monsieur le Président Potier de La Varde.

Les différentes étapes du long chemin qui ont mené Alfred Dreyfus jusqu’en ces lieux vous seront rappelées dans les heures qui suivent par les historiens à qui nous devons l’ouvrage de référence publié sur l’initiative de la Cour de cassation par les éditions Fayard.

Si je prends la parole ici, en ma qualité de Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Paris, c’est pour évoquer brièvement la mémoire de mes confrères du Barreau de Paris, qui sont intervenus dans l’affaire :

EDGAR DEMANGE, l’avocat de la première heure, défenseur de Dreyfus en 1894. Rien ne prédisposait ce catholique et fils de soldat, ancien défenseur du marquis de Morès, antisémite notoire, à devenir le défenseur d’un officier juif accusé de trahir son pays. Il le sera pourtant, avec un courage et une fidélité sans faille.

LOUIS LEBLOIS, avocat et ami du lieutenant-colonel Picquart, qui reçoit ses confidences en 1897, s’en ouvre au sénateur Scheurer-Kestner, vice-Président du Sénat, et contribue ainsi au retour de l’affaire au premier plan et à la mise en cause publique d’Esterhazy.

FERNAND LABORI, avocat de Lucie Dreyfus aux côtés de son confrère DEMANGE, lui-même défenseur de Mathieu Dreyfus, lors du procès Esterhazy, où les deux avocats furent empêchés d’intervenir par le Conseil de guerre qui allait acquitter Esterhazy.

LABORI et ALBERT CLEMENCEAU, défenseurs, avec le concours de Georges Clémenceau (frère d’Albert) d’Emile Zola lors du procès de l’écrivain en cour d’assises à la suite de la publication de « J’accuse !... ». DEMANGE viendra déposer comme témoin et révèlera à l’audience, malgré l’opposition du président, l’existence d’un dossier secret qui ne lui pas été communiqué lors du procès de 1894. LABORI, fort bien secondé par Albert CLEMENCEAU, tiendra tête avec une remarquable pugnacité au président de la Cour ; il saura mettre en difficulté les membres de l’Etat-Major et donnera au procès Zola un retentissement considérable, rendant impossible l’étouffement et l’oubli de la condamnation de Dreyfus.

LABORI et DEMANGE, défenseurs de Dreyfus lors du procès de Rennes en 1899, connurent une fois encore l’amertume de la défaite, aggravée par une complète mésentente.

Puis DEMANGE resta seul, après la violente rupture de LABORI avec Alfred et Mathieu Dreyfus au moment du vote de la loi d’amnistie en 1900. DEMANGE plaidera pour Dreyfus plusieurs procès après 1906, contre des antidreyfusards qui ne désarmaient pas et continuaient dans la presse la bataille perdue dans ce prétoire.

1906 est l’épilogue judiciaire de l’Affaire. Mais nous savons tous qu’elle ne s’est pas terminée ce jour-là. Les passions qui ont déchiré et divisé la France ne se sont pas éteintes du seul fait de la proclamation de l’innocence de Dreyfus. Il suffit de rappeler qu’en 1908, le nationaliste Gregori a été acquitté par la Cour d’assises, à deux pas d’ici, après avoir blessé Dreyfus par balle lors de l’entrée de Zola au Panthéon (1908).

Ces passions, qui ont souvent coupé les familles françaises en deux camps ennemis, n’ont pas épargné le barreau.

Lors du procès Zola, à quelques mètres du lieu où nous sommes, de nombreux avocats, avec à leur tête le Bâtonnier de l’Ordre, EDMOND PLOYER, saluent publiquement les membres de l’Etat-Major venus déposer à l’audience et les assurent de leur « respectueuse confiance ».

Peu après la condamnation de Zola, le Conseil de l’Ordre inflige à LEBLOIS la peine de six mois d’interdiction d’exercice pour avoir violé le secret professionnel (22 mars 1898). Cet arrêté sera rapporté en 1907. Après LEBLOIS, DEMANGE comparaît devant le Conseil de l’Ordre pour les propos qu’il a tenus lors de sa déposition au procès Zola, mais il ne sera pas sanctionné.

Lors des élections professionnelles par lesquelles les avocats parisiens désignent ceux de leurs confrères qui vont composer le Conseil de l’Ordre (juillet 1898), l’avocat d’Esterhazy, TEZENAS, est brillamment élu, alors que LABORI est largement battu (il sera élu bâtonnier en 1911, cinq ans après la proclamation de l’innocence de Dreyfus).

Peu après, le second procès Zola s’ouvre devant la Cour d’assises de Versailles. L’avocat de l’Etat-Major n’est autre que le Bâtonnier de Paris, EDMOND PLOYER, qui s’en prend violemment à l’écrivain, défendu une nouvelle fois par LABORI et CLEMENCEAU (juillet 1898).

Au sein même des avocats dreyfusards, les opinions ont divergé : mon confrère Jean-Denis BREDIN, que vous entendrez tout à l’heure, a fort bien mis en lumière tout ce qui opposait DEMANGE et LABORI, les deux avocats de Dreyfus lors du procès de Rennes.

DEMANGE est l’avocat de l’homme et ne considère pas l’Affaire dans sa dimension idéologique et politique. Il veut croire qu’une solution est possible entre hommes de bonne volonté et recherche l’entente au lieu de l’affrontement. En matière de stratégie judiciaire, c’est ce qu’il est convenu d’appeler la stratégie de connivence.

LABORI est l’avocat de l’Affaire avec un grand A. Il défend des principes supérieurs, incarnés en la circonstance par Alfred Dreyfus. Il est combatif autant que DEMANGE est modéré et veut une victoire pleine et entière, sans arrangement ni concession. Il incarne parfaitement la stratégie dite de rupture.

Les divergences entre les deux hommes apparaissent au grand jour durant les audiences du second procès Dreyfus à Rennes (1899). LABORI, qui exaspère les juges militaires, est victime d’un attentat. Blessé par balle, il revient finalement à l’audience. Mais les divergences entre les deux avocats sont plus vives que jamais : DEMANGE sollicitera des juges un acquittement au bénéfice du doute. LABORI ne plaidera pas et ne cachera pas, après la nouvelle condamnation de Dreyfus, son désaccord avec son confrère.

La grâce présidentielle accordée par Loubet à Dreyfus (septembre 1899), puis l’amnistie voulue et obtenue par le chef du gouvernement, Waldeck-Rousseau (décembre 1900) ne feront que creuser le fossé entre LABORI et DEMANGE ; LABORI, amer et intransigeant, estimant en substance que Dreyfus se compromet et trahit la Cause commune ; DEMANGE, qui partage les conceptions et approuve les décisions d’Alfred et de Mathieu Dreyfus.

DEMANGE et LABORI ont leurs adversaires et leurs partisans. L’un n’aurait-il pas été trop prévenant vis-à-vis de l’armée ? L’autre n’aurait-il pas trop écouté son amour-propre, au point d’oublier qu’il défendait un être de chair et de sang ? Le Bâtonnier n’a pas à choisir entre ses deux confrères, encore moins à les juger. Tout au plus puis-je faire quelques observations :

Ces hommes étaient des avocats confirmés lorsqu’ils ont été sollicités pour entrer dans l’affaire Dreyfus. Ils avaient beaucoup plus à y perdre qu’à y gagner. Et de fait, ils ont perdu clients et amis, ont connu les injures et les menaces, qui visaient aussi leur famille. Les mains qu’ils tendaient dans les galeries du Palais étaient parfois refusées. Longtemps, ils ont été considérés par la majorité de l’opinion comme des traîtres à leur pays, achetés par l’or du prétendu « Syndicat » ou encore du « Parti de l’Etranger ».

Ils savaient tout cela en s’engageant ; ils ont pris leur parti en connaissance de cause, choisissant d’obéir à leur conscience, à une éthique supérieure, qui n’est malheureusement pas communément partagée par le plus grand nombre.

Ils ont perdu aux deux procès Dreyfus de 1894 et 1899, au procès Esterhazy de 1897, aux procès Zola de 1898. Mais pouvaient-ils gagner, face à des juges militaires pour qui un dossier secret et l’usage de faux valent plus qu’un débat contradictoire et le respect des droits de la défense ? Pouvaient-ils gagner face à des jurés dont la presse antidreyfusarde publiait les noms et adresses, en leur conseillant très vivement de juger en « bons Français » ? Il n’empêche que ces combats perdus ont préparé, par les scandales qu’ils provoquaient, la victoire finale.

Cent ans après, que peuvent encore nous dire ces avocats et tous ceux qui ont lutté à leurs côtés ? Que l’affaire Dreyfus n’appartient pas au passé. Nous célébrons aujourd’hui l’heureux dénouement de l’Affaire, mais nous savons bien qu’il a été acquis grâce à un extraordinaire concours de forces : une victime qui a fait preuve d’une résistance physique et morale à toute épreuve, une famille à la détermination sans faille, un groupe de fidèles qui a su rallier progressivement à la cause avocats et magistrats, hommes politiques et intellectuels, écrivains et scientifiques. Sans eux, Dreyfus serait mort en Guyane, sur cette île du Diable dont on ne s’évade pas, pleuré seulement par quelques proches.

C’était il y a un siècle… Mais qui nous dit que cela ne pourrait pas arriver de nouveau demain ? Qui nous dit qu’en ce moment même cela n’arrive pas quelque part, dans notre monde contemporain ? Un innocent victime de préjugés et d’aveuglements, déclaré coupable seulement parce qu’il pourrait l’être, en l’absence de preuves et d’aveu, sur de simples présomptions érigées au rang d’intime conviction…

Nous savons bien que l’erreur judiciaire est une menace permanente pour la justice pénale ; il nous appartient que l’erreur ne dégénère pas en crime. Il y va de notre responsabilité à tous, magistrats, avocats, hommes politiques, intellectuels, journalistes, tous ceux qui participent au débat public et contribuent à former cette redoutable inconnue qui s’appelle l’Opinion. Permettez-moi en conclusion de vous rappeler cette belle affirmation de l’un des acteurs majeurs de l’événement qui nous rassemble aujourd’hui, l’avocat et homme politique Waldeck-Rousseau :

« Oui, l’opinion est mobile ! Oui, elle a des retours soudains et irrésistibles… Et ce qu’elle pardonne le moins, ce sont les fautes qu’elle a commises parce que ses représentants les lui ont laissé commettre. Je ne sais qu’un moyen de ne pas se tromper et de ne pas la tromper, c’est d’écouter, d’abord, sa conscience ; c’est ensuite de lui obéir. »